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Marc Beaupré

Que la chasse commence

Lorsqu’un chien est blessé, la moindre des choses est de l’abattre. Dans le cas de La Meute, la blessure, c’est le début de la chasse. Après tout, tout cela n’est qu’un jeu.

Sophie est sur le pan de la porte. Elle a bu. Un peu trop. Un homme lui ouvre. Il s’appelle Martin. Il vit avec sa tante. Elle a une chambre à louer. Sophie la prend. Martin et elle se rapprochent. Après tout, ils vivent la même chose, ils ont tous les deux perdus leur emploi. Martin a besoin de faire de l’argent rapidement. Sophie propose une idée folle.

La nouvelle création de Catherine-Anne Toupin est présentée à guichet fermé à la Grande Licorne.  L’engouement autour de cette pièce est tel que les supplémentaires annoncées sont déjà complètes.

La grande question : ça parle de quoi?

La pièce aborde les sujets chauds de l’intimidation en ligne, la portée et la violence des mots et le peu de moyens qui existe pour faire face à ce genre de problèmes.

Le propos est sans aucun doute dans l’ère du temps. Avec le #MoiAussi, qui dénonce les abus faits aux femmes et le mouvement Time’s Up, qui prône l’égalité des sexes, La Meute démontre un problème qui sévit depuis un bon moment déjà : jusqu’où les gens sont-ils prêts à aller lorsqu’ils sont cachés sous le masque de l’anonymat?

Dans ce cas, le public suit le récit d’une femme, incarnée brillamment par Catherine-Anne Toupin, qui subit une violence psychologique assourdissante en ligne. Avec l’arrivée des réseaux sociaux, des blogues et des forums, les gens ne se posent plus la question si ce qu’ils disent est bien ou mal. Sous le joug de la liberté d’expression, ils se donnent le droit de tout dire, tout écrire, même l’irréparable. Elle a le dos large ces jours-ci, la liberté d’expression. Et La Meute s’en donné à cœur joie pour le prouver.

La mise en scène de Marc Beaupré est aboutie. Il a opté pour quelque chose d’imaginatif, mais de relativement naturel. Sa compréhension du texte est réussie et il transmet à merveille la brutalité du sujet. L’éclairage est également particulièrement porteur et mis de l’avant dans cette création, servant le propos, ponctuant les émotions et marquant l’ouverture et la fermeture de la pièce. Un gros bravo à Julie Basse et Étienne Boucher pour leur conception.

Guillaume Cyr est impeccable dans le rôle de Martin et la fine écriture de Catherine-Anne Toupin entourloupe le spectateur à le prendre en pitié et même, à le trouver attachant. Un rôle difficile qu’il prend sur ses épaules avec aisance. Quant à Lise Roy, elle reste égale à elle-même dans le rôle de la tendre tante.

La montée dramatique est finement effectuée et le public est floué devant le dénouement. Devant le sujet poignant de la pièce, il est facile de se laisser submerger par le sentiment d’inconfort. Cependant, les spectateurs sont encouragés à rire devant certaines situations complètement loufoques. Le fait de pouvoir décrocher aide le public à recevoir les mots durs et crus qui lui sont lancés. Ces mots terrifiants, et pourtant si vrais. La question est soulevée : Est-ce que les mots ont une aussi grande portée que les gestes? Est-ce que le faire de dire que l’on va faire quelque chose est aussi condamnable que de le faire?

Après tout, de quoi ont-ils peur, les hommes, si on leur enlève la peur de leurs semblables?

« Selon une étude, la plus grande peur des femmes est de se faire violer et tuer. Selon la même étude, la plus grand peur des hommes est de faire rire d’eux. »
– La Meute, Catherine-Anne Toupin

La peur du ridicule face à celle de la survie. C’est fou quand même.

La Meute est présentée au Théâtre La Licorne jusqu’au 17 février.

Théatre

Slammer son épopée

‘’Je vais bientôt te parler de guerre, de guerre et encore de guerre. Si je tiens à en parler, c’est pour mieux te parler de paix.’’

– Marc Beaupré, metteur en scène

L’histoire de L’Iliade, on la connait. Que ce soit dans le film avec Brad Pitt ou dans le dessin animé qui jouait à Télé-Québec quand on était jeune. Homère a étalé son écriture aux quatre coins du monde, nous faisant connaître le triste destin des Troyens.

Pourtant, je suis certaine que le récit d’Achille, Hector et compagnie n’a jamais été raconté de cette manière.

Le texte ne change pas. Ce sont bien les mots de la traduction d’Alessandro Baricco, que les spectateurs entendront résonner dans les murs du Théâtre Denise Pelletier.  Mais le reste n’a rien à voir avec toutes les versions antérieures de l’œuvre.

Ce qui est présenté, c’est un grand mélange de musique, de danse orientale, d’instruments live, de voix off, de chœur, de rap battle et de langage des signes. Tant de comportements hautement codifiés qui viennent peupler le spectacle. Sur scène, l’attention du public est constamment sollicitée, tant les procédés artistiques fusent de toutes parts. Cela vient saturer la représentation. Parfois, trop c’est comme pas assez.

Dans une mise en scène de Marc Beaupré, sur laquelle il travaille depuis près de 7 ans, on est tenté de classer son travail dans le spectre du théâtre-musical. Pourtant, je ne peux m’y résoudre. Il s’agit plutôt d’un pot-pourri de plusieurs styles. L’Iliade emprunte les codes scéniques d’une panoplie de cultures et de disciplines. Par exemple, la console de son est placée dans les premières rangées, bien à la vue des spectateurs, comme à l’Opéra. Les acteurs chantent et parlent en chœur, selon la convention traditionnelle du théâtre grec, mais pour commencer une bataille de rappeur à la 8 Mile, sans avertissement, avec les micros qui descendent du plafond. Le rap, c’est quelque chose qu’il faut bien savoir faire pour que ça soit bon. Certains acteurs ne semblaient pas vraiment à l’aise pendant leur numéro musical, ce qui rendait la représentation inégale. Parfois, ça marchait, mais d’autres fois, ça ne marchait pas du tout, frôlant la limite du ridicule. Il en est de même pour la danse ; certains avaient plus le sens du rythme que d’autres. Cependant, tous avaient une gestuelle précise et qui catégorisait leur personnage.

Malgré cela, il s’agit d’un spectacle visuel et sonore très intéressant. Emmanuel Schwartz et Jean-Francois Nadeau sont touchants en Achille et Hector. La symétrie de la mise en scène et l’équilibre de plateau montrent bien le souci du détail avec lequel Marc Beaupré et son équipe ont travaillé. Et que dire du gros triangle en miroir qui descend et remonte selon les différentes séquences et qui souligne l’intensité d’un moment ou l’harmonie du tableau orchestré par les acteurs! L’arrangement musical mérite également d’être souligné, un gros bravo à Stéfan Boucher pour son travail incroyable!

L’Iliade, c’est le genre de spectacle que l’on pourrait revoir des dizaines de fois et découvrir de nouveaux éléments après chaque représentation. La perception de l’action et de l’œuvre est teintée par le regard du spectateur et est sujet à changement. Il reste toutefois quelques questionnements sans réponses. À moins d’avoir la version finale du cahier de mise en scène en main, il est difficile de saisir la motivation derrière chaque choix de mise en scène. Peut-être cela vous donnera-t-il le goût d’y retourner?

L’Iliade est présenté au Théâtre Denise Pelletier jusqu’au 6 décembre.

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