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ENTREVUE AVEC DANY BOUDREAULT

Dany Boudreault peut revêtir bien des titres. Il endosse ceux de comédien et poète ce lundi soir à la salle Claude Léveillé de la Place des arts pendant la lecture de La fin du monde est une fausse piste, une mise en lecture de ses propres poèmes dans le cadre du Festival international de littérature. Cela parlera d’amour. De bien d’autre chose, bien sur, mais surtout d’amour.

If love be rough with you, be rough with love;
Prick love for pricking, and you beat love down. 

– Mercutio dans Roméo et Juliette

Je reviens à mes premières âmes en fait! J’ai toujours écrit de la poésie. J’ai publié mon premier recueil en 2005 et mon deuxième en 2007. Lorsque je suis entré à l’École Nationale de Théâtre en 2004, j’étais donc déjà l’espèce de poète parmi les acteurs. Je dégageais l’aura du jeune poète avec des petites ombres Rimbaldienne-wannabe. Je n’ai jamais arrêté d’écrire de la poésie. À ma sortie de l’École Nationale, j’ai été pris dans une spirale de jeu et de spectacles où j’étais plus sollicité comme comédien, mais j’ai continué à écrire. C’est simplement que la poésie demande, selon moi, plus de temps. Elle exige plus d’introspection. J’ai accumulé beaucoup de poèmes et de textes à travers le temps, mais j’ai besoin d’un petit moment avant de les publier.

Le spectacle est planifié, mais reste assez vivant. C’est l’aspect punk de la chose. Ce qui est punk, par définition, n’est pas complètement lisse. C’est un espèce de petit diamant noir. On essaie d’aller à la pureté du texte, mais avec beaucoup de douceur. La salle Claude Léveillé permet d’avoir une grande proximité avec le public, ce que j’aime beaucoup. Ce ne sera pas un concert gueulé dans les oreilles des spectateurs, mais quelque chose de doux, tout en restant caustique. Il y a une lucidité dans le texte, quelque chose d’ironique et de cynique, mais tout en restant doux. Il y a beaucoup d’humour aussi! Mes textes sont la trame narrative du spectacle. Manu (Emmanuel Schwartz) va venir se greffer à cela avec sa musique; un genre de blues très libre. Le spectacle est structuré sous forme de chanson, mais sans l’être véritablement. On traverse ensemble la chute de la fin du monde et on tombe, de plus en plus….mais avec joie et humour! (rires)

  • Est-ce que le public doit s’attendre à être un peu ébranlé?

Je ne pense pas, non! Ce n’est pas décoiffant. C’est plutôt une douce chanson funèbre. On ne cherche pas à provoquer. Ça parle d’amour, de mort, de sexualité, de chute. Il y a même un travail sur la chute au point de vue de la forme, dans la genèse du poème même. La chute du vers. On raconte cette fin du monde, mais qui est surtout la fin d’un monde. C’est une histoire de nouveau début. On est deux enfants, deux boys, qui se rendent compte qu’ils sont devenus des adultes. On s’en rend compte avec le public, en même temps qu’eux.

  • Comment en es-tu venu à travailler avec Emmanuel Schwartz?

On s’est toujours supporté dans nos projets respectifs. On se connaît depuis Cégep en spectacle; lui au Cégep Lionel Groulx et moi à Rosemont. Il était dans un groupe de musique et je jouais une pièce de théâtre que j’avais écrite. Bref, on s’admirait de loin, on se toisait! J’ai été accepté à l’École Nationale lors qu’il y finissait. Il s’est alors mis à travailler beaucoup avec Wajdi (Mouawad) et j’ai publié mes recueils de poésie. On a collaboré pour la première fois dans le spectacle Nombreux seront nos ennemis au  Théâtre Lachapelle. Et on a capoté. On voulait absolument travailler ensemble. J’ai décidé de l’inviter sur La fin du monde est une fausse piste, à faire quelques trucs musicaux à travers mes textes. Il jouera trois sortes de guitare : acoustique, électrique et classique. J’essaie aussi de l’obliger à présenter quelques textes inédits de lui, mais ça, on verra!

  • Comment est-ce que tu te prépares pour ce genre de spectacle?

Il faut toujours se préparer à ne pas l’être, un peu comme le jeu. Dans l’interprétation, il y a des moments, des bulles, où on se laisse libre, où tout n’est pas dicté d’avance, où on se permet de faire des pauses. On joue le texte dans la joie et la détente. On ne voulait pas être soumis à ce à quoi on est soumis jour après jour, avec le travail. On s’est dit qu’il fallait que ça soit facile entre nous. On voulait aussi parler de beaucoup de choses, notamment du capitalisme qui domine de plus en plus nos relations, notre corps et notre façon d’appréhender la vie. On essaie de trouver des solutions pour se déprendre de ça et c’est très fragilisant. Le stress n’est pas le même lorsqu’on joue que lorsqu’on écrit. Alors, quand je joue mes propres texte, c’est doublement ébranlant. De plus, c’est un one shot deal! Je crois que c’est une bonne raison pour le public de se déplacer! La fin du monde est une fausse piste est un spectacle que je ne me serais jamais permis et que j’ai décidé de faire. Et Manu entre totalement avec moi dans l’univers.

  • Vois-tu cela comme une mise à nue?

Oui, absolument! De plus, j’écris beaucoup en lecture. Tous mes recueils, je les ai éprouvés devant public. D’ailleurs, je continue à travailler mes textes avec lui. En répétition avec Alice Ronfard, avec qui j’ai travaillé à l’École Nationale et au Théâtre d’Aujourd’hui, elle m’amène à réécrire mes poèmes. À partir de ses commentaires, le texte se défige. Je ne me dis pas que ce que j’écris, c’est de l’or et voilà, je vous présente un trésor! (rires) On est pas dans ce rapport-là! Alice est une collaboratrice et une complice incroyable. Elle connait Manu par coeur et moi aussi. On entretient tous ensemble un rapport de destruction et de création. Je détruis facilement ce que j’écris, des fois, j’ai même envie de tout détruire! Alors, je fais attention!

  • Penses-tu que ta formation d’acteur a une influence sur ton style d’écriture?

J’écris pour être lu à voix haute, c’est ma démarche. Je ne sais pas si c’est un avantage, mais c’est ce que je fais. Il y a quelque chose de spécial qui se crée lorsqu’on lit à voix haute. Il y a beaucoup d’auteurs qui écrivent pour être lus dans l’intimité, et je pense que je peux être lu de cette manière, mais mes écrits ont quelque chose qui portent à la voix.  Devant mon ordinateur, je me sens plus aliéné, alors que devant public, je sens que la parole opère. De plus, il y a une question de pudeur. Je n’entre pas dans mon propre texte de la même façon que lorsque je joue le personnage de quelqu’un d’autre. J’ai une idée précise de comment il faut le texte, et avec quel découpage. Alice et Manu m’aident beaucoup à briser cela et à me montrer qu’il y a d’autres manières qui fonctionnent aussi bien, sinon mieux. J’essaie de développer une distance affective avec le texte pour pouvoir bien le livrer.

  • Comment vois-tu ta participation au FIL?

Je pense que c’est une festival d’une importance capitale dans le paysage culturel montréalais. Il n’y a pas beaucoup de festival qui se consacre expressément à la littérature. Je suis très touché de la confiance de Michelle Corbeil, qui travaille comme une acharnée avec son équipe pour faire rayonner ce genre de festival. Elle a une magnifique vision et je me sens choyé d’être appelé comme auteur dans ce festival. C’est une tribune unique et un festival qui doit vivre. On est tellement dans un monde où il y a peu de tribune à la littérature. Même s’il y a Plus on est de fou, plus on lit à Radio-Canada, il y a de moins en moins de critique de poésie, de roman, d’article littéraire dans les journaux. Je trouve que le FIL se doit d’exister pour créer l’événement et le foisonnement de notre littérature.

  • Quel événement recommandes-tu dans la programmation du FIL?

Il y en a plusieurs, mais je dirais d’instinct Chronique d’un coeur vintage d’Émilie Bibeau, qui est présenté juste avant le nôtre. Il y a aussi Autour du Lactume de Réjean Ducharme, mais c’est complet! Ducharme est un monument, Markitas Boies est une grande comédienne et Martin Faucher est un expert de Ducharme! Il y a également Pessoa tout sentir de toutes les manières. Ca semble assez intéressant et intriguant. C’est avec Paul Savoie avec une mise en voix de Catherine Vidal. J’adore Pessoa, donc c’est quelque chose qui m’intéresse particulièrement!

La fin du monde est une fausse piste est présenté le 25 septembre à 21h00, pour une fois seulement. Vous ai-je mentionné que cela parlerait d’amour?

Littérature

Parlons de littérature en 7 points – Le FIL de Montréal

Le FIL de Montréal a toujours été une période particulièrement intéressante : non seulement performons-nous la littérature au cœur d’un des plus grands rassemblements de littérateurs au Québec, mais, plus encore, nous en parlons. Et dans le contexte culturel actuel, parler de littérature est foncièrement bienvenue.

Les thèmes sous-entendus de l’édition 2012 du festival sont un peu la marche et l’investissement des lieux publics. Quoi de plus efficace pour faire entrer la littérature dans la vie des gens, en effet, que de voir des livres en allant travailler. Poésie nomade, balade littéraire, les pauses lectures et les chambres littéraires du Quartier des spectacles font sortir les littératures des salons, investissent les rues de Montréal et rendent un peu de mobilité au geste de lire.

Sept événements à ne pas manquer selon moi :

POÉSIE, SANDWICHS ET AUTRES SOIRS QUI PENCHENT

Peu de choses nouvelles peuvent être dites à propos de ce banquet poétique créé par Loui Mauffette : on relève sa justesse et sa beauté chaque année depuis sa création en 2006. C’est même un peu grâce à succès unilatéral que le spectacle revient cette année. Je me contenterai donc de vous inviter à y aller. Vous y retrouverez sur scène, entre autres, Benoit Landry, Julie Le Breton,
Fanny Mallette, Loui Mauffette, Yves Morin, Iannicko N’Doua, Patricia Nolin et Yann Perreau.

POÈTES URBAINS, POÉSIE NOMADE / LA TRAVERSÉE SAINT-DENIS

Parcours littéraire qui suit la rue Saint-Denis entre Roy et Gilford, l’événement promet des rencontres poétiques et une dizaine de microsites « momentanément habités par des écrivains et artistes acolytes ». L’espace public est investi par la littérature. Ce sont « Baudelaire revisité, des improvisations folles, un piano et trois chênes, poète masseur ou déambulateur, rituels sacrés, poèmes gravés, le souffle intime et les envolées ». Idée originale de Joël Pourbaix et coordonné par Catherine Cormier-Larose des productions Arreuh, vous y rencontrerez près de trente poètes et artistes.

PROJET ©

Réel laboratoire de création en direct, le PROJET © est une collaboration de ARTV et insanë qui veut questionner « notre rapport aux mots dans leur plus simple expression ». En deux jours, un auteur (Guillaume Corbeil), un blogueur (Laurent K. Blais de 10 Kilos) et un philosophe (Normand Baillargeon) feront l’expérience de leur propre processus d’écriture. La littérature en cage. Idée originale de Vincent de Repentigny.

BALADE LITTÉRAIRE

Faisant écho au climat de crise qu’a vécu le Québec et ses rues durant les huit derniers mois, l’événement propose de revisiter l’œuvre de certains auteurs européens qui, eux aussi, se sont retrouvés dans un tel contexte.  Passant de la Librairie Las Americas à la Maison des écrivains, les auteurs Pep Coll (Catalogne), Carolin Emcke (Allemagne), Antonio Lozano (Espagne) et Marco Malvaldi (Italie) dirigeront la marche.

L’ÉCRITURE ENGAGÉE

Toujours dans l’esprit des manifestations et des prises de positions opposées qui ont animé la ville, l’événement pose l’éternelle question du rôle social de l’écrivain. Doit-il être actif? Prendre position d’office? Rester dans l’ombre de la pure création? La littérature a-t-elle une essence sociale? Stanley Péan animera les tables rondes alors que Pep Coll (Catalogne), Carolin Emcke (Allemagne), Antonio Lozano (Espagne) et Marco Malvaldi (Italie) donneront des pistes de réflexion.

CHAMBRES LITTÉRAIRES DU FIL

La Quartier des spectacles, berceau d’événements montréalais, sera transformé en village littéraire à l’angle Clark et Maisonneuve. « Il était une fois un village au cœur du Quartier des spectacles. Dans ce village, les maisons sont des allégories et derrière chaque porte se dessinent des histoires, à ouvrir et à fermer, comme des livres. Chacune des cinq maisons est en fait une chambre littéraire, lieu à la fois intime et public, qui présente une thématique de la littérature ou de notre rapport à elle. » Il ne vous restera qu’à habiter les lieux du village.

PAUSE LECTURE

L’Espace culturel Georges-Émilie-Lapalme de la Place des Arts est l’hôte d’une installation éphémère qui se veut un « terrain de jeu pour lecteur en herbe ou averti ». L’événement se donne pour mission de réfléchir au rapport physique à la lecture en proposant un espace propice à celle-ci; pour prendre le temps de lire. Vous pourrez donc faire une pause lecture spontanée et vous « retrouver dans un monde momentanément connu que de l’auteur et de soi ».

Bon festival!

P.S. Attendez-vous aussi à ce qu’on vous invite à passer devant la maison d’Émile Nelligan et à imaginer le givre sur sa vitre. C’est un classique.

Charles Dionne – @dionnecharles

Littérature

Carnavals divers – Jean-Philippe Tremblay

Jean-Philippe Tremblay écrit avec une force d’énonciation à couper le souffle. L’Écrou l’a trouvé, et nous l’offre. Et jamais n’a-t-il été possible d’apprécier autant un coup de poing sur l’oreille. « nous sommes plastique / fruits abîmés de peu de rêves / chair d’une amérique / de chlore et de téléromans ».

Dans Poésie immédiate, Pierre Nepveu parle de la « fragilité de toute lecture, [de] la faiblesse même du lecteur »[1] lorsqu’il est face à un texte nouveau, à un auteur inconnu. Cette vulnérabilité littéraire que l’on vit dès les premières pages d’une lecture contemporaine, je l’ai ressentie avec force chez Jean-Philippe Tremblay. Dire que j’ai vécu de la « faiblesse » ne me semble pas du tout suffisant. Une réelle attaque aux tripes – un coup de pelle au visage – voilà ce qu’est la poésie de Carnavals divers, premier recueil du jeune poète. C’est un verbe qui nous attrape par les cheveux et qui nous tire vers lui, nous plongeant dans une lecture ininterrompue, de la première à la dernière page, avec le goût amer d’être un véritable imbécile pâteux immobile.

« Elle n’est pas très poétique l’époque », adresse le narrateur à un jeune poète dans le préambule au recueil. Il l’écrit pourtant, sa poésie. N’est-ce pas comme ça qu’on la ramènera? Parce qu’aujourd’hui, elle n’est plus que spectacle ou les auteurs nous font « la fois du vide du silence du blanc mystère mêlé de ton ludisme qu’on lui danse dans la face en calant nos bières et qu’on se sente juste un peu étourdis un peu comme toi ». La poésie a vécu l’oppression du divertissement : on n’espère d’elle que l’outil d’un étourdissement qui sent la bière. C’est aller terriblement plus loin que le truisme du « plus personne ne lit de poésie aujourd’hui, c’est triste».

Pierre Nepveu raconte qu’en lisant pour la première fois Herménégilde Chiasson en 1974, il y a vu « une figure particulièrement éloquente de l’immédiateté poétique, là où le langage veut être la vie elle-même, dans sa crudité originelle, dans son déferlement insensé, déraisonnable ». Quarante ans après, je découvre le narrateur de Carnavals divers, celui qui ne peut plus espérer un « déferlement insensé » parce qu’il se trouve au centre d’une grande dévastation sémantique. Aucune chance pour le « déraisonnable » : tout est passé du côté de l’assèchement et des langues arides, des bouches fermées. Ne reste que ce « Tu » qui l’accompagne en fin de recueil. Carnaval divers, c’est un hurlement contre quelque chose de mort en espérant qu’il se réveille ; mais c’est aussi un difficile « à quoi bon? »

Ce que dénonce le recueil a des allures de banlieusard, de petit bourgeois et de grosse patate de salon devant la télévision. C’est la figure générique, reproductible, de celui qui s’est endormi dans le confort, pour qui tout ce qui bouge autrement est suspect. Parfois ce sont ceux aux « dents tellement blanches la grosse veine sous leur cravate », mais surtout, c’est celui qui « essaie de ne pas se tuer au cas où il se passerait quelque chose ». Parce qu’il ne se passe rien et que l’immobilité est reine. Et c’est son règne que tente de briser la figure errante du narrateur, pour ramener un peu de vie.

« Est-ce qu’on a oublié ou jamais vraiment su le calme la douceur ». Cette question sans point d’interrogation est la base de tout le geste poétique. Tout est à (re)faire. « Il faudrait tout réinventer le vocable et les gestes évoquer les formes les rituels de l’affection ». Cette attaque frontale, c’est le coup de grâce avant que « les mots de chaleur » reviennent. Derrière toute cette haine, Carnavals divers hurle, s’adresse à la vie et surtout, contre toute cette « construction d’apathie ». Son titre dit tout : le carnaval est ce qui, par essence, dénote la réjouissance et s’il est devenu divers, il ne reste plus que l’universel ordinaire des choses, partout, et toujours.

Et faute de tout le reste, il s’est installé « une bonne dizaine de variétés d’eaux aux bouteilles design ».

Il y a de ces livres qui nous prennent par surprise, Jean-Philippe Tremblay en a écrit un. Une rare authenticité s’en dégage et rappelle ce qu’on appelle parfois bêtement un « cri du cœur ». Si son narrateur conteste, ce n’est jamais gratuit ou acharné. Tout est juste parce que parcimonieux. Courez-y et demandez à vos libraires de le tenir en stock. Et si vous en voulez plus, Les éditions de l’Écrou en ont plein pour vous.

L’Écrou fait des bandes-annonces. Voici celle de Carnavals divers :


[1] Nepveu, Pierre, La poésie immédiate, Nota Bene, col. Nouveaux essais Spirale, 2008.

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