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Jean-Simon Traversy

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Les faux drames

Marianne Dansereau est une nouvelle figure émergente de la relève de la dramaturgie québécoise. Sa pièce Savoir compter a été présenté plus tôt cette année au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Maintenant, elle est de retour avec sa pièce Hamster, que vous pouvez voir au Théâtre La Licorne jusqu’au 24 mars avec des supplémentaires. Mise en scène par Jean-Simon Traversy, la pièce raconte l’histoire d’une soirée de fête de travail qui apporte une série d’événements inattendus.

La prémisse est intéressante. Que fait cette fille dans l’abribus, alors qu’il n’y a pas d’autobus qui passe les jours fériés? Qui est ce monsieur qui l’accompagne et qui passe l’aspirateur sur sa pelouse? Et pourquoi le commis du Pétro Canada a-t-il si peur? Qui est cette jeune fille qui porte sur elle son hamster comme si c’était la chose la plus précieuse du monde?

Ce qui aurait pu être une intrigue bien ficelée s’est finalement avérée être une décevante suite d’événements. Je m’explique.

Le style de l’auteure est un peu provocant, il faut se le dire. Savoir compter abordait les questions du suicide, de l’inceste, du viol, du deuil et plus encore. Hamster penche vers la rudesse de l’adolescence et la peur profonde de la solitude, par l’intermédiaire d’une pièce chorale, une des signatures dramatiques de Marianne Dansereau. On y effleure les sujets de l’infidélité, de l’abandon, de la jalousie, pour ne nommer que ceux-là. Malgré l’intensité réduite de ces thèmes, la pièce tombe rapidement dans la vulgarité.  Cet effet provocateur n’est pas justifié, la violence des propos non plus. Choquer pour le seul effet de choquer enlève toute signification aux dialogues et toute profondeur aux personnages. C’est tape à l’œil et sans fondement dramatique. La brutalité des mots n’est pas utilisée à bon escient et ne fait pas avancer l’histoire. C’est donc un produit maladroit qui est présenté aux spectateurs.

La mise en scène ne vient en rien mettre le texte en valeur. Plusieurs propositions ne servent pas l’action. Par exemple, la présence de la salle de bain de la station-service sur scène. Lorsque les personnages s’enferment dans la toilette, l’histoire n’avance pas et le spectateur n’apprend rien sur les personnages. C’est une exposition, une mise à nue, mais qui ne donne pas vraiment d’informations sur les protagonistes. Les lieux ne sont pas clairement établis dans l’espace et la chronologie n’est pas claire. De plus, le fait de mettre une musicienne sur scène n’est pas efficace. D’autres l’ont tentés avant, mais pour que cela fonctionne, il faut qu’il y ait une raison autre qu’esthétique. Il faut une justification artistique et cela ne transparaît aucunement dans la mise en scène.

Les acteurs sont plutôt fades, mais je crois qu’ils ont simplement mal été dirigés et qu’il manquait déjà de chair autour de l’os qu’est le texte. Le personnage du gars qui compte la caisse n’agit jamais, ne pose jamais d’actions qui influencent l’histoire en scène. Il est pourtant important dans le reste du récit. Le gars qui passe la moppe sert à détendre l’atmosphère par ses séquences comiques, mais ne réussit pas à surprendre le public. La fille qui arrive à la job sur le

fly même si son prochain shift est dans deux jours n’a pas d’utilité et aurait très bien pu être enlevée. Pourquoi lui avoir mis une scène d’engueulade au téléphone dans les toilettes si ce n’est pas pour servir à l’action? La fille qui a une jupe trop courte selon le règlement ne semble pas porter le drame qui l’habite. Le public s’en détache donc.

Pendant l’entièreté de la pièce, les spectateurs passent d’un groupe d’individus à l’autre, s’attardant assez pour comprendre la suite narrative, mais pas pour s’attacher. Les  personnages ne captivent pas l’intérêt pour que le public s’y intéresse et compatit avec ce qui leur arrive. Qui plus est, un gros punch final ne justifie pas un avant-propos fastidieux et l’installation d’une violence faussement intense. Le fait de vouloir choquer au théâtre est fort, bien même, mais il faut qu’il y ait une raison de le faire. Je pense à la pièce La meute, qui aborde des sujets difficiles et en parle ouvertement, sans filtre, mais qui donne un résultat coup de poing! Alors qu’ici, ce portrait de l’adolescent cliché avec ses drames de téléromans ne fonctionne pas. Sans aucun doute, Hamster tombe à plat.

La pièce Hamster est présentée au Théâtre La Licorne jusq’au 24 mars.

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Les génies errants

Les temps sont durs pour les marginaux. Les temps sont durs pour Kevin et Jasper, deux adultes refusant l’obéissance aveugle qu’exige la société. Ils sont bizarres, anticonformistes, et leur amitié semble tissée dans un passé complexe. Mais ces deux-là sont de véritables génies, des génies errants. Et ce sont les personnages centraux de la pièce Les Flâneurs Célestes, présentée jusqu’au 20 novembre à La Licorne.

Flânant à l’arrière d’un café, les deux hommes discutent, jouent de la musique, et consomment des substances illicites. Jusqu’à ce qu’Evan, un jeune employé du café, leur demande de partir. Ils ne partiront pas, ils feront encore mieux : ils s’intéresseront à cet adolescent réservé et encore préservé des coups bas de la vie.

La musique, l’amitié, Bukowski, et la tragédie de la Vie avec un grand V représentent les piliers de cette magnifique pièce pleine d’espoir et d’humour malgré ses noirceurs. Le sourire au visage côtoie les larmes à l’œil à mesure que l’histoire avance, à mesure qu’on s’attache à ces trois êtres.

Il s’agit originalement d’une œuvre de l’auteure américaine, Annie Baker, qui avait créé la pièce pour faire travailler son chum comédien. Mais cette pièce a finalement fait beaucoup plus que ça ; elle lui a permis de recevoir le prestigieux prix Pulitzer en 2014. Au Québec, c’est David Laurin qui entreprit de la traduire après avoir eu un coup de cœur pour la pièce de Baker. Produite par LAB87, c’est à notre plus grand bonheur que la pièce fut finalement exportée dans nos salles pour une première fois en 2014 au Théâtre Prospero, et maintenant à La Licorne.

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Dirigée par David Laurin et Jean-Simon Traversy à la direction artistique, Les Flâneurs Célestes ne serait pas ce qu’elle est sans le talent de ses comédiens. Éric Robidoux dans le rôle de Kevin est absolument renversant. Pour jouer son personnage abimé par un passé dépressif et l’abus de drogue, Éric a puisé dans ses anciennes recherches et visites à l’institut psychiatrique, celles-ci lui ayant été nécessaires pour un ancien rôle. Tout y est : les tics, l’imprévisibilité, l’émotivité, tout. Jasper, interprété par Mathieu Quesnel, est l’opposé : stable, plutôt silencieux, il tempère les écarts de son ami. Ce qui est touchant dans le personnage de Jasper c’est sa grande sensibilité, s’exprimant à travers sa musique et sa poésie. Et enfin, le personnage du jeune Evan, interprété par Laurent McCuaig-Pitre, se découvre quant à lui peu à peu. S’exprimant d’abord en anglais, Evan deviendra de plus en plus proche des deux flâneurs, allant jusqu’à leur confier ses secrets et ses peurs devant sa vie d’adulte qui s’entame. Car contrairement à Jasper et Kevin, tout est encore possible pour lui.

C’est donc derrière un café, quelque part au Québec, que ces trois personnages plus humains que jamais, deviendront peu à peu devant nos yeux de célestes flâneurs. Et c’est touchant à voir.

Pour en découvrir plus sur cette magnifique pièce, cliquez ici.

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