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Festival TransAmérique

Some hope for the bastards

Énergiquement Frédérick Gravel

C’est à 9h00 un mardi matin que j’entre en contact avec Frédérick Gravel. Malgré son agenda digne d’un premier ministre, il a gentiment accepté de prendre quelques minutes pour parler du spectacle qu’il présente le 1er et 2 juin prochain au festival TransAmériques (FTA) : Some Hope for the Bastards.

  1. Ce n’est pas ta première expérience au FTA. Est-ce qu’on aborde la chose de la même manière?

Je dois me rappeler comment j’ai abordé l’expérience la première fois! Je pense que la principale différence est que Gravel works n’était pas une création, alors que c’est ce que j’ai principalement fait par la suite. Nous avions déjà fait le spectacle auparavant, dans une autre version soit, mais il avait déjà été rodé. C’est devenu ma petite condition maintenant, de pouvoir roder mon spectacle au moins une fois devant public avant de le présenter officiellement à Montréal dans un festival d’envergure. Je préfère qu’on se donne une chance de voir où on s’en va. La pression n’est pas la même, pas nécessairement celle des autres, mais celle que je me donne à moi-même.

  1. Comment décrirais-tu Some Hope for the Bastards?

C’est une production avec beaucoup de monde. J’essaie de travailler en collaboration avec les danseurs et plus ils sont nombreux, plus ça fait des conversations intéressantes. C’est un spectacle très musical, autant par la musique elle-même que dans l’écriture chorégraphique. Le tout a une assez grosse charge énergétique et n’a pas la prétention d’en mettre plein la vue. Je préfère aller dans l’énergie, la tension qui ronge de l’intérieur, plutôt que le spectaculaire.

  1. Tu dis que tu travailles beaucoup avec tes danseurs, comment abordes-tu cette collectivité dans la création?

Il n’y a rien qui existe sans les danseurs. Avec eux, la création est faite sur le coup, en répétition. Mais ils sont nombreux, alors cela me met plus de pression de directions sur les épaules que d’habitude. Il faut que mes directives soient claires afin que le public puisse bien recevoir et interpréter ce qui lui est présenté.

  1. Qu’en est-il de la création musicale?

Il y a quand même une bonne différence entre les deux. Philippe (Brault) peut travailler seul chez lui, avancer de son côté et ensuite arriver avec des propositions. Il fait des pistes de recherche, qu’il travaille ensuite avec José Major, le batteur. Nous sommes justement rendus à rassembler le tout, avec la technique et l’éclairage. Cela nous donnera l’occasion de jouer ensemble, ce que nous n’avons jamais fait. Le travail musical deviendra donc plus collectif, mais la direction principale reste celle de Philippe (Brault).

  1. La distribution est incroyable! Comment s’est faite la sélection?

Il y a des gens qui font partis de la bande depuis longtemps, je les considère comme ma famille artistique. Il y a aussi des nouveaux. C’est important pour moi qu’il y ait un échange artistique intéressant, autant de mon côté que du leur, pour que tout le monde retire quelque chose du travail. La majorité des danseurs sont également chorégraphes, ce qui donne des conversations complexes. Je choisis des gens avec qui cette conversation ne sera jamais terminée, avec qui le produit fini n’existe pas et où il y a un échange possible. Ils sont plus qu’exécutants, même s’il y a quand même des qualités inhérentes au travail. Ça prend des gens athlétiques, généreux, avec une belle polyvalence.

  1. Tes spectacles évoquent une théâtralité différente de ce qu’on voit habituellement en danse. Comment expliques-tu cela?

J’ai une compréhension particulièrement complexe de la théâtralité. Par chance, il y a Francis Ducharme, qui est avec moi depuis longtemps, qui m’aide à comprendre. Il est comédien d’abord et il a des réflexes bien entrainés d’acteur. J’essaie d’aller dans la simplicité de la théâtralité ; ne pas en ajouter, mais plutôt reconnaître sa présence pour mieux la maîtriser. Je ne cherche pas à expliquer théâtralement, mais bien comprendre le potentiel du jeu. En fait, je veux faire de l’anti-jeu ; être théâtral, mais sans jouer.

  1. En quoi Some Hope for the Bastards se démarque-t-il de ce que tu as fait dans le passé?

Ça évolue constamment et chaque pièce se trouve à être la réponse de l’autre. J’essaie de faire une suite de segments qui réussiront à se nourrir les uns les autres, de jouer avec une nouvelle manière d’écrire. J’avais envie que la musique soit ultra reliée au travail. Il s’agit de mon spectacle le plus assumé dans une rythmique musical. C’est vraiment une étude sur la pulsation. Puis, c’est le retour de la batterie sur la scène. Il n’y en avait pas eu depuis Gravel works et j’avoue que ça me manquait!

  1. Est-ce qu’il y aura d’autres instruments sur scène?

C’est encore en création, mais oui, de la guitare, c’est certain. Ça sera à saveur très électro, avec un peu de chanson. J’ai beaucoup écouté la musique de Suuns, un groupe montréalais, et de Moderat. Ça m’a aidé à démarrer. Je voulais une musique avec une pulsation et une mélodie un peu abstraite ; de la veine de l’énergie, de la texture, des nuances. Je travaille en couche, en superposition musicale, avec l’omniprésence de la trame énergétique au lieu de la trame narrative d’une chanson. Par contre, je ne veux pas seulement rester sur un « frame », partir le beatbox et faire un spectacle d’une heure et demi. Le but est de trouver les contrastes rythmiques dont on a besoin pour faire du sens.

  1. Comment vois-tu la réception du public?

C’est présenté dans une grande salle. Le Monument National doit avoir une jauge de 700 ou 800 personnes, avec le balcon. J’essaie, je ne sais pas si je vais y arriver, de lancer une invitation ; que le public voit ce qu’être un danseur représente. Le but étant de laisser le spectacle se plonger dans l’œuvre au lieu de vouloir tout contrôler en présentant un produit fini, réglé au quart de tour et qui « garoche ». Je voulais organiser la désorganisation, pour qu’il se passe quelque chose. J’essaie d’inviter le spectateur à entrer dans l’univers du danseur pour que ça se rapproche plus d’une expérience que d’un spectacle-cinéma.

  1. Qui est donc le Bastard du titre?

Ah! C’est tout le monde. C’est moi. Nous. En fait, je préfère nous à moi. C’est ma vision du nous. Je vais essayer d’expliquer ça clairement et rapidement : Je cherchais un titre sur cette pièce-là que je suis en train de sortir. Ce que je fais n’est pas sombre, mais la manière dont je vois les choses l’est. Et dans l’état présent du monde, ce n’était pas cette pièce-là qui allait vraiment changer les choses. J’avais de la difficulté à situer mon art. Je suis assez engagée dans la réflexion sociale. J’ai trouvé que ce qui m’intéressait dans l’art n’était pas nécessairement d’aller adresser des préoccupations sociales ou des messages très clairs. Je commençais à me demander à quoi servait ce que je faisais. J’ai réalisé que ça servait seulement à donner un tout petit peu d’espoir à des gens qui peuvent encore changer des choses. Ces trous de cul, nous, qui peuvent encore faire quelque chose. C’était un constat très pessimiste. J’ai baptisé ces personnes-là : des bastards. Ces gens qui auraient le pouvoir de créer des changements, mais qui ne savent pas du tout comment. En fait, ils ont perdu le moyen par plein de système d’obéissance en place, de système où l’on se sent impuissant, de système démocratique qui n’en est pas vraiment un. Les leviers dont nous avons besoin pour faire bouger les choses sont absents ou difficiles à comprendre, à connaître. On sent que c’est de notre faute, que l’on devrait être les personnes qui savent quoi faire (parce qu’on est éduqué, qu’on a du temps), mais on ne le sait pas du tout. On devrait être la personne avec les solutions, mais on fait face à un sentiment d’impuissance. Les bastards, c’est tout ça. Le titre existe pour ça, mais ça peut aussi vouloir dire beaucoup d’autres choses. Ça ouvre des questions et c’est aussi à ça que ça sert, un titre.

  1. Et qu’est-ce que l’avenir réserve à Frédérick Gravel? Quels sont tes projets futurs?

C’est plus concret déjà! (rire) Il y a pas mal d’affaires! Je suis occupé! Je fais un spectacle avec Pierre Lapointe dans le cadre des Francofolies, juste après le FTA. C’est du 14 au 17 juin à la Maison Symphonique de Montréal. C’est un spectacle d’envergure avec Étienne Lepage, Sophie Cadieux, Alexandre Péloquin, l’organisme Jean-Willy Kunz et la designer industrielle Matali Crasset. (billets encore disponibles ici ) Ça va m’occuper!

Il y a également mon duo This duet that we’ve already done (so many times) avec Brianna Lombardo qui tourne encore. Nous le présentons en Allemagne juste avant le FTA, puis nous le reprenons cet automne. Tout se pète la gueule, chérie, le spectacle que j’ai créé au FTA en 2010, est aussi joué hors Québec pendant l’automne. Les spectacles d’Étienne (Lepage) tournent encore aussi! Nous allons jouer au Fringe d’Édimbourg, qui est un peu comme le festival Avignon du théâtre anglophone. Il y a une catégorie pour les spectacles canadiens et nous présentons Ainsi parlait pendant tout le mois d’août. La logique du pire est présenté à Paris en octobre. Beaucoup de reprises de spectacles à l’international.

J’ai aussi envie de faire une mise en scène « best off » avec un groupe de musique existant. Créer à partir du matériel musical d’un ou d’une auteur(e) compositeur(trice) interprète et en faire un spectacle, au lieu de leur demander de faire de la musique sur une de mes créations. Ça serait un événement concert. Ça me tente de me plonger là-dedans dans les prochaines années!

C’est clair que je veux faire un autre projet avec Étienne (Lepage). Nous sommes déjà en train d’essayer de partir quelque chose. Nous ne savons pas trop encore ce qu’il va se passer!

Si tu veux savoir ce que j’ai envie de créer après tout ça, c’est simple, j’ai envie de créer un solo. Je ne sais pas encore si ce sera un monologue ou un solo dansé exclusivement, ou si ce sera les deux, ou même si ce sera deux spectacles séparés. Tout est ouvert. J’ai envie d’écrire un peu, mais chaque fois que je dis que je vais écrire, je ne le fais pas.  C’est beaucoup de travail. Puis après, j’arrive en studio, je me mets à bouger, c’est naturel. Plus intégré si on veut. Je pars et j’y vais et je sais comment faire. Quand je me mets à écrire, je m’enfarge partout! Mais je vais le faire quand même! Il faut! Mais je veux aussi faire un solo dansé. En ce moment, ça va, j’ai 38 ans, je suis encore capable de danser dans mes spectacles. Sauf Some Hope for the Bastards, je trouve que je dirige assez de personnes comme ça! Je sens que je suis quelque part physiquement, sans dire que je vieillis et que je veux marquer le coup. Depuis le temps que je danse dans mes créations, je commence enfin à savoir danser. Ça a pris du temps, alors on va en profiter! Je devrais y arriver!

C’est ainsi que s’est terminé notre entretien. Frédérick devait justement se rendre à une répétition de son spectacle! Il reste encore quelques billets pour les 2 représentations de Some Hope for the Bastards présenté le 1er et 2 juin prochain au FTA.

Danse
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Entrevue avec Guillaume Corbeil : Tu iras la chercher

Une femme part pour Prague comme un coup de vent à la recherche de son identité. Elle nous entraine dans sa quête qui deviendra également la nôtre. Tu iras la chercher est la première mise en scène de Sophie Cadieux, avec un texte signé par Guillaume Corbeil, et interprété par Marie-France Lambert.

Étant lui à Montréal, et moi à Toronto, une conversation téléphonique s’impose. Ce «lui» dont il est question est le dramaturge Guillaume Corbeil, sorti de l’École nationale de théâtre du Canada il y a tout juste quatre ans, mais dont les textes portant sur une fine analyse de la représentation de soi lui vaut une première participation internationale au Festival TransAmérique, qui bat présentement son plein. On fait rapidement des tests de sons ensemble, au cas où hauts-parleurs et enregistreur ne feraient pas bon ménage. Je lui demande à la va-vite de me dire sa couleur préférée (!), et un long silence s’en suit. « Ma couleur préférée, j’imagine que c’est le bleu marin », répond-il à cette question, la seule pour laquelle il n’est pas préparé. Ce qui marque tout d’abord, c’est l’humilité dans sa voix, comme un ami qu’on connait bien et qui n’a rien à nous prouver. Pourtant Guillaume Corbeil n’en est pas à ses premiers balbutiements dans le monde du théâtre, et il peut agrémenter son faux foyer de plusieurs prix de renom, tels que le prix Michel Tremblay en 2013 pour sa pièce Cinq visages pour Camille Brunelle, premier texte de sa trilogie portant sur les individus et leur représentation d’eux-mêmes. Le second volet, Tu iras la chercher, vaut également une nomination à sa metteur en scène, Sophie Cadieux, au Prix de la critique 2013-2014. Justement, c’est dans le cadre de cette seconde pièce que nous échangeons, en passant du coq à l’âne, sur le repositionnement du théâtre québécois jusqu’au film Interstellar.

Crédit photo : Caroline Laberge

Crédit photo : Caroline Laberge

 

Tu iras la chercher est le second ouvrage d’une trilogie portant sur l’image de soi. Qu’est-ce qui le distingue des deux autres?

Dans Cinq visages pour Camille Brunelle, ce sont les personnages qui construisent leur image et qui essaient de nous l’imposer à nous, spectateurs, en la façonnant à mesure que le spectacle avance. Dans Tu iras la chercher, c’est quelqu’un qui poursuit son image, qui a l’impression qu’elle lui échappe. Elle vit dans un monde d’images, et elle a l’impression de ne pas être à la hauteur. Contrairement à dans Cinq visages où les personnages la construisaient avec confiance, le personnage de cette pièce a toujours l’impression d’être en dessous de celle-ci et, donc, essaie de la rattraper (d’où le titre Tu iras la chercher), pour enfin l’embrasser et correspondre à qui elle voudrait être. Dans Unités modèles, qui va être dans un an au Théâtre d’Aujourd’hui, ce sont les personnages – des vendeurs – qui se font imposer une image, qui essayent de la faire exister et de l’imposer aussi au public. Ce sont trois pièces qui prennent la question d’un monde de l’image par une prise différente.

Penses-tu que l’Homme est amené à jouer à tout moment de sa vie un rôle qu’il n’a pas choisi?

On est dans Shakespeare complètement, et j’ai l’impression que c’est encore plus vrai dans le monde d’aujourd’hui où on est confronté sans arrêt à des images, que ce soit la publicité (dans Unités modèles, je joue avec les codes de la publicité), que ce soit par le cinéma où on nous montre des êtres humains qui ont des destins plus grands que nature, qui vivent des moments plus grands que nature. Et donc, j’ai l’impression qu’on sent toujours le réel comme quelque chose de brouillon, d’insaisissable et de multiple. On essaie de penser avec les codes de l’image en vivant des scènes où on se voit comme un personnage. Je pense que ce n’est pas pour rien s’il y a eu une telle fascination quand on a commencé à mettre des caméras sur les téléphones. Tout à coup, enfin, on peut être des images, on peut se voir dans un écran et, donc, contrôler de quoi on a l’air. J’ai l’impression que cela a dû toujours être là, mais que ça s’est exacerbé avec le monde dans lequel on vit.

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Pourquoi avoir choisi un monologue alors que le texte est à la deuxième personne du singulier?

Ce texte est une sorte de suite d’accidents, mais en même temps pas exactement. Je voulais écrire un monologue, je l’ai commencé à la première personne et, rapidement, il y a eu cette idée de poursuite qui s’est imposée. Et puis, il est arrivé cette idée de mettre le spectateur dans la même position de poursuivre son image en se faisant raconter l’histoire. Au début, j’ai ouvert un fichier Word parallèlement, pour voir qu’est-ce que ça donnerait si je l’essayais, et cette idée a été le déclencheur de plein de trucs qui ont amené le texte là où il est rendu maintenant. Évidemment, quand on commence à écrire, pour moi du moins, je n’ai pas un plan et il me reste juste à le réaliser! Par tâtonnement, par découvertes, par essais, tout à coup, il y a une cohérence qui se construit.

Il y a donc une forte relation entre le public et le protagoniste?

On pose la question de qui parle, en fait. C’est quelqu’un qui raconte à la deuxième personne, donc sur scène on se retrouve avec une sorte de guide qui nous fait vivre l’histoire. En même temps, elle aussi, elle est en train de vivre ça dans le texte et elle est la personne dont il est question, alors ça finit par résonner à l’intérieur d’elle!

Tu travailles avec Sophie Cadieux sur cette pièce depuis déjà quelques temps et quelques représentations, votre relation artistique a-t-elle évoluée?

Oui, complètement! On l’a découverte dans ce projet parce qu’au départ on avait fait une mise en lecture à l’Espace Go où on explorait les lieux non-théâtraux d’un théâtre. Donc, il y avait quatre actrices qui jouaient dans l’Espace Go ; partout, mais pas sur scène. Au début, je lui avais fait lire ce texte et elle l’aimait bien, elle me renvoyait la balle et me questionnait. Après cette première étape de travail, on a décidé de continuer à travailler sur le texte car, en plus, c’est un texte qui s’inscrivait bien dans sa résidence qui portait sur le thème de « À quoi je corresponds ? ». On a refait une autre lecture ensuite, dans un festival international de littérature. Le texte a évolué entre les deux fois. Puis, on a décidé d’en faire un spectacle avec une production, et le texte a encore évolué. Donc, elle a été une interlocutrice de premier ordre dans l’écriture de ce texte, surtout dans sa réécriture. Avec tout ça, évidemment, on est resté très près, et il y a d’autres projets qu’on compte faire ensemble. Cela a été une super belle relation qui a évolué, parce qu’elle devenait de plus en plus familière avec le texte. Ça a été très précieux!

Est-ce que ta participation au Festival TransAmérique apporte certains avantages ou certaines rencontres?

J’ai bien hâte de voir! Évidemment, je me sens privilégié et honoré d’être là. Maintenant que je fais partie du festival, on dirait que, tout à coup, je vais pouvoir parler avec les artistes, au-delà d’être un simple spectateur. J’ai très hâte de rencontrer d’autres artistes de spectacles que j’aurai vus. D’autres parts, il y a une école secondaire et un cegep qui font un circuit FTA, et ils ont des ateliers avec des gens du festival. Je vais donner un atelier de deux heures aux deux groupes. Cela va être aussi une occasion de rencontrer des jeunes super curieux qui deviennent des festivaliers et qui iront voir beaucoup de spectacles. Donc, j’imagine que ça va être très intéressants!

Est-ce que tu as l’impression que le théâtre s’ouvre aux jeunes, justement?

Peut-être que c’est juste parce que je suis dedans et que ça a toujours été de même, mais j’ai l’impression que le théâtre, québécois du moins, est vraiment en train de se repositionner. Je pense à ce que Sylvain Bélanger fait avec le [Centre du] Théâtre d’Aujourd’hui en ce moment. À sa première saison, je me demandais à qui il allait parler à part les gens qui sont déjà dans le théâtre, et qui ne payent pas leur billet. Finalement, les gens suivent, et il y a vraiment un engouement sur les questions politiques que cela soulève. On est passé d’un art qui était un peu bourgeois à un art qui est plus social, plus politique, et qui essaie d’être au cœur de la cité. Et je pense que nécessairement c’est cela qui parle aux jeunes. Quand j’étais jeune, j’avais l’impression que le théâtre était pour les adultes et qu’ils allaient voir leur truc esthétique et bourgeois. Finalement, c’est un art beaucoup plus accessible, autant pour les créateurs que pour les spectateurs. Ça fait quatre ans que je suis sorti de l’école et, peut-être que parce que je suis à l’intérieur, je vois l’effort qu’on fait pour essayer de rejoindre les jeunes.

 

Coup de cœur d’artiste

Une personne dans le milieu culturel montréalais qui t’a étonné récemment?

Je vais dire les gens de Dear Criminals qui font de la musique. Dernièrement, ils ont fait un clip en deux parties avec de la danse, fait par Catherine Gaudet et Jérémie Niel. Je trouve super cette rencontre-là!

Une pièce que tu ne vas sûrement pas manquer cette année?

Le Tartuffe au Festival TransAmériques, j’ai très hâte de le voir! C’est fait par des Allemands qui ont repris Molière, et ça a l’air bien le fun!

Un lieu de Montréal qui ne cesse de te charmer?

La rue Clark. Chaque fois que je suis dessus, je suis content!

Un film que tu irais voir au cinéma deux fois plutôt qu’une?

J’hésite entre plusieurs… Interstellar ou Mad Max! Je vais dire les deux!

Est-ce qu’on a oublié quelque chose?

Non, on a même parlé d’Unités modèles. C’est bien de montrer tranquillement que ces trois pièces se parlent les unes aux autres.

Est-ce que tu es maintenant sûr que le bleu marine est ta couleur préférée?

En fait, tout le reste de ce que j’ai dit n’est pas très important tant que cette idée-là soit au cœur de ton texte!

Tu iras la chercher aura six représentations dans le cadre du Festival TransAmerique, du 25 au 30 mai, à l’Espace Go.

 

 

Théatre
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Trois : un parmi tant d’autres

La première fois que j’ai entendu parler de Trois, pièce de théâtre mise en scène par Mani Soleymanlou, c’était au dernier Festival TransAmérique. Visionnant la bande-annonce, j’avais été intriguée sans aller la voir, faute de temps. Pourtant, le sujet me parlait. C’est tout mon monde. Ayant choisi la francophonie dans mes études littéraires, l’écriture migrante est un intérêt marqué pour moi. Alors quand j’ai appris que Trois revenait au Théâtre d’Aujourd’hui, c’est avec un naturel entraînant que j’en ai demandé la couverture. Ensuite, j’ai couru  chez Olivieri m’acheter le regroupement de la trilogie en version papier; j’aime avoir les mots devant mes yeux, question d’appropriation.

En effet, avant Trois, il y a eu Deux et, avant, Un. Progressive et attachante, la trilogie est réunie pour un spectacle de quatre heures incluant deux entractes. Quatre heures où l’on passe par une myriade d’émotions variables en puissance. Cette création autobiographique débute sur [Un] monologue où l’auteur se questionne sur ses origines, sa légitimité, le regard de l’autre et son individualité. Ensuite, le dialogue est de mise dans le duo Deux avec le comédien Emmanuel Schwartz  où les deux amis confrontent leur manière d’aborder l’identité : le silence ou la parole, les influences sur leur processus créatif. C’est la partie teintée  d’un mélange d’humour et de lucidité. Et enfin, Trois, cette mosaïque culturelle où une quarantaine de personnages  parlent d’une même voix, partagent une même «épopée», partant dans une même quête.

crédit photo : Valérie Remise

crédit photo : Valérie Remise

C’est un spectacle simple et sensible qui bouscule beaucoup de choses juste dans le fait d’exister et de dire.

Un, ce solo témoignage tient lieu de conte et de cahier de route. Mani Soleymanlou trace son périple de l’Iran jusqu’à Montréal avec le regard acéré de celui porteur de maintes histoires. Deux est un jeu grandiloquent, mais qui reste poignant: la complicité de Soleymanlou et Schwartz se laisse voir dans leurs réflexions ponctuées de quelques pas de danse, de chant et des répliques vives. Trois, c’est l’apogée de tout cela; un regard vers l’avenir tout en tenant le passé par la main. D’origines diverses, ces gens ne pourront être plus proches dans leurs questionnements sur leur identité personnelle et ethnoculturelle.

Devant cette histoire collective, on rit (beaucoup), on se remet en question, on doute, on pleure (peut-être que c’est juste moi) et surtout, on en ressort avec une prise de conscience (personnelle).

 


Trois – Théâtre d’aujourd’hui

Jusqu’au 17 octobre

Théatre