Ariane Gruet-Pelchat

« Dans chaque humain, l’art finira par trouver le chemin qui lui est ouvert, même si pour cela il devra faire des pieds et des mains et déjouer les cellules récalcitrantes. » Chez moi, l’art s’impose dans une rencontre directe, dans le lieu physique et réel créé par l’énergie des spectateurs, toujours un peu participants. Il prend vie dans un effet miroir, emportant dans sa spirale les réactions qu’il déclenche sur des individus. L’art est toujours un peu une performance. Un de mes plus grands plaisirs est de tomber sur un nouvel environnement au hasard de mes pas ou d’un nom qui résonne. Prendre le risque d’aimer. Comme journaliste, technicienne, organisatrice d’événements ou encore comme spectatrice, mon seul objectif est de participer à la vivacité de la scène locale en supportant ceux qui ont du cœur au ventre et des idées plein la tête. Sur ce blogue, vous rencontrerez celle qui se fascine pour les démarches des créateurs, celle qui se demande d’où partent des idées si larges et libérées. Car derrière la vitre des arts médiatiques se déploie un monde infini, immersif, aux textures souvent insoupçonnées; un monde dans lequel toutes les idées convergent pour faire éclater nos préceptes.
Credit: Keith Klenowski

Les 12 travaux de Colin Stetson

Pour Colin Stetson, les limites d’un instrument sont des portes à défoncer, des stimulateurs de créativité. Saxophone au bec, le colosse est comme sur un ring. Ça frappe, ça claque, ça hurle, les timbres se juxtaposent mystérieusement pour créer des ambiances denses et curieuses, comme s’il était entouré de quatre ou cinq autres instrumentistes. Acclamé pour ses deux premiers efforts solo, Colin Stetson clôt sa trilogie «New History Warfare» avec un chapitre intitulé «To See More Light», qui ferme la porte sur une éblouissante lumière. Celle de la mort et de l’amour.

Au centre de l’œuvre de Colin Stetson : l’isolement. Sa musique naît de longs tête-à-tête avec son instrument. «C’est une immersion totale dans les sons et les possibilités du saxophone. Je le laisse m’entraîner, puis je découvre où tout ça m’a emmené.» Souvent, les compositions débutent par un motif répété, un héritage des compositeurs minimalistes américains. «Il y a dans la répétition énormément de nuances et de subtils changements acoustiques. Les couleurs évoluent doucement, et on ne s’en rend compte que si on passe suffisamment de temps à les écouter.» Mais bien que ce fût effectivement le matériau de travail des minimalistes et que Colin Stetson ait fait masteriser le disque par Ben Frost, le compositeur en refuse le lien filial, tout comme il martèle dans ses entrevues n’avoir rien inventé. Affirmons tout de même que peu de compositeurs réussissent à intégrer autant d’histoire musicale pour en faire une œuvre si saisissante d’âme.

Credit photo: Keith Klenowski

Credit photo: Keith Klenowski

Son bagage musical est plus explicite que jamais sur ce dernier volume, et cela est dû en grande partie à son besoin constant de se dépasser physiquement. L’ancien athlète à la discipline de fer affirme avoir composé, pour To See More Light, des pièces qu’il aurait été techniquement incapable de jouer avant. Impressionnante en effet cette capacité de tenir une respiration circulaire pendant les 15 minutes que durent la pièce centrale. «Tout ça est lié à l’endurance. Je suis capable de pousser beaucoup plus d’air, et ce faisant je peux aller chercher une plus grande palette de sons.»

Il n’y a qu’à écouter la chanson «Brute» et ses incursions dans les musiques hardcore et industrielle pour s’en convaincre. Colin Stetson y isole certaines harmoniques pour créer un son particulièrement rêche, mettant la table pour les glapissements provocateurs de Justin Vernon (Bon Iver). «On écoutait beaucoup de métal dans l’autobus de tournée, explique celui qui est aussi membre à part entière de Bon Iver, et on avait envie d’explorer ce côté plus agressif, car Justin peut vraiment faire n’importe quoi avec sa voix.»

Sur «Among The Sef» le chanteur offre d’ailleurs l’une des performances les plus touchantes de sa discographie. Interprétée sans la partie vocale lors du dernier concert de Colin Stetson au Musée d’art contemporain de Montréal, la pièce fût un rare moment d’éternité, touchant à en pleurer. On aurait juré entendre Justin Vernon chanter. «Il a écrit ses textes à partir de mes compositions et beaucoup de ce qu’il chante trouve ses racines non seulement dans mes vocalises, mais aussi dans les harmoniques et les mélodies secondaires qui se créent naturellement dans le son qui est produit par le saxophone.»

« To See More Light » est définitivement l’apothéose de la trilogie «New History Warfare», une œuvre dans laquelle la virtuosité et un immense bagage musical sont au service d’une extraordinaire sensibilité.

Colin Stetson sera en concert à la Sala Rossa les 3 et 4 mai 2013.

New History Warfare Vol 3 : To See More Light est en magasin dès maintenant.

Credit: Keith Klenowski

Credit: Keith Klenowski

 

Musique
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The Death Set prennent le Divan orange en otage

Le duo formé par Johnny Sierra et Dan Walker est la personnification du plaisir. Les Australiens – maintenant Brooklynois – ont toujours carburé à la force de la fraternité et partout où ils mettent les pieds, ils traînent dans leur sillage une foule enthousiaste, aux individus prêts à tout pour que leur corps crie : «j’y étais». C’est au Divan orange que tous se donnent rendez-vous ce soir, pour un des derniers spectacles du groupe avant un hiatus annoncé.

The Death Set, formé au départ de Johnny Sierra et de Beau Velasco, ont créé un raz-de-marée lors de la sortie de leur album Worldwide, en 2008. Partout on les annonçait comme l’un des groupes majeurs à surveiller. Après dix-huit mois de tournée continue dans toutes sortes d’endroits plus ou moins légaux, ils rejoignent Girl Talk pour monter sur leurs premières grosses scènes. Mais en 2009, coup de tonnerre. Beau Velasco, le grand ami de Johnny et Dan, meurt. La formation prendra du recul, le temps d’absorber le choc, extrêmement aigu. Au début de ce mois-ci encore, soit trois ans et demi après la nouvelle, Dan et Johnny offraient à leur camarade un vidéoclip hommage.

«C’est encore très dur, mais le temps fait son œuvre et le disque nous a fait du bien», souffle Johnny, joint au téléphone après une série de concerts à Austin. Car c’est en l’honneur de Beau que le deuxième album des Death Set, Michel Poiccard, a finalement vu le jour en 2011. Et quel album! Bourré de mélodies velcro et assez audacieux pour intégrer des pièces introspectives, Michel Poiccard touche sa cible avec une énergie plus dirigée que dans le cas du très noisy Worldwide.

En concert, The Death Set sont réputés pour marquer les spectateurs au fer chaud. Ils le diront plusieurs fois, les pièces de Worldwide ont été composées dans l’optique de voir 50 jeunes virer fous dans un entrepôt. Malgré un enrobage plus sensible Michel Poiccard poursuit la même lignée. C’est une musique physique. Punk à la base, mais avec un côté électronique de plus en plus fort et une approche d’échantillonnage coulée dans le hip-hop.

Photo : Boby Split

Photo : Boby Split

The Death Set ont beau avoir été acclamés autour du monde plusieurs fois, ils mettent la main dans l’engrenage plus souvent que bien des groupes. «J’aime utiliser l’art partout, pousser ça plus loin que juste la musique», affirme Johnny avant d’avouer que s’il fait autant de vidéoclips, c’est aussi parce que ça l’amuse de se lancer dans quelque chose «dans lequel (il n’est) pas très bon.» Ainsi, depuis la sortie de Michel Poiccard, Dan et lui ont continué à lancer des remix et des vidéoclips à folle allure, se sont fiancés (pas ensemble, juste Johnny), ont inauguré un bar-spectacle dans le cas de Johnny et un studio d’enregistrement dans celui de Dan, et s’apprêtent à lancer un nouvel ep, King Babies, sur Dim Mak Records. «On revient à des chansons plus uptempo, plus punk», promet Johnny. Et cette fois c’est Dan lui-même qui produit et mixe l’album, du début à la fin. «Il est meilleur que XXXChange  (le producteur de Michel Poiccard)! Meilleur que tout le monde!» s’exclame Johnny avec son habituel rire espiègle.

Pour la suite, dur à dire. Ils semblent vouloir se concentrer sur leur vie à Brooklyn et affirment qu’il leur est impossible de se lancer à nouveau dans des tournées improvisées. Aucun disque complet à l’horizon non plus. Une seule solution pour les fans : danser jeudi comme si vendredi n’existait pas.

Jeudi 21 mars, au Divan Orange, avec Rock Forest et Le monde dans le feu.

Musique
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PONCTUATION : l’heure du rock a sonné

La musique a toujours fait partie de la vie des frères Chiasson. Originaires de Pont-rouge, en région de Québec, les garçons avaient tout leur temps pour explorer la discothèque de leurs parents mélomanes et les suggestions d’une tante très impliquée dans la scène rock de la ville. Dès qu’ils ont atteint l’âge de prendre le volant, c’est l’autoroute 40 qu’ils se sont mis à explorer, usant leurs pneux régulièrement pour aller voir des concerts en ville. C’est tout naturellement qu’ils se retrouvent aujourd’hui à lancer un premier album rock porté par l’idée de l’accomplissement personnel, 27 club.

Guillaume Chiasson a traîné sa guitare au sein de nombreux groupes depuis son adolescence, mais c’est avec Waving Hand, le projet électro pop qu’il avait avec son frère Maxime, «un ovni dans ma création musicale», qu’il a commencé à se positionner derrière les commandes. Pour la première fois il s’essayait aux textes, en anglais d’abord puis en français, à mesure qu’il prenait ses aises avec l’exercice. «Je me suis rendu compte que les textes peuvent être très forts. J’aimerais écrire comme Stéphane Lafleur (Avec pas d’casque), et je trouve que ce n’est pas contradictoire avec le rock. N’importe quel style devrait être de la musique à texte.»

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La plume de Guillaume, elle, a trempé dans la pop culture et le cinéma avant de griffonner les esquisses de 27 club. Entre les références à Kundera, Pete Townsend et Jean-Luc Godard, on devine un romantisme un peu échevelé et une envie impérieuse de s’agripper au moment présent. «J’ai réalisé que je n’étais pas heureux dans le travail à temps-plein que j’occupais et qui prenait toute mon énergie. Je me suis questionné sur mes priorités. Tu sais, les gens qui font partie du 27 club (Jim Morisson, Jimi Hendrix, Janis Joplin) ont tous accompli des choses extraordinaires avant 27 ans. Ils ont vécu à 100 miles à l’heure.»

Les textes sont souvent noyés dans les effets et intégrés à la mélodie de guitare, de telle façon que c’est celle-ci qui finit par retenir notre attention. «J’accorde énormément d’importance à la mélodie, surtout pour un duo. Et tu vois, ça c’est peut-être quelque chose que je trouve que les anglophones ont plus que nous de façon générale. Écoute Sean Nicolas Savage, il a des mélodies complètement folles. Les chansons sont interprétées un peu tout croche, il n’y a rien de vraiment consistant dedans, mais les mélodies sont tellement bonnes!»

À défaut de faire lever la sauce avec des arrangements, les deux frères lancent plusieurs clins d’oeil au psychédélisme. Écho interminable par-ci, explosion de fuzz par-là, les deux gars ont été nourris au rock et ils y sont restés fidèles. 27 Club est simple, direct, énergique, mais avec un petit côté ambiant distinctif, probablement le contrecoup des nombreuses heures que Guillaume a passé à écouter de la musique de film. C’est à l’Hôtel2tango qu’ils ont décidé de graver leur galette, jouant à la chaise musicale avec les différents amplis et effets pour trouver l’ambiance idéale de chaque pièce et varier les textures. «Ç’a été très rapide, deux jours et demi. On était prêts je pense, on voulait faire quelque chose qui était fidèle à nos spectacles. De toute façon, quand on écoute des vieux disques des années 60, il n’y avait pas d’overdubs. Aucun groupe dans la vraie vie joue sans faire d’erreur. Je ne suis pas fan des albums qui sont trop parfaits, ça donne un son qui n’existe pas, finalement.»

Pochette de 27 club.

Pochette de 27 club.

«Lors de nos discussions, j’ai senti un souci très fort de rester fidèle à la chaleur des enregistrements analogiques des années 60», explique Alexis Coutu-Marion, l’un des designers du groupe Charmant et Courtois, qui signe la pochette avec Mathieu Dionne et Florian Pétigny. «Donc même si on s’est servi de l’ordinateur, on voulait un rendu final «fait main» pour coller le plus possible à cette intention. On a fait un gros travail d’impression pour obtenir une palette de textures intéressante.»

Entre pop art et psychédélisme, la pochette aux couleurs vives est aussi un jeu de devinettes. Le corbeau et le sablier. Le grand feu de St-Roch. La bouteille cassée. Tous des symboles liés directement aux chansons de PONCTUATION. «Quand ils m’ont montré la pochette la première fois j’ai failli tomber sans connaissance», rigole Guillaume Chiasson. «Je ne m’attendais pas à quelque chose d’aussi psychédélique. C’est une des plus belles pochettes que j’ai vues je pense. Ces gars-là ont vraiment embarqué dans le trip.»

Maintenant soutenus par la maison de disques Bonsound, les deux frères espèrent user de nouvelles autoroutes. «J’ai découvert cette passion de voyager en faisant de la musique en tenant la basse pour Jésuslesfilles. Je veux essayer de faire ça avec PONCTUATION. Trouver des petits festivals ici et là et aller jouer un peu partout.»

Ou comme il le dit sur la chanson Je ne lis pas:
«Oh laisse-moi m’enfuir avec toi
S’éclipser et sur tout mettre une croix»

Lancement de 27 Club au Divan orange le 20 mars 2013

Musique
RockForest_Photo_Marie Philibert-Dubois

Rock Forest : La roue qui tourne

Après plusieurs années d’incubation et d’expérimentations, le groupe Man Machine devient Rock Forest et sort ce mardi un premier album de pop puissante et évocatrice.

C’était en 2008, dans une petite voiture en direction de Sherbrooke. La bande de la formation électro punk Sexyboy, en pleine transition vers un son moins rose, plus progressif et plus technique, commençait à réfléchir à un nouveau nom. C’est là, à quelques kilomètres de leur destination, que le nom Rock Forest s’est mis dans le chemin. La pancarte verte qui annonçait la ville annoncerait dorénavant leur nouvelle mouture.

Mais bon, Rock Forest c’est aussi un peu la risée de Sherbrooke. Une banlieue recouverte de bitume avec ses petites maisons toutes cordées (« bâtie sur un territoire magnifique », nuance le chanteur Christophe Lamarche Ledoux). Alors dans la salle du défunt Téléphone Rouge, quand les quatre musiciens annoncent sourire aux lèvres leur nouveau nom, c’est la rigolade générale. Personne ne sait si c’est vraiment sérieux.

Toujours incertaine du sérieux de la chose, la formation se nommera provisoirement Man Machine et développera pendant trois ans un procédé d’interaction entre les instruments, qui crée un son ultra tranchant et donne des performances exigeantes. Man Machine le laboratoire sonore. « On a essayé plein de choses avec Man Machine, des choses parfois très agressives et très techniques, mais une fois qu’on a maîtrisé notre technique, on s’est mis à composer des chansons pop pour le plaisir et on s’est rendu compte qu’on se reconnaissait beaucoup plus là-dedans », retrace le chanteur et claviériste Christophe Lamarche Ledoux. « C’est ça qui a fait qu’on a voulu repartir à zéro, changer de nom. On s’est vraiment trouvés. » Le nom Rock Forest s’installe définitivement.

Rock Forest. Photos : Marie Philibert-Dubois

Rock Forest. Photos : Marie Philibert-Dubois

Ce mardi, le groupe (Christophe Lamarche Ledoux, Renaud Payant-Hébert, Philippe Bilodeau et Olivier Pépin) lance son premier disque, un voyage entre pulsations électroniques, mélodies enlevantes et guitares rock, duquel se dégage un sentiment général d’inquiétude et de fébrilité. Rock Forest a enfermé dans ces 40 minutes toute l’intensité développée et contrôlée par des années d’incubation. Dans la voix parfois duveteuse, parfois angoissée de Christophe Lamarche Ledoux, on devine toujours un léger trouble, souligné par les modulations synthétiques.

« Je ne peux pas te dire si ça parle du malaise ou du fait que c’est rassurant que tout se répète tout le temps, mais le titre X 1000 fait référence à une sensation d’avoir vécu quelque chose des milliers de fois. À une impression de déjà-vu. C’est le mythe de Sisyphe, qui pousse sa roche sur le dessus de la montagne et est pris pour recommencer tout le temps. C’est absurde, mais c’est drôle aussi, c’est pris avec légèreté. »

Au centre des modulations synthétiques et des rythmes tournés en boucle, on se laisse transporter dans un état vaguement hypnotique puis récupérer par la puissance des mélodies. Les synthétiseurs apparaissent et disparaissent continuellement, portés par une batterie entraînante et particulièrement imaginative, parfois droite et syncopée, parfois presque tribale.

Le résultat est fortement découpé, presque techno, mais aucun ordinateur ne trône sur la scène pendant les spectacles. « Tout l’électronique est fait sur des synthétiseurs. Le problème avec l’ordinateur c’est qu’il peut tout faire, donc du moment qu’il est sur la scène tu te demandes ce que le musicien fait pour vrai. On voulait vraiment que ce soit performé. C’est un band rock que tu vois, pas un show de laptop. »

Rock Forest présentera son nouveau disque gratuitement ce soir (19 février) sur la scène de la Casa del Popolo. Et parce que la roue tourne toujours, la première partie sera assurée par Guy Baston, le projet solo du quatrième membre de feu Sexyboy.

19 février @ Casa Del Popolo
21 Mars @ Divan Orange avec The Death Set

Musique
hotel@Julie Gauthier

Ti-Rock; images arrêtées sur des vies en suspens

Nous sommes en 2006. L’hôtel Ti-Rock, qui n’accueillait plus personne depuis un moment incertain, vient d’être vendu. Émue par ce lieu qui semble avoir été mis sur pause, la photographe Julie Gauthier immortalise sa visite, et donne sans le savoir le coup d’envoi d’un projet qui se soldera par un magnifique livre, où photos et textes réécrivent ensemble l’histoire des passants de l’hôtel Ti-Rock.

Sur le chemin du Roy, entre Montréal et Québec, un bâtiment tente de résister au poids du monde. Le coin gauche de la porte d’entrée, au-dessus de laquelle ne s’illuminent désormais plus les mots «Hôtel» et «Bar Salon», semble s’enfoncer dans le bitume. La mousse s’est tranquillement fait une place entre les fissures du stationnement.

Photo: Julie Gauthier

Photo: Julie Gauthier

«C’est rare qu’on ait des analyses photographiques de lieux», explique la photographe Julie Gauthier lorsqu’on lui demande ce qui l’a instinctivement poussée à sortir son appareil photo. «Les images de bâtiments qui nous sont présentées sont souvent des coquilles vides, par exemple les photos d’architectes. C’est comme si on avait juste des portraits de type Maybelline pour montrer ce qu’étaient les gens à une époque.» Chez Ti-Rock, c’était comme si la vie était restée en suspens. Les 14 clés uniques pendouillaient encore sur leur clou. Dans les chambres, les savons posés dans la crasse des lavabos n’avaient pas été déballés.  Les verres reposaient tête en bas sur des napperons en dentelle. Les crucifix, les photos délavées, les fissures dans les fenêtres rafistolées avec du gros ruban adhésif beige, tous attendaient encore qu’on s’y attarde.

«C’est une bulle dans le temps qui a été figée et qui n’existera plus jamais. On peut s’imaginer dans ces chambres et se raconter leur histoire. Car on ne l’a pas, la vraie histoire», sourit la photographe qui a souvent travaillé avec des artistes pour illustrer leurs pochettes d’album. C’est donc tout naturellement, qu’elle a demandé à des musiciens de se prêter au jeu. Parce que le bar-hôtel est un arrêt obligatoire dans toute tournée, mais aussi parce qu’elle voyait là un amusant retour du balancier. «Quand on est appelé à faire une pochette d’album, on écoute le disque en boucle afin de se créer une ambiance et d’ensuite illustrer visuellement ce que ça nous inspire, comme si on faisait la bande-son d’un film en photo arrêtée. Là c’était l’inverse : à partir des images, écrivez-moi ce que ça vous inspire.»

Photo: Julie Gauthier

Photo: Julie Gauthier

Livrée à la plume du chanteur folk-blues Bernard Adamus, la chambre numéro cinq est ainsi devenue le théâtre d’un abandon résigné. «Pis y’a la fatigue qui brûle et plus rien ne se berce. Y’a juste la chaise qui craque et même les fleurs sentent le sang.» Si ça vous dit quelque chose, c’est que c’est là un extrait de la première mouture d’une chanson de son dernier album. Frank Martel aussi avait déjà vu tituber sur le terrain de l’hôtel le lapin de son disque «À l’école du Ara». Stéphane Lafleur (Avec pas d’casque), Joël Martel (Les patates impossibles), Éric Goulet (Les Chiens), Sunny Duval et autres, offrent ici des textes inédits, un pour chaque chambre, en prose comme en vers, en quatre lignes ou en trois pages. Même Richard Desjardins y est avec «les deux pétards», seul texte qui n’ait pas été spécifiquement écrit pour ce projet, mais qui colle parfaitement aux images du bar de l’hôtel. On y trouvera finalement un texte de la photographe elle-même, qui se risque pour la première fois à publier ce qui s’avère être l’un des plus forts essais du recueil.

Les photos de Julie Gauthier sont extrêmement riches en textures et en histoire. Chaque chambre est marquée d’une empreinte singulière. L’œil de Julie Gauthier est parlant et délicat. Elle s’attarde à observer par la fenêtre les arbres nus, plantés bien droit comme des soldats dans la neige. Elle se tourne vers des meubles qui attendent patiemment leurs prochains visiteurs, comme si les derniers avaient quitté la veille. Un cendrier porte encore la marque de l’ultime cigarette. On trouve même dans l’une des pièces un 8-track du groupe Conventum, dans lequel jouait un des auteurs invités, André Duchesne. «Ce disque a été gravé en 1000 exemplaires 8-track. Le seul que j’ai vu de ma vie, c’est sur cette photo de Julie Gauthier», s’est-il émerveillé à l’occasion du lancement en décembre.

Photo: Julie Gauthier

Photo: Julie Gauthier

Sûr, le projet a mis du temps à aboutir. Après de multiples essais avec des maisons d’édition, Julie Gauthier a décidé de le mener à terme toute seule, pour finalement le lancer juste avant Noël. Et  Ti-Rock, dans toute sa fragilité, dans la splendeur de ses images et dans la bestialité de ses textes, est un superbe document d’anthologie à tenir entre ses mains. Parce que cet hôtel, semblable à des centaines d’autres, qui ont un jour parsemé les routes du Québec et qui peu à peu changent de vocation, cet hôtel qui «servait à la fois de gîte et de taverne, de bordel et de salle de jeu», parle de bien plus que de lui seul. «Comme», illustre Maxime Catellier dans le preface, «si ce petit établissement situé Chemin du Roy, entre Québec et Montréal, condensait en lui toute l’émeute déchue de notre époque.»

Arts Médiatiques
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L’art audio comme jouet musical

L’«art audio». Terme parapluie qui implique que le son soit le matériel de base d’une oeuvre, et que celle-ci soit émerge d’une vision davantage plastique que musicale. De l’étendue de ce concept, le Eastern Bloc a choisi de mettre l’accent sur son aspect performatif, pour présenter dès demain une première rencontre internationale sur l’art audio. Le thème : Objet inusité et matériaux résiduels.

Sûr qu’avec Lisa Gamble comme co-commissaire il fallait s’attendre à privilégier les pratiques DIY aux dispositifs coûteux.  «Je voulais que ce sommet soit le plus primitif, le plus littéral possible. Jouer avec le sens des objets du quotidien est pour moi une idéologie.» Lorsqu’elle performe sous le nom de Gambletron, c’est avec des bouilloires, des jouets d’enfants ou encore une scie et des roues de vélo, comme on pourra le voir lors de sa performance vendredi soir.

Lisa Gamble aka Gambletron au Eastern Bloc

Très peu d’écrans d’ordinateur donc, à la Rencontre internationale sur l’art audio. Plutôt des moniteurs pour bébé, des conduits de ventilation, des éclats de verre, des bouts de ficelle et des amplificateurs. On souhaite entendre le son, mais aussi le voir, le sentir et comprendre son influence directe sur son environnement. «La pratique d’un artiste génère des sons, mais également des transformations physiques au niveau du matériel qu’il utilise», explique Éliane Ellbogen, co-commissaire du Festival et directrice artistique du Eastern Bloc.

Maxime De La Rochefoucauld, par exemple, utilise les vibrations d’un haut-parleur pour créer des automates qui frappent sur des instruments de manière oscillatoire.

De manière plus extrême, Yann Leguay pose un microphone à la place de l’aiguille d’un disque à couper le métal afin de créer un larsen qu’il tente ensuite de contrôler. En atelier, l’artiste sera présent pour nous apprendre à fabriquer une graveuse à vinyles DIY. On pourra aussi fabriquer notre propre instrument à multiples bandes magnétiques pour enregistrer des mixtapes, et essayer de programmer un dispositif qui utilise les mouvements du corps pour faire de la musique.

Yann Leguay

«L’important, pour moi, était que la musicalité soit toujours présente, précise Lisa Gamble. C’est l’idée de départ : un mariage entre la musique et l’art audio, pour que des gens, qui comme moi viennent plus du milieu de la musique, se mélangent au milieu plus plasticien de l’art audio.»

Jean-Pierre Gauthier, Keiko Uenishi, Darsha HewittLucas AbelaThomas BéginJeremy Gordaneer, Peter Blasser et Peter Flemming  présenteront aussi des performances, des ateliers et des installations. Le Festival culminera samedi par un concert à la Sala Rossa avec Orkestar Kriminal (chansons grecques, cambodgiennes et mexicaines des années 20-30), Agor (projet solo d’un membre du duo pop Blue Hawaii), le quatuor-devenu-duo Valleys, l’électro pop de Un, ainsi que Dj Matteo Grondini.

Objet Inusité : Rencontre internationale sur l’art audio se déroule du 19 au 22 décembre au Eastern Bloc et à la Sala Rossa.

Musique
PISS CONTROL 2_Isa Pardi

À la galerie Rats9, les femmes pissent debout.

«Elles emmerdent l’ordre et la morale. Elles font de leur vie, de leur art, de leur travail une aventure pirate. Elles ne mènent pas de lutte, elles sont la lutte.» Ce manifeste, qu’Isa Pardi offre en amorce aux visiteurs de son exposition, pourrait tout aussi bien avoir été écrit pour l’atelier-galerie Rats9, son nouveau chez-soi, espace queer, intrinsèquement politique, ouvert et curieux.

Debout au milieu d’une galerie du dernier étage du Belgo, entourée de toiles éparpillées en vue de l’accrochage, Isa Pardi met cartes sur table. Cette exposition est politique et existe grâce au mouvement punk féminin. «On est nombreuses, et on n’est pas représentées. En faisant des recherches je me suis rendue compte à quel point le mouvement était immense, à quel point beaucoup de femmes ont travaillé dans le punk et conduit des luttes politiques. Les femmes punk ont une force, une énergie, que j’avais envie de mettre dans mon travail.» Pour appuyer sa démarche, Isa Pardi propose aussi un fanzine dans lequel on peut notamment lire un texte de Virginie Despentes et un extrait d’un mémoire de maîtrise intitulé Riot Grrrls américaines et réseaux féministes underground français.

Isa Pardi a choisi de présenter son exposition à la nouvelle galerie Rats9, à qui on doit la banderole «Tous avec les Pussy Riot» qui a flotté aux fenêtres du dernier étage du Belgo pendant presque deux mois. «J’ai cherché longtemps une place comme Rats9 où on peut travailler en toute tranquillité et où il n’y a pas de pression, de risque de censure. Je suis arrivée en septembre pour une résidence, et ça s’est tellement bien passé que je fais maintenant partie du collectif.» Menée par des femmes qui se définissent en tant que queer, Rats9 s’affiche comme un safe-space, c’est-à-dire un espace libre de tout préjugé. «C’est une attitude qu’on essaye d’incuber, explique Carly Higgins, l’une des fondatrices. Évidemment on a tous nos préjugés sur certaines choses, mais on essaye de travailler avec. On a besoin d’un safe space et on veut en créer un pour les gens qui nous entourent.»

Peaches, encre de sérigraphie sur toile par Isa Pardi

Autour d’Isa Pardi, donc, des tableaux en attente. Dont plusieurs femmes qui font pipi. Debout, couchées sur le dos, la tête en bas, dans toutes les positions. «Elles le font avec beaucoup d’humour, de joie. C’est vraiment une façon de s’approprier le corps, l’espace, et c’est encore une fois l’aventure pirate. Ça paraît dérisoire comme action, mais pisser debout peut nous rendre la vie vachement plus facile dans bien des situations», affirme celle qui s’y entraîne depuis des années pour survivre aux festivals, aux manifs, aux toilettes sales, aux trains cahoteux… Mais cette envie de peindre des femmes qui font pipi est d’abord partie d’une constatation sur l’art. «Je me suis rendue compte que les grands peintres de notre monde, c’est-à-dire des gars, avaient tous représenté des femmes qui pissaient. Je me suis dit moi aussi je veux en faire une. Puis je me suis aperçue qu’en fait elle pissait debout. Et les gars, Picasso et consorts, les représentaient pissant accroupies.»

Punk jusqu’au bout des doigts, Isa Pardi a joué dans quelques groupes et sillonné la France des festivals, mais aujourd’hui elle se sert plutôt de la musique comme bois d’allumage.

Ça donne beaucoup de traits vifs, de peinture en grumeaux, de mouvement. «Je ne me considère pas trop comme une peintre. Je suis plutôt dans le dessin, la gravure, l’impression. Depuis quelques années j’ai élaboré une espèce de technique de grattage qui a à voir avec une forme de cicatrice. Ou avec l’idée de griffer la toile, de la mordre avec les dents. Il y a définitivement un truc animal en tout cas.» La diplômée des Beaux-arts se détend aussi avec son «art chiotte», des collages de rouleaux de papier de toilette vides auxquels on peut bien donner le sens qu’on veut. Coup de pied au cul de l’art chic.

L’O, encre de sérigraphie acrylique sur toile par Isa Pardi

Pour le vernissage, les rates ont invité Gashrat et Dead Wife deux groupes de punk féminin, à jouer. «On voit surtout Rats9 comme un espace pour l’art en lequel on croit. On a plein d’amis qui font des trucs vraiment intéressants et qu’on veut voir», s’enthousiasme Carly Higgins, qui parle aussi de recevoir des discussions politiques à la galerie. «Sans avoir d’agenda politique, on est activistes par défaut, même je n’aime pas trop le mot politique… Je le trouve aliénant, il est souvent perçu comme étant dans une enclave intellectuelle particulière. Simplement, je ne peux pas nier que tout ce qu’on fait en étant qui on est, est une sorte de déclaration politique.»

Depuis la fondation de la Centrale Galerie Powerhouse en 1973, Rats9 est le premier centre d’artiste permanent et dédié à l’art visuel qui soit ouvertement étiqueté queer, alors que les concepts de féminisme sont continuellement en mouvement. «Ce mot est à mon avis souvent employé de façon inappropriée, estime Carly Higgins. C’est un mot négatif que les gens ont récupéré, mais en gros c’est tout ce qui ne cadre pas dans cette binarité normale et reconnaissable de l’homme et de la femme hétérosexuels… ç’a beaucoup à voir avec la sexualité, le genre, la performance, mais pour moi c’est surtout une espèce de fluidité de la nature, et c’est comme ça qu’on fonctionne naturellement avec la galerie. On est fluides avec notre présentation, notre travail et nos médiums.»

L’exposition Peaches and Others d’Isa Pardi se poursuit jusqu’au 22 décembre.
La Galerie Rats9 programme une exposition par mois.

Arts Médiatiques
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Marie-Pierre Arthur: de l’amour gros comme ça

En ouverture de la 26e édition de Coup de cœur francophone, Marie-Pierre Arthur et son groupe, réunis sur scène depuis presqu’un an pour livrer le spectacle d’Aux Alentours, ont fait vibrer le Cabaret LaTulipe avec une harmonie et un plaisir vraiment contagieux.

Un peu timide au début, Marie-Pierre Arthur s’est vite livrée à nous dans tout son naturel et toute sa sincérité. Le propos de l’auteure-compositrice-interprète se distingue de celui de beaucoup de ses compatriotes par une réalité très personnelle qui met à l’avant-plan des femmes, déjà, et surtout des femmes sensibles, au regard fin et droit. Marie-Pierre Arthur est comme ça, comme son personnage de Fil de soie, amoureuse, mais aussi très libre, et quand elle chante à un homme «tu deviens jaloux des étoiles qui l’escortent», on jurerait qu’elle parle d’elle-même.

À la basse, ses doigts flottent, elle a le groove dans la peau et un sens de la mélodie très fort. Une voix douce, fragile quand il le faut, franche quand elle nous regarde dans les yeux, toujours en contrôle.

Elle est entourée de musiciens exceptionnels. Le claviériste François Lafontaine laisse beaucoup de place aux ambiances créées par le guitariste folk Joe Grass, tout en étant chef d’orchestre passionné, sans qui les tempêtes de son seraient certainement moins éclatantes. Sur scène, on remarque leurs passes de maître, comme la batterie (José Major) qui mène au refrain d’All Right ou le picking de guitare dans Si tu savais. À les regarder jouer, chacun complètement absorbé, subjugué par les notes qui jaillissent de leurs instruments, complètement en transe avec le sourire jusqu’aux oreilles, on se dit qu’il doit vraiment faire bon travailler avec elle.

Pour ce généreux spectacle de plus d’une heure trente, le groupe a revisité Droit Devant en version psychédélique avec des chœurs à la Pink Floyd. Fait une version très touchante de la Chanson pour Dan entouré de lumières scintillantes comme des étoiles, magnifique éclairage signé Mathieu Roy, qui a fait un superbe travail pour tout le spectacle. Les musiciens ont chacun leur tour chanté une partie de Jealous Guy des Beatles, sous le regard fier de la chanteuse. Pour le rappel, ils sont tous revenus cabotins s’asseoir sur le bord de la scène, tout sourires, l’amour gros comme ça, pour chanter «J’ai regardé, autour y’a rien / que de l’amour / Tu peux sortir de ta tête / voir comme il fait jour.»

Dur de ne pas sortir de là le cœur à vif. Aux Alentours est un spectacle parfait, émotivement et techniquement parfait. Chapeau bas.

Marie-Pierre Arthur et ses musiciens seront à l’Entrepôt de Lachine le 16 novembre.
Pour visionner le vidéoclip de Fil de soie:

Le Coup de cœur francophone se poursuit jusqu’au 11 novembre prochain, avec entre autres Casabon, Les Gerry’s, les Revenants, Gros Mené, Propofol, Francis Faubert, Brutal chérie, Mardi noir, Bernard Adamus, Koriass, Domlebo et bien d’autres encore.

Musique
solids

FORCHRISTSAKE : Le meilleur du garage bizarroïde montréalais réuni sur une compilation

Martin Blackburn (Jésuslesfilles, Silver Dapple) et Jean-Michel Coutu (Il danse avec les genoux, Phil Console) ont fondé FORCHRISTSAKE il y a un an pour sortir le deuxième album de Silver Dapple, English Girlfriend. Mais tant qu’à posséder un studio maison et, dorénavant, un label, les deux amis ont décidé d’en profiter. Entre août 2011 et septembre 2012, ils ont invité 10 groupes montréalais à y enregistrer deux pièces chacun en une journée. Le résultat : la compilation K7 de FORCHRISTSAKE, un condensé de ce qui se fait de meilleur en garage et en électro weird à Montréal, sous le slogan «Worse for you» : «L’idée du label n’est pas de promouvoir juste la bonne musique, la pire aussi, en autant que ce soit FUN», écrit Martin Blackburn.

Pour le lancement, l’équipe de FORCHRISTSAKE ne s’est pas cassé la tête et a invité tous les groupes qui pouvaient y être à jouer cinq ou six chansons, un vrai marathon de cinq heures qui a passé étonnamment vite. «Pourquoi pas? Il n’y a pas souvent de soirées comme celle-là et les bands sont tous tellement bons que c’était trop difficile de trancher.»

Je suis arrivée pour voir LEAP, projet d’Antonin Marquis de We Are Wolves et de Pascale Mercier de Mathémathique, qui a maintenant quitté le bateau. LEAP fait un rock urgent, sombre et intrigant. Le spectacle est solide, les structures sont tranchantes et les voix hantées.

On a ensuite pu voir Fleshmoves, un projet d’Emily Jayne  (Devil Eyes), Jessica Robidoux (David And The Woods), Simon Gauthier et David Guilbault (Les Guenilles) et Thomas Matthews et Sebastien Freeman (Desert Owls), des membres qui n’en sont pas à leurs premières armes dans le garage punk.  En français comme en anglais, Emily Jayne rugit et nous provoque avec un chant taquin et expressif sur des guitares lourdes, parfois stoner, et des rythmiques au quart de tour.

Suivaient les enfants terribles de Meta Gruau, qui ont toujours l’air de nous narguer avec leurs voix en bouillie et leurs ritournelles électroniques. Leurs performances nous entraînent dans une sorte d’étrange vortex, où le tempo devient fluide et mou, mais reprend toujours de plus belle sur une rythmique tranchée et des punchs extrêmement efficaces. Deux nouvelles chansons, Pastel et Avant Avant, figurent sur la compilation.

Les cinq membres de Vulgar, You! sont arrivés avec le visage cagoulé recouvert d’un miroir, et comme à leur habitude les enfants illégitimes de Duchess Says ont envoyé la musique, fait sauter la basse et donné un show hyper serré avec une cloche à vache, des claviers hurlants, des paroles incompréhensibles noyées dans une quantité énorme de réverbération, une énergie folle et des mélodies vraiment jouissives.

Après l’explosion Vulgar, You!, le rock grunge Solids semblait encore plus réfléchi. Le duo batterie – guitares (et pédales), formé de Louis-Guillemette et de Xavier Germain (Expectorated Sequence, Le Kraken, Le royaume des morts), fait penser aux chansons ambiantes de The Death Set : une batterie infatigable, des nappes de guitare et de voix, des constructions et des ambiances travaillées. Solids est, sans mauvais jeu de mot, définitivement un des groupes les plus solides du moment.

La soirée a fini avec Pypy, formation pour laquelle les membres de Duchess Says trompent Ismael Tremblay (clavier) avec Roy Vucino (guitare). L’ex-Sexareenos et mentor de Red Mass traîne avec lui une grosse dose de garage et des solos à n’en plus finir. Annie-Claude a comme toujours fini sur le plancher, le micro tendu à qui le voulait bien.

La compilation K7 de FORCHRISTSAKE est essentielle pour les fans de garage, de rock et d’ambiances bizarroïdes. En plus des groupes déjà mentionnés, on y touve LEAP, Phil Console, Primitive Hands, Feel Alright et Velvet Chrome.

La compilation est téléchargeable  à cette adresse.

Musique
porridge5824

Genesis Breyer P-Orridge : Amour brut

Elle était magnifique, toute en douceur et en force à la fois, samedi au Cabaret du Mile-End. Elle est montée sur scène incognito pendant que les gens s’installaient, pour jouer un peu au piano, comme ça, pour l’ambiance. Puis, entourée de ses comparses Bryin Dall et Edley O’Dowd, elle s’est livrée à nous pendant une heure trente, un des plus longs spectacles qu’elle ait donné aux dires de D.Kimm, et même qu’après avoir refusé un rappel, alors que la maître de cérémonie faisait son discours de fin de soirée, elle a décidé de revenir faire une dernière pièce au piano. À entendre parler ceux qui l’ont côtoyée, Genesis Breyer P-Orridge s’ouvre et se ferme comme une huître, teste ceux qui l’approchent et tourne le dos facilement. Mais ce qu’on a vu samedi, c’était une Genesis complètement disponible, de laquelle émanait un amour infini, un honneur à cueillir les bras ouverts.

Genesis Breyer P-Orridge s’est présentée devant nous en sa qualité d’être humain, sensible, celui dont les réflexions et les expériences ont créé le personnage dérangeant et sexuellement explicite qu’on a tendance à voir par dessus tout. Pendant une heure trente, elle a évoqué les douleurs, les vertiges et les désaveux qui sous-tendent son expression artistique. Elle a confessé comment sa pandrogynie au quotidien n’est pas qu’un jeu. «I’m a monkey! I’m a ritual monkey», grimaçait-elle en rappelant le regard qu’on pose trop souvent sur elle, «but I’m so filled with love!» Tournés encore et encore dans sa voix franche et triste, comme une liturgie, ses mots devenaient lancinants, remplissaient la boîte crânienne, et même si une phrase pouvait durer quinze minutes, on ne voulait pas que ça arrête. On a retenu notre souffle lorsqu’elle a dessiné de ses mots la grâce de son amoureuse, Lady Jaye. On a grincé des dents lorsqu’elle a parlé de son enfance. «Easing The Pain Of Living», répétait-elle en citant ses mentors, Jack Kerouac, William Bourroughs, Bryon Gysin. Parfaitement en symbiose avec elle, ses musiciens la suivaient, dans les moments plus rudes avec des éclats de guitare, dans ses états altérés par des électroniques obsédants et des tambours japonais.

Et malgré tout, par dessus tout, ce qui est resté dans les esprits, c’est cette joie de vivre, ces regards avec ses musiciens, cette faculté de s’amuser avec n’importe quoi. On a embarqué avec elle pendant tout ce temps, submergés de l’honneur de recevoir cette artiste entière. Car comme elle le dit aussi, «Flowering Pain Give Space».

La balade amoureuse

Le lendemain, le Festival du nouveau cinéma et le festival Phénomena présentaient en première montréalaise le film de la cinéaste française Marie Losier sur l’histoire d’amour entre Genesis P-Orridge et Lady Jaye Breyer. Consummées de passion, elles ont entrepris, plutôt que de faire un enfant, de créer cette nouvelle personne avec leurs propres corps.  À force de coupes chirurgicales, elles ont réalisé qu’elles étaient en train d’intégrer des idées de Williams Burroughs dans leur œuvre d’art grandeur nature. «La pandrogynie est un art de survie», dira Genesis, tout en arborant fièrement les implants mammaires qu’elle s’est fait poser pour la St-Valentin en même temps que son amoureuse.

Impossible de ne pas être ébahi par l’incroyable harmonie dont on est témoin et par la fortune de leur rencontre. Avant de se connaître, les deux artistes poursuivaient une même croisade contre le dictat de la société envers ce que l’homme ou la femme est censé représenter. On apprendra à connaître Lady Jaye, squatteuse depuis ses 14 ans, dominatrice, infirmière et artiste, dont les performances très dures et très violentes s’insurgent contre les stéréotypes féminins. Dans un touchant tableau du film, Genesis nous présente une photo d’elle / de lui à sept ans : «Voici Neil Edward Megson. C’est un garçon». Puis, elle baisse le cadre pour se montrer tel qu’elle est aujourd’hui. «Et voici Genesis, et elle n’a aucune idée de ce qu’elle est»!

L’art de Marie Losier est, oserais-je dire, parfait. Présente pendant huit ans dans le quotidien de Genesis et Lady Jaye, elle a filmé des tonnes et des tonnes de bobines de trois minutes sans son, recollé images et sons, mot par mot, et créé un document d’une poésie sans pareille. Comme un flash de diapositives qui déroulent, les images des deux amoureux(ses) sautillent, jouent aux auto-tamponeuses, et sont entrecoupées d’images de Genesis Breyer P-Orridge au naturel, celle qui s’amuse comme une folle à faire le poisson ou à jouer avec son reflet.

Peu intéressée par les clichés du rock and roll, Marie Losier évite de s’étendre sur le passé de Genesis et sur les années Throbbing Gristle. Elle aura tout de même la chance de plonger dans ses archives juste avant que le Tate Modern Museum les rachète toutes (ironie du sort, c’est l’exposition «Pornography» que Genesis y avait présenté, qui lui a valu d’être expatriée de son pays). Marie Losier demeure aussi admirablement discrète sur les circonstances entourant le décès de Lady Jaye, nous laissant avec l’idée que l’histoire est presque trop clichée pour être réelle. Aujourd’hui, Genesis parle d’elle au «nous» plus souvent qu’au «je», et on n’a aucune misère à croire que Lady Jaye fait réellement partie d’elle.

The Ballad of Genesis and Lady Jaye est présenté au cinéma Excentris jusqu’au 1er novembre.

En complément, la galerie La Centrale propose jusqu’au 28 octobre une exposition de collages de Genesis Breyer P-Orridge .

Bande-annonce du film :

Cinéma