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Jeux de cartes, de Robert Lepage : le retour de Cœur

Mon dernier contact avec Robert Lepage remonte à 2007 avec la pièce Lipsynch. Je sais, c’est aberrant! Pourtant, à maintes reprises, j’aurais pu embrasser le travail de celui qui enchaîne les projets les plus divers, dont une collaboration avec le Cirque du Soleil, une mise en scène de Les Aiguilles et l’opium au TNM, ou encore un rôle au grand écran dans Mars et Avril. Sans oublier sa très (très) courue tétralogie Jeux de cartes, présentée à la Tohu durant la même période, l’année dernière. Comme il récidive pour une deuxième année avec les pièces Pique et Cœur, j’ai fait comme tout le monde mercredi dernier et suis allée redécouvrir l’ingéniosité de Robert Lepage à la première de Cœur.

Photo : Erick Labbé

Photo : Erick Labbé

Cœur, c’est une histoire d’amour peu banale : celle d’un chauffeur de taxi algérien et d’une Québécoise, professeure de cinéma. Ils sont liés par leur ouverture face à la différence, leur quête identitaire et leur besoin d’être plus que ce qu’on veut  qu’ils soient. C’est aussi ce qui les délie puisque lui partira sur les traces du passé trouble de son grand-père disparu lors de la guerre en Algérie. Il sera confronté aux tensions politiques et aux problèmes d’immigration de son aïeul.  De son côté, sa partenaire remettra en question l’éducation de ses parents matérialistes et nourris de préjugés par une forme de spiritualité. Ici, on tombe dans le vu et revu avec le rôle du père anglophone conservateur et peu loquace et avec celui de la mère québécoise associant trop facilement « l’arabe » à la fin du monde. Robert Lepage étire la sauce sur les stéréotypes, mais on laisse paraître un petit sourire devant l’excellent jeu des deux comédiens et l’absurdité de leurs propos tout à fait propices dans notre contexte politique actuel.

Comme il est question de jeux de cartes, Cœur c’est également  de la magie, de la chance et du hasard. Un magicien français sera forcé de se rendre en territoire maghrébin pour calmer les frasques religieuses en démontrant par ses tours que tout est matériel et explicable. Des liens quasi improbables, mais ingénieux, se feront entre l’invention de la photographie et du cinéma et celle de la bombe.

On s’imagine Robert Lepage s’amuser à exploiter chaque recoin – dans ce cas on pourrait dire courbe – de la scène de la Tohu. Si cette dernière semble être le miroir de l’esprit en ébullition de Lepage, le souterrain de la scène s’approprie le cœur du spectacle. Des trappes dissimulées font apparaître et disparaître cinq générations de personnages, mais aussi des décors de jardin français, de café public, de désert algérien, de cuisine et de salle de classe, le tout en quelques secondes. Le spectateur voyage avec une belle fluidité entre l’Algérie, le Québec et la France de la fin du XIXe siècle à aujourd’hui. La mise en scène s’articule magistralement et vaut à elle seule le détour.

Bref, Cœur a réussi le tour de force de me culpabiliser pour les huit dernières années. Si comme moi vous souhaitez renouer encore et encore avec le travail de Robert Lepage et vous laisser charmer par son inventivité démesurée, la pièce est présentée jusqu’au 28 février sur les planches de la Tohu. Moi, je m’en vais de ce pas poursuivre ma cure Lepage et réserver ma place pour Les Aiguilles et l’opium!

 

 

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Blogueur

Je me nourris de beaucoup de livres, de pièces de théâtre, d’expositions et d’expériences culinaires. Je m’abreuve de Klapisch, Nothomb, Chloé, Stromae, Le...