Paglen_Reaper Drone_LR

Entrevue avec Paul Wombell

Pour sa 13e édition, Le Mois de la Photo à Montréal a invité le commissaire britannique de renom Paul Wombell à développer une programmation d’exposition sur une thématique brûlante d’actualité – Drone : l’image automatisée. Du 5 septembre au 5 octobre, des artistes locaux, nationaux et internationaux exploreront la relation en pleine mutation entre le corps et la technologie dans 25 expositions présentées à travers la ville.

L’événement Drone : l’image automatisée met l’emphase sur les fonctions et l’intelligence de l’appareil photo, ainsi que sa transformation en un appareil sophistiqué possédant ses propres lois et son propre fonctionnement. Comment en êtes-vous arrivé à ce thème?

On m’avait demandé de produire un livre sur l’histoire de la photographie sportive. Peu à peu, mes recherches dans des archives photographiques m’ont amené à réfléchir sur les changements technologiques dans le domaine de la photographie. Dans les années 1980, les appareils se sont développés au point où il était devenu possible de les envoyer dans des endroits inatteignables par les photographes – par exemple, au sommet des poteaux des buts ou dans l’habitacle des voitures de course. Le livre est donc devenu une historique de la photographie sportive et de l’évolution technologique de la discipline.

C’est ainsi que je me suis intéressé à la manière dont les appareils photo pouvaient être opérés à distance. Il y a également une image qui m’intrigue depuis longtemps. Il s’agit d’un autoportrait de la photographe Nan Goldin, quelque temps après avoir été battue par son petit ami de l’époque. Qui a pris cette photo ? Certainement pas son petit ami. Peut-être était-ce un ami ? Enfin, j’ai remarqué que Juergen Teller, avec qui j’ai travaillé sur une exposition importante en 2009, se place parfois devant l’appareil photo, parfois derrière celui-ci.

Et bien sûr, on a récemment beaucoup parlé de l’utilisation militaire des drones dans les médias.

Alors, le sujet m’habitait depuis plus d’une dizaine d’années. J’y ai donc songé lorsque je cherchais un thème pour cet événement.

Jon Rafman, 3081 Valmont Road, Boulder, Colorado, É.U., 2012, de la série The Nine Eyes of Google Street View (2008). Avec l’aimable autorisation de l’artiste; de la galerie antoine ertaskiran, Montréal; de la Zach Feuer Gallery, New York; et de la Seventeen Gallery, Londres © Jon Rafman

Jon Rafman, 3081 Valmont Road, Boulder, Colorado, É.U., 2012, de la série The Nine Eyes of Google Street View (2008). Avec l’aimable autorisation de l’artiste; de la galerie antoine ertaskiran, Montréal; de la Zach Feuer Gallery, New York; et de la Seventeen Gallery, Londres © Jon Rafman

Pourquoi présenter ce thème à Montréal?

Quand j’ai commencé à réfléchir aux possibilités du thème, celles-ci me ramenaient constamment vers le Canada, par exemple aux œuvres de Michael Snow, et puis plus précisément à Montréal, car le travail de plusieurs jeunes artistes d’ici s’insère très bien dans le thème.

Étant européen, je distingue une sensibilité différente ici, différente des autres villes canadiennes telles que Vancouver. Je pense que je n’aurais jamais pu monter une telle programmation à Londres. Les préoccupations, l’esthétique, le bagage culturel sont complètement différents.

Les drones ont récemment fait l’objet d’une plus grande couverture médiatique en raison de leur rôle dans les conflits politiques et les guerres actuelles. Comment le caractère sombre des drones se manifeste-t-il dans votre thème ?  

C’est un sous-thème des expositions, mais cela ne constitue pas le thème principal. L’événement n’est pas axé sur l’utilisation militaire des drones ou la surveillance. Je cherche plutôt à questionner ce que cela signifie d’être humain. Comment nous redéfinissons-nous à travers notre utilisation de la technologie ? Un autre sous-thème vise à questionner notre rôle central dans l’univers. Nous ne sommes qu’une espèce parmi tant d’autres… Qu’en est-il des autres points de vue, comme celui du chien de Jana Sterbak, ou des autres perceptions du temps, comme dans les œuvres de Michael Wesely ?

Michael Wesely, Potsdamer Platz, Berlin (27.3.1997 – 13.12.1998), 1997-1998. Épreuve à développement chromogène, Diasec, cadre métallique, 80 x 110 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste © Michael Wesely

Michael Wesely, Potsdamer Platz, Berlin (27.3.1997 – 13.12.1998), 1997-1998. Épreuve à développement chromogène, Diasec, cadre métallique, 80 x 110 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste © Michael Wesely

On voit donc un renversement total de la perception humanocentrique de l’être humain à la Renaissance.

Oui, les inquiétudes à propos des changements climatiques en sont un exemple. Nous commençons à comprendre que nous avons non seulement perdu le contrôle, mais que nous ne l’avions peut-être jamais eu.

Racontez-nous un peu comment vous préparez une exposition avec un artiste.

La première chose à faire est de discuter avec l’artiste. J’aime rencontrer les artistes de façon plutôt informelle, dans un bar, un studio, un café, et juste bavarder. Il est important de leur faire comprendre ce que je veux communiquer, pour qu’ils puissent décider si le lien entre la thématique et leur travail a du sens pour eux. C’est le meilleur moyen de procéder, que l’artiste soit bien établi ou non. Puis on parle de comment l’œuvre pourrait être présentée. Ensuite, il s’agit de gérer les détails pratiques. C’est un processus de plus d’un an.

Un des grands plaisirs de mon travail consiste à aller dans les musées et les galeries chaque semaine pour voir les œuvres, comment les pensées qu’elles inspirent évoluent avec le temps.

Qu’espérez-vous que les visiteurs emporteront avec eux à la sortie de l’événement ?

Ce que j’espère qu’ils emportent et ce qu’ils emporteront réellement sont des choses souvent très différentes !

Quand je vois une œuvre, ça me donne le goût d’en apprendre davantage sur l’artiste, sur l’idée sous-jacente, et ces pensées mijotent en moi, parfois même pendant des années. Les meilleures expériences que j’ai eues en appréhendant une œuvre (ou quelque chose dans la rue !) ont été quand l’œuvre a déclenché un processus de pensée, en tissant des liens avec d’autres choses que j’ai vues ou lues, et que ces dernières ont par la suite mijoté ensemble. Ces pensées m’aident à comprendre le monde. C’est ce que je souhaite aux visiteurs des expositions du Mois de la Photo à Montréal.

Entrevue réalisée par le Mois de la Photo.

Image à la une : Trevor Paglen, Reaper Drone: Indian Springs, NV; Distance – 2 miles, 2010. Épreuve à développement chromogène, 76,2 x 91,44 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste; de Metro Pictures, New York; Altman Siegel, San Francisco; et de la Galerie Thomas Zander, Cologne © Trevor Paglen

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