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Théâtre Prospero

Le Nom, immersion dans une étrange humanité

Le Théâtre Prospero a ouvert sa saison avec la pièce Je Disparais du dramaturge norvégien Arne Lygre, et présente actuellement en clôture Le Nom de Jon Fosse, auteur prolifique venu lui aussi de Norvège, comme un écho et une belle immersion dans le théâtre scandinave. Dominique Leduc en signe la mise en scène.

Pour aborder Le Nom, il faut mettre de côté son expérience de spectateur. On gagne à entrer dans la pièce en acceptant d’oublier ses repères, car c’est assurément une expérience déstabilisante qui attend le public. L’intrigue est simple, les dialogues minimalistes et répétitifs, l’atmosphère des plus austères, les personnages n’ont pas de nom, pas de passé, et ne nous ressemblent pas. Et pourtant, quelques jours après avoir vu la pièce, on se rend compte qu’elle est l’une de celles que l’on n’oublie pas. De celles qui surgissent dans un coin de notre tête lorsque l’on ne s’y attend pas, pour soulever de nouveaux questionnements.

Le point de départ est le suivant : une jeune femme sur le point d’accoucher (incarnée par Myriam Debonville) sonne à la porte de sa maison d’enfance, pour la première fois depuis longtemps, accompagnée par le père de son enfant à naître (Simon Beaulé-Bulman). On y découvrira sa sœur plus jeune (Aurélie Brochu Deschênes), puis sa mère que les filles qualifient de folle (Annick Bergeron), et enfin son père, encore moins bavard que les autres (Stéphane Jacques). Ce dernier n’a apparemment pas été tenu au courant de la grossesse de sa fille. Entre autres questions, le jeune couple se posera celle du prénom à donner à leur bébé. Peu de nouveaux éléments s’ajouteront par la suite à cette situation initiale, hormis l’introduction de Bjarne, ami d’enfance de la future mère, sous les traits d’Alex Bergeron.

En même temps que le jeune père, nous découvrons une famille peu accueillante, dont les membres ne témoignent pas d’animosité les uns envers les autres mais semblent chercher à interagir le moins possible les uns avec les autres, ou à surtout ne pas se raconter.

L’action se déroule sur une durée très restreinte, quasiment en temps réel, et principalement de nuit, dans un rude climat de tempête. Les décors évoquent la maison familiale par un simple mur, ouvert sur l’extérieur pour laisser la place aux paysages nordiques que les comédiens évoquent et que le spectateur doit imaginer. Cette configuration permet aussi de séparer la scène en deux espaces. Ainsi, pendant que les personnages « actifs » jouent en avant-scène, le reste de la distribution demeure visible à l’arrière, marchant lentement comme un ensemble d’âmes errantes. A ce tableau s’ajoute une ambiance sonore lourde, et notamment un son presque menaçant pour indiquer chaque entrée et sortie de la maison.

On retient principalement de la pièce son univers énigmatique. Il n’y a aucun élément surnaturel, et pourtant l’humanité présentée ici n’est pas tout à fait la nôtre. Une distance nette empêche toute identification aux personnages. Comment cerner ces gens dont on ne sait rien ? Ils ne nous donnent aucun indice. Ils communiquent peu, souvent seulement pour annoncer qu’ils vont s’absenter temporairement de la scène, et se répètent beaucoup. Les dialogues n’apportent pas de réponses à nos questions, mais en amènent d’autres, et témoignent d’une tension palpable. L’impression qu’ils nous donnent, c’est que la réalité dépeinte par la pièce se constitue principalement sur ce qui n’est pas montré ni dit. Une réalité que l’on devine très liée à son territoire. A découvrir au Théâtre Prospéro jusqu’au 21 avril, et pourquoi pas, à approfondir avec l’événement Printemps Nordique de la Place des Arts, qui met à l’honneur les artistes scandinaves.

Théatre

Intellectualiser l’ivresse

Une soirée où l’alcool coule à flot. Une soirée où chacun se retrouve confronté à quelque chose de plus grand. Plusieurs personnes, plusieurs groupes. Tous perdus dans les méandres de l’alcool. La même soirée s’avèrera bien différentes pour chacun d’eux. Parait-il que Dieu parle à travers les enivrés. C’est ce qu’on va voir…

Florant Siaud n’a plus besoin d’introduction dans le milieu artistique québécois. Après avoir monté Toccate et Fugue et Don Juan revient de la guerre la saison dernière et Nina, c’est autre chose et Les trois sœurs de Tchekov cette année, il termine son tour du chapeau avec la pièce Les Enivrés, présentée au Théâtre Prospéro jusqu’au 16 décembre.

Ce texte d’Ivan Viripaev aborde les thèmes de la liberté, de l’amour, de Dieu même. Il y a des questions de croyance entre non-croyant, d’amour entre inconnu, d’espoir dans la solitude. Le portrait global est pourtant noir, pessimiste. Comme il le dit lui-même : il faut trouver la perle rare dans un immense tas de merde.

Le spectacle a lieu en deux parties. Premièrement : l’exposition. Le public découvre les différents groupes d’enivrés dans leur milieu. Puis, vient la rencontre. Les personnages se mélangent et font la connaissance de l’autre, pour le meilleur et pour le pire.

C’est ainsi que le public assiste au mariage le plus spontané de l’histoire, officié par l’excellent Benoit Drouin-Germain dont le frère est prêtre catholique. Les acteurs jouent l’ivresse sans tomber dans le cliché, c’est ce qui est tout à leur honneur. Le travail du metteur en scène est précis. Rien n’est laissé au hasard. La distribution est à la hauteur du défi qu’impose le texte ; de grands tirades et de nombreuses répétitions dans les propos. L’écoute devient alors primordiale chez les acteurs. Florent Siaud a su rassembler ses acteurs et les aider à se hisser plus haut.

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Une scénographie ingénieuse sert de plateau au comédien. Celle-ci se découvre et change au fur et à mesure que la pièce avance, selon les scènes, pour finalement être à nue, dessinant ainsi l’infractuosité des êtres qui l’habitent. Des projections accompagnent l’action d’images qui correspondent à la scène présentée. Il s’agit soit d’un décor en mouvement ou des acteurs eux-mêmes, tel des êtres pâles, les fantômes d’eux-mêmes. Les choix de couleurs sont également significatifs dans la pièce, passant du vert au bleu, selon l’humeur et l’ambiance du groupe qui évolue dans la scène.

Par contre, quelques régions d’ombre subsistent. Difficile à savoir si c’est le texte qui est écrit ainsi ou si ce sont les acteurs qui ont eu cette indication, mais l’accent n’est pas égal. Passant de normatif à québécois en une fraction de seconde pour parler avec ce genre de dialecte qui n’existe pas. Ou qui prend vit seulement sur une scène de théâtre. Ce mélange de phonème dont il est facile de se moquer. Ça écorche l’oreille au début, mais on finit par s’y faire. Le spectacle est à la limite de l’absurdité, mais l’on se rend vite compte que derrière les propos sans structure dû à l’intoxication se cachent une triste vérité. L’alcool agit en prophète et ouvre des horizons que personne n’aurait pu soupçonner. Par contre les subtilités du texte sont parfois difficiles à saisir et à mettre en contexte. Cela donne l’impression qu’il faut avoir lu le programme et une analyse complète de l’œuvre pour saisir l’entièreté de la proposition.

La pièce Les Enivrés est présentée au Théâtre Prospero jusqu’au 16 décembre.

 

Théatre

Catastrophe orchestrée

Du 24 janvier au 11 février, la compagnie du Théâtre Niveau Parking présente Act of God au Prospero, une pièce sur les petites et grandes catastrophes qui changent des vies.

Lorsqu’une catastrophe frappe, le monde bascule. Rien n’est plus pareil. Les certitudes disparaissent et tout se déconstruit pour bousculer les vies dans le rayon du cataclysme. Et qu’en est-il lorsque la catastrophe est personnelle ? Elle ne fait pas les manchettes, personne n’en parle, mais elle ravage autant sur son passage la vie des gens concernés qu’un cyclone.

Marie-Josée Bastien et Michel Nadeau signe un brillant puzzle relatant une tragédie anonyme qui frappe deux couples d’amis. Des bribes de l’histoire sont d’abord dévoilées laissant le spectateur perplexe, qui tente de les assembler dans une suite logique. Peu à peu, les morceaux se remettent en place dans un suspense qui laisse place au dénouement dramatique.

En toile de fond, toujours une curiosité morbide; un photographe de guerre (Jean-Michel Déry) qui court les scènes dramatiques, une bénévole d’info-suicide (Véronika Makdissi-Warren) et une adolescente (Maud De Palma-Duquet) qui essaie constamment de frôler la mort. Les personnages se côtoient dans des scènes dont le temps et l’espace varient sans que l’on comprenne réellement les liens qui les unissent jusqu’aux scènes finales.

Et il y a la forêt, ses arbres et ses champignons ou encore le Japon et ses suicides qui prennent tout leur sens une fois le rideau tombé.

Sur scène, tout bouge tout le temps. On passe d’un lieu à l’autre en un claquement de doigts passant d’une zone de guerre au toit d’une gare de train à l’aide d’une structure polyvalente. La scène inclinée rappelle que la vie des personnages tient en équilibre. En début de parcours, ça crie, ça cogne, on installe une ambiance anxiogène qui ne se dissipera pas complètement. Les comédiens changent de personnage drastiquement entre les différentes scènes.

Sous ces sujets lourds, se trouve tout de même une touche d’humour. On sourit à plusieurs reprises pendant la représentation. Mention spéciale à Charles-Étienne Beaulne, en vendeur d’assurances aux expériences amoureuses désastreuses, qui déride l’assistance à presque chacune  de ses présences.

Si les catastrophes chamboulent les univers de tout un chacun, elles créent également des liens qui ne s’effacent jamais.

Act of God, du 24 janvier au 11 février au Théâtre Prospero

Théatre

Tomber dans Le Trou

Le Trou, c’est la brèche dans le cœur causée par le départ d’un être cher.  C’est le bled perdu où l’espoir n’existe plus.  C’est le refuge où l’on se sent chez-soi. C’est la prison que l’on cherche à fuir pour tout recommencer.

Pièce écrite et mise en scène par Eugénie Beaudry, Le Trou est un mélange d’émotions, incarné par une ville à quelques heures d’être complètement rasée par les bulldozers.  Le regard que porte chacun des personnages envers sa ville se mixe et se confronte avec celui des autres, et chacun d’eux tentera de trouver sa destinée dans ce brouhaha d’illusions et de désillusions.

Édith Arvisais, Isabelle Guérard, Yannick Chapdelaine et Joseph Bellerose. Crédit photo : Marie-Eve Desroches

Édith Arvisais, Isabelle Guérard, Yannick Chapdelaine et Joseph Bellerose. Crédit photo : Marie-Eve Desroches

Le personnage principal, Sara-Lee, est une jeune femme à la santé mentale vacillante, qui vit avec son père, l’ancien maire de Gagné City (a.k.a Le Trou).  Par amour pour sa ville, voire pour sa vie telle qu’elle l’a toujours connue, Sara-Lee décide de se battre contre sa destruction.  Autour d’elle, son ami Jo Ciment et son père finissent par se laisser entraîner sans réel consentement dans la folie remplie d’espoir de Sara-Lee.

Vient s’ajouter aux personnages une ancienne amie de Sara-Lee, disparue depuis longtemps, et qui a plus de responsabilités dans la démolition de Gagné City que Sara-Lee ne voudrait le croire. Et finalement, Johanne, sa matante pas vraiment matante, pour qui l’anéantissement de la ville est le coup de pied au derrière dont elle avait besoin pour partir vivre son rêve de chanteuse dans la grande ville.

Entre lourdeur et espoir, l’histoire nous entraîne en dents-de-scie dans le rire et la tristesse. Il y a quelque chose de très rough, de très émouvant dans chacun des personnages ; personne n’est ni bon ni mauvais.  Simplement des humains tentant de survivre au Trou qui les a vus grandir.

Édith Arvisais et Joseph Bellerose. Crédit photo : Marie-Eve Desroches

Édith Arvisais et Joseph Bellerose. Crédit photo : Marie-Eve Desroches

Même la minuscule salle du théâtre Prospero semble conséquente  au concept de la pièce. En effet, on finit par avoir l’impression d’y vivre, nous aussi, dans ce trou.  Et on s’y sent chez-soi, bizarrement.

En terminant, mention spéciale au jeu des acteurs, et particulièrement à Edith Arvisais, qui est tout simplement parfaite dans le rôle de la naïve, mais ô combien déterminée Sara-Lee.

Tombez, vous aussi, dans Le Trou, présenté au Théâtre Prospero jusqu’au 17 mai.

Bonne pièce !

Théatre

Blanc comme la mort

Fin novembre, une soirée au Théâtre Prospero pour assister à l’une des premières représentations de La Danse de mort, une pièce d’August Strindberg, mise en scène par Gregory Hlady. Les spectateurs prennent place, on feuillette le programme, on gazouille, on jase. Deux personnages, mari et femme, entrent par le fond et s’installent sur des chaises, le regard droit devant, immobiles un bon moment. Puis ça commence.

Danielle Proulx et Denis Gravereaux dans les rôles de mari et femme. Crédit photo: Matthew Fournier

Le décor est froid comme la Scandinavie où est sise l’histoire : de grands pans de murs d’un blanc lisse coupent la scène de leurs diagonales. Un peu décentré, un bloc imposant, tout aussi blanc, cache en son centre un escalier. Tout en haut, les personnages peuvent monter la garde, autour de la petite plateforme. Côté cour, un autre panneau occupant presque tout l’espace vertical est recouvert de miroirs, dont l’un se transforme en une porte, à hauteur d’homme. Devant, un escalier pentu mène à un balcon faisant imperceptiblement le tour de la scène. La femme étire parfois le long de la rampe son corps languissant, dont la courbe se termine en pointes de ballet. De temps à autre, des projections colorent les surfaces immaculées : le visage d’un personnage, l’ombre d’un bateau, un sourire énigmatique. À l’avant-scène, côté jardin, une touche organique : un rectangle de terre percé à même les carreaux lisses du sol figure quelque terreau, où la femme pêche à un moment donné des vers pour nourrir le mari. Un piano droit au fini de bois naturel sert aux souvenirs : de la musique pour danser, et des portraits encadrés, qui ornent sa caisse. Au fond, une barre, comme celles des studios de répétition où les ballerines s’exercent, fait écho aux costumes incongrus des personnages féminins – tutus vaporeux et chaussons roses. Mais ces douces apparences se révéleront peut-être trompeuses.

Le mari (Denis Gravereaux) et la femme (Danielle Proulx), personnages aussi abrasifs que ceux de la pièce la plus connue de Strindberg, Mademoiselle Julie, ne peuvent supporter la présence l’un de l’autre, quoique étant unis par la loi depuis 25 ans. Leurs noces d’argent se découvrent plutôt un sujet d’amertume et de ressentiment que de fête : ils se trouvent comme prisonniers d’un mariage toxique. La femme, une ancienne comédienne, voit en son mari le monstre responsable de tous ses malheurs. Le mari, isolé du continent par ses obligations militaires, nie la maladie qui le ronge. Ayant repoussé tous leurs amis et connaissances, et jusqu’à leurs enfants et domestiques, qu’ils ne peuvent garder dans la maison faute de moyens financiers, ils se voient cloîtrés, condamnés par leurs liens matrimoniaux. L’arrivée de Kurt (Paul Ahmarani), tout juste revenu de l’Amérique, cousin de la femme et ancien ami du mari, changera-t-elle la situation pour donner quelque espoir au couple ?

Paul Ahmarani, Danielle Proulx et Denis Gravereaux. Crédit photo: Matthew Fournier

La Danse de mort, dernière production du Groupe de la Veillée, est présentée au Théâtre Prospero jusqu’au 15 décembre 2012.

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