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Théâtre de Quat’Sous

Comme une chaleur de volcan

Je l’avoue, je suis devenue une blasée du théâtre. Dernièrement, peu de spectacles provoquent un émoi, un bouillonnement chez moi. Ces temps-ci, c’est plus comme une tempête dans un verre d’eau ; beaucoup de bruit pour rien. J’étais loin de me douter que La déesse des mouches à feu allait mettre fin à mon désert théâtral. Portrait d’une pièce ouragan.

C’est beau, la jeunesse, mais ça fait mal aussi. Les sentiments sont intenses, tout est plus grand que nature : l’amour, la peine, l’amitié. Tout est prétexte à sublimer cette immensité. C’est ce qui arrive lorsqu’on a 14 ans et qu’on devient la Reine de tout. Saguenay, années 90. Catherine carbure à la musique de Nirvana, au film Pulp Fiction, principalement au personnage de Mia Wallace et à la Mess, cette drogue qui engourdit les sens et l’esprit. Suite au divorce de ses parents, Catherine cherche une échappatoire dans les partys, l’amour de Kevin et les expériences avec son amie Marie-Ève.

Ce sont onze Catherine qui nous sont présentées. Onze jeunes filles qui interprètent le même personnage. Elles sont en Catherine et Catherine est en chacune d’elles. Ces onze adolescentes viennent de l’École Secondaire Robert Gravel et ont été sélectionnés à travers plus de 200 participantes. Elles ont toutes un je ne sais quoi d’hypnotisant qui semble venir avec la brute réalité de l’adolescence. Elles ont entre 15 et 18 ans et dégagent un naturel désarmant que bien des acteurs établis pourraient envier. Elles jouent avec une fraicheur épurée et se montrent vulnérable devant le public ébahi. Rappelez-vous de leurs noms : Amaryllis Tremblay, Élizabeth Mageren, Charlie Cliche, Jade Tessier, Éléonore Loiselle, Zeneb Blanchet, Évelyne Laferrière, Kiamika Mouscardy-Plamondon, Éléonore Nault, Lori’Anne Bemba et Alexie Legendre. J’espère en revoir quelques-unes sur scène dans les prochaines années. Certes, la diction est inégale et il y a quelques bafouillages dans le texte, mais le spectateur pardonne rapidement, tant le reste est éclatant. Qui plus est, cela s’apprend, il faut tout de même laisser la chance aux coureurs.

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Loin de faire ‘‘pièce de secondaire’’, La déesse des mouches à feu présente toute la fougue de la jeunesse, mais toute l’incertitude aussi. La mise en scène est assurée conjointement par Alix Dufresne et Patrice Dubois, qui ont bien su diriger ces jeunes actrices. Le résultat final est dynamique et la narration ne vient en rien alourdir la représentation.

Le roman de Geneviève Pettersen est adapté au théâtre par l’auteure elle-même. Faisant un beau travail de réécriture, elle n’a pas sacrifié la violence des émotions de ce brasier qu’est l’adolescence. On parle de masturbation, de drogues, de sexualité, de mort, d’homosexualité, de racisme, des relations parents-enfants et j’en passe. Entendre cela de la bouche d’une actrice de 16 ans et non pas d’une de 25 ans qui performe, peut troubler certains spectateurs, mais il serait naïf de penser qu’une jeune fille en pleine puberté ne se touche pas. Le texte passe habilement du drame à la comédie, du narratif au figuratif. C’est candide, remplie d’images, ça montre l’ardeur de vivre d’une adolescente, sans en faire un cliché ambulant. Cela dépasse même les limites d’une seule personne ou même d’un seul lieu. Les thèmes abordés peuvent s’appliquer à l’ensemble de la jeunesse et sortent des limites du Saguenay. Cet éveil du printemps n’a pas d’époque, la déesse des mouches à feu vit encore et brûle tel un volcan en plein éruption.

Cette première collaboration du Théâtre PÀP avec le Théâtre de Quat’sous est présenté jusqu’au 30 mars, avec des supplémentaires les 17, 22 et 31 mars.

 

Théatre

Le bon moment

Le mini-putt comme analogie à la vie, être pris dans un « Drummondville », une rencontre aux centaines de dénouements possibles, Trotski avec un pic à glace dans la tête, et finalement, une comédie musicale plutôt inexplicable. C’est le genre d’absurdité que vous aurez le bonheur de voir aller sur scène au Théâtre de Quat’Sous, avec l’excellente pièce Variations sur un temps.

Présentée sous la forme de 5 courts numéros, la pièce déborde d’optimisme et de savoureux moments de folie. En plein le genre de pièce qui te sort de ta zone de confort, mais qui se consomme quand même très bien. Il est fort probable qu’à la sortie de la pièce, vous n’ayez pas tout compris, mais peu importe : chacun peut bien y comprendre ce qu’il veut.

Crédit : Julie Rivard via Huffington post

Crédit : Julie Rivard via Huffington post

Provenant de l’adaptation du recueil All in the Timing du dramaturge américain David Ives, Variations sur un temps aborde le temps et ses multiples perspectives. Que ce soit une histoire de bon «timing», du temps qui passe et qui nous change, ou de ces instants qui semblent figés dans le temps, tout dans la pièce tourne autour de ces moments de vie.

Déjà présentée en 1996 au Quat’Sous et alors sous la direction artistique de Pierre Bernard, la pièce mettait en scène Marc Labrèche, Élise Guilbault, Luc Picard et Diane Lavallée. Cette année, pour les 60 ans du Théâtre, Eric Jean, directeur général et artistique actuel, a décidé de remettre la pièce en scène, avec des acteurs tout aussi géniaux que ses prédécesseurs : Anne-Élisabeth Bossé, Émilie Bibeau, Simon Lacroix, Daniel Parent, Geneviève Schmidt et finalement Mani Soleymanlou.

crédit : Julie Rivard via Huffington Post

crédit : Julie Rivard via Huffington Post

Parmi les 5 mini-pièces, j’avoue avoir eu un coup de cœur pour Variations sur la mort de Trotski, qui met en scène les multiples scénarios qui auraient pu précéder la mort de Léon Trotski, qui survécu 36 heures après avoir reçu un coup de pic à glace dans le crâne! En 36 heures, il peut s’en passer des choses! Ou alors Le Drummondville qui est un état d’esprit où l’on obtient systématiquement l’inverse de ce que l’on veut. Vous savez, ce genre de journée où rien ne va comme prévu? Il me semble d’ailleurs que l’expression «être dans un Drummondville» a un certain potentiel d’expansion! Désolée à l’avance pour les gens de cette région!

Variations sur un temps est définitivement une pièce ludique, légère et oh combien vivifiante. Exactement le genre de pièce qui vous requinque. Et rappelez-vous qu’il ne sert à rien de tout vouloir comprendre : le temps est aussi variable qu’insaisissable!

La pièce est présentée au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 30 octobre. C’est le bon moment pour réserver vos places!

Théatre

Parle moi de ton désespoir

J’ai mal. Parfois, ces mots sont lancés au hasard sans destinataire en particulier. Sans même qu’on sache définir véritablement le sens caché de tels propos. Qu’est-ce donc avoir mal ? De nos jours surtout, où les maux sont plus beaux lorsqu’ils sont silencieux. Ta douleur, ma douleur. Nous sommes des objets cassés attendant machinalement que quelqu’un vienne recoller les morceaux.

La chorégraphe Brigitte Haentjens explore ce thème lourd et immuable dans Ta douleur, réalisation effervescente qui ne relève pas tout à fait de la danse, ni du théâtre. Cela relève à coup sûr d’une certaine poésie brute, d’un langage du corps dont le cri ne pouvait qu’être entendu dans cette création où le texte est très rare (mais bien choisi).

Cette pièce est une longue suite de tableaux/histoires, où nos interprètes Anne Le Beau et Francis Ducharme mettent en scène plusieurs états douloureux, plusieurs sphères de la souffrance du corps et de l’âme, solitaire ou collective. La pièce est oppressante, il faut l’admettre. Elle attire le spectateur dans un cercle intime et clos, sans échappatoire possible, ni désiré. Dans la vie, on fuit lâchement devant le désarroi d’autrui. Ici, tu devais encaisser et c’était une bonne chose. On regardait la souffrance dans les yeux et pour une fois, on ne baissait pas les yeux.

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« Douleur du silence, de l’attente, de la rupture, du rejet, de la solitude, de la maladie, de la perte. De l’incompréhension à la souffrance partagée, en passant par l’amour furieux, la jubilation déraisonnée et la violence conjugale […] ».

J’éprouve une grande admiration pour Brigitte Haentjens depuis ma première année d’université, lorsque j’ai découvert sa mise en scène de La nuit juste avant les forêts, qui m’est resté gravé comme une cicatrice. J’aime l’intensité dans ces réalisations. Cette exploration continuelle de ce moi, paradoxal et complexe. Anne Le Beau est une grande dame de la danse contemporaine et Francis Ducharme, un polyvalent assuré et fougueux. Leur performance allait au-delà de la vulnérabilité. Leur complicité ne pouvait échapper au regard, rendant le spectacle encore plus poignant. Dans cet espace sobre qu’était la scène – investi de long en large, comme le thème lui-même – l’émotion était palpable et radicale pour une œuvre forte. La douleur peut être une œuvre.

Ta douleur
11 au 14 décembre – Théâtre de Quat’Sous

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Danse

Le Théâtre de Quat’Sous vu par Éric Jean

 À chaque lieu de diffusion son histoire : Le Théâtre de Quat’Sous vu par Éric Jean

Les salles de spectacles à Montréal sont nombreuses et différentes sous bien des points. Pourtant, connaissez-vous l’histoire de chacune d’entre elles, l’histoire qui se cache derrière la création que vous allez voir dans les prochaines minutes?

Dans ce premier volet de « À chaque lieu de diffusion son histoire », nous partons à la rencontre d’Éric Jean, directeur artistique et général du Théâtre de Quat’Sous, qui répond à quelques-unes de nos interrogations.

Nom de l’institution : Le Théâtre de Quat’Sous

Prénom : Eric

Nom : Jean

Profession : Directeur artistique et général du Théâtre de Quat’Sous

Depuis quand existe le Théâtre de Quat’Sous?

Le Théâtre de Quat’Sous a été fondé en 1955 et cela en fait une des plus anciennes compagnies de théâtre à Montréal! Lancé en boutade par Claude Robillard, le nom de Quat’Sous est retenu par Paul Buissonneau pour présenter son équipe au Festival d’art dramatique du Québec en 1955. Neuf ans plus tard, la troupe fait l’acquisition d’une synagogue située au 100, avenue des Pins Est, en vue d’en faire son théâtre. C’est ainsi que le 3 décembre 1965, avec La Florentine de Jean Canole, Paul Buissonneau et ses complices Yvon Deschamps, Claude Léveillée et Jean-Louis Millette inaugurent un petit théâtre chaleureux de 159 places, mettant fin à dix années de nomadisme pour la troupe.

En mai 1968, Paul Buissonneau met en scène L’Osstidcho, qui révèle au public Robert Charlebois, Yvon Deschamps, Louise Forestier, Mouffe et le Quatuor de jazz libre du Québec. Ce spectacle aux allures de happening, d’une rare vitalité théâtrale et musicale, restera l’un des événements culturels ayant le mieux incarné les mutations des valeurs profondes de la société québécoise d’alors. Paul Buissonneau quitte en mai 1984 la direction artistique du Théâtre pour se consacrer principalement à la mise en scène. Le 21 septembre 1998, il reçoit le Prix du Gouverneur général pour les arts de la scène, prix qui marque sa contribution exceptionnelle à la scène théâtrale.

Depuis sa création, le Quat’Sous produit des œuvres phares créées par des incontournables de la scène culturelle comme Robert Lepage, Wajdi Mouawad et Brigitte Haentjens.

Pouvez-vous résumer sommairement en quoi consiste le rôle du Théâtre de Quat’Sous?

Depuis sa création, le Théâtre de Quat’Sous a toujours offert au public des œuvres issues du théâtre de création, et ce, en développant une esthétique singulière qui lui est propre. Aussi, dans une perspective d’ouverture sur le monde, le Théâtre explore continuellement des formes et des termes théâtraux provenant d’autres cultures et d’autres disciplines artistiques. De plus, le Quat’Sous veille à ce que les jeunes créateurs atteignent une reconnaissance publique plus vaste en leur donnant la possibilité de concrétiser leurs projets.

Le Quat’Sous offre aussi, depuis la reconstruction du lieu, de nouvelles infrastructures à d’autres compagnies en collaborant à de nombreux projets en tant que diffuseur!

Et en quoi a-t-il fait évoluer la création artistique et la culture au Québec?

Le Théâtre de Quat’Sous a toujours été un acteur essentiel du soutien à la relève artistique. Entre autres, parce qu’il permet aux finissants des écoles de théâtre en jeu, en écriture et en scénographie de prendre part aux Auditions générales. Chaque année, les finissants des écoles de théâtre ont la chance d’auditionner sur les planches du Quat’Sous devant des agents d’artistes et de casting, réalisateurs et metteurs en scène. Cette vitrine est un outil de développement nécessaire pour le milieu artistique, qui a besoin d’un cadre et d’un environnement adéquat pour favoriser l’insertion de la relève dans un marché du travail qui se révèle souvent difficile à percer. Il est primordial de poursuivre ce dialogue entre les employeurs et les jeunes créateurs, en soutenant de façon constructive et durable leurs efforts et leur développement.

En second lieu, le Théâtre de Quat’Sous, avec sa tradition que nous appelons les premières planches, offre la possibilité à de jeunes auteurs et acteurs de faire leur premiers pas dans le métier dans un milieu professionnel, où toutes les ressources et l’expertise sont mises à leur disposition pour les accompagner dans leur réalisation. Ainsi, Sylvie Drapeau et Michel Tremblay, en passant par Benoît Brière, Yvon Deschamps, Luc Picard, Marina Orsini, Évelyne Brochu et Louis Bélanger ont pu profiter de cette tradition.

De plus, le Théâtre de Quat’Sous s’est donné la mission, à la fois risquée et nécessaire, d’une constante remise en question des conventions. En effet, d’un point de vue artistique, le Quat’Sous a toujours accueilli les artistes, tous les artistes, avec ouverture et respect. Ceux qui proviennent du milieu théâtral, bien entendu, mais aussi les réalisateurs, les artistes en arts visuels, les musiciens. Toute personne talentueuse dont la démarche s’inscrit dans une certaine dramaturgie peut s’intégrer à la programmation du Quat’Sous. Ainsi, le musicien Vincent Letellier est un collaborateur de longue date et apporte à la scénographie un « espace sonore » important. Le réalisateur Louis Bélanger a pu faire une première mise en scène d’un texte coup-de-poing d’Yvan Bienvenue, Mort de peine. Clara Furey a conquis l’assistance avec ses talents de comédienne, chanteuse et danseuse dans le spectacle Dans les charbons et, surtout, dans son propre spectacle Carte blanche à Clara Furey. Yann Perreau a dévoilé ses talents d’acteur dans Opium_37. Il y a aussi Jocelyne Montpetit qui illustre bien cette ouverture : à la fois art, danse et théâtre, son travail est directement inspiré de la dramaturgie, tout en empruntant à d’autres formes d’art.

À quoi ressemble le Théâtre de Quat’Sous aujourd’hui et quelle est sa force par rapport aux autres théâtres?

Le Théâtre de Quat’Sous a toujours eu une place particulière parmi les théâtres institutionnels. Sa petite jauge, son rapport intime avec les spectateurs et son mandat éminemment éclectique font du Quat’Sous un lieu où le risque a toujours été possible et même, souhaité.

Au sein du Théâtre de Quat’Sous, de quoi êtes-vous le plus fier?  

L’interdisciplinarité du Quat’Sous, son ouverture à toutes les formes d’art. Cette ouverture apporte un nouveau souffle, un regard différent, une richesse qui permet de célébrer le théâtre sous toutes ses déclinaisons.

Le Théâtre de Quat’Sous est notre premier arrêt parmi les lieux de diffusion montréalais. Si cette entrevue avec Éric Jean vous a plu, ne manquez pas la suite de cette chronique à venir dans les prochaines semaines!

Plus de renseignements sur Le Théâtre de Quat’Sous

Adresse : 100, av des Pins E  Montréal, QC H2W 1N7

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