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Patrice Dubois

Les Harding : défi relevé, tout en délicatesse

Au cœur de cette pièce brillamment écrite et mise en scène par Alexia Bürger, un drame bien réel, celui de l’explosion du train qui a causé la mort de quarante-sept personnes à Lac-Mégantic le 6 juillet 2013. Sur scène, trois hommes bien réels eux aussi, qui ont pour point commun le plus évident de porter le même nom: le Thomas Harding québécois, conducteur du train accusé de négligence criminelle et récemment acquitté, le Britannique, écrivain hanté par le décès accidentel de son jeune fils, et l’Américain, assureur spécialisé dans les compagnies pétrolières et ferroviaires. Et leur rencontre, cette fois issue de l’imagination de l’auteur. Le théâtre documentaire rencontre la fiction pour aborder les thèmes de la responsabilité individuelle et collective, de la difficulté de vivre après un traumatisme, et de la valeur de la vie humaine.

Ensemble sur scène tout le long du spectacle, le trio de comédiens livre une performance remarquable de sensibilité et de justesse, autant dans les moments d’humour que dans les passages plus graves. Dans le rôle du cheminot, Bruno Marcil ouvre la réflexion sur la portée de nos actions et sur le poids de la culpabilité. Grande émotion dans la salle lorsqu’il énumère les prénoms de chacune des victimes. Jamais larmoyant, il nous offre un point de vue très humain sur la catastrophe. Le deuil du personnage de l’écrivain joué par Patrice Dubois se pose en écho, et permet d’élargir le thème de Mégantic à un propos plus universel. Obsédé par son rôle dans l’accident de vélo de son fils, on le voit tenter de se reconstruire à travers des gestes rituels, dénués de sens. Un ajout risqué à la pièce, qui aurait pu alourdir un sujet déjà sombre, mais la finesse du texte et du jeu évitent le piège. Martin Drainville, quant à lui, incarne l’expert en assurance qui contrebalance la douleur des deux autres Thomas Harding par sa redoutable rationalité. Un accident, pour lui, c’est avant tout un sinistre. Figure du système capitaliste, il estime le prix de la vie à travers des calculs mathématiques et sa fameuse théorie de la tranche de fromage suisse, incapable de s’avouer que son travail et son quotidien contrôlé avec manie ne le rendent pas heureux.

Les décors spectaculaires conçus pas Simon Guilbault intègrent toute la scène dans un large ensemble de plaques de métal évoquant des chemins de fer ou l’intérieur d’un wagon, avec un très bel effet de perspective. Ils prennent tout leur sens avec les éclairages de Mathieu Roy, qui signe également des projections vidéos simples mais bien pensées. Un travail chorégraphique sur les déplacements des trois hommes ajoute à la poésie du spectacle et à la complémentarité des personnages. A souligner également, des intermèdes chantés en chœur viennent ponctuer la pièce avec un répertoire de chansons sur le thème du train. Toujours risqué au théâtre, mais ici l’initiative a réellement quelque chose à apporter à l’ensemble.

Avec Les Harding, Alexia Bürger signe un texte riche, solide et sensible, mis en valeur par une interprétation très juste et une mise en scène audacieuse, pleine de bonnes idées. A ne pas manquer, en clôture de saison du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 5 mai.

Théatre

Comme une chaleur de volcan

Je l’avoue, je suis devenue une blasée du théâtre. Dernièrement, peu de spectacles provoquent un émoi, un bouillonnement chez moi. Ces temps-ci, c’est plus comme une tempête dans un verre d’eau ; beaucoup de bruit pour rien. J’étais loin de me douter que La déesse des mouches à feu allait mettre fin à mon désert théâtral. Portrait d’une pièce ouragan.

C’est beau, la jeunesse, mais ça fait mal aussi. Les sentiments sont intenses, tout est plus grand que nature : l’amour, la peine, l’amitié. Tout est prétexte à sublimer cette immensité. C’est ce qui arrive lorsqu’on a 14 ans et qu’on devient la Reine de tout. Saguenay, années 90. Catherine carbure à la musique de Nirvana, au film Pulp Fiction, principalement au personnage de Mia Wallace et à la Mess, cette drogue qui engourdit les sens et l’esprit. Suite au divorce de ses parents, Catherine cherche une échappatoire dans les partys, l’amour de Kevin et les expériences avec son amie Marie-Ève.

Ce sont onze Catherine qui nous sont présentées. Onze jeunes filles qui interprètent le même personnage. Elles sont en Catherine et Catherine est en chacune d’elles. Ces onze adolescentes viennent de l’École Secondaire Robert Gravel et ont été sélectionnés à travers plus de 200 participantes. Elles ont toutes un je ne sais quoi d’hypnotisant qui semble venir avec la brute réalité de l’adolescence. Elles ont entre 15 et 18 ans et dégagent un naturel désarmant que bien des acteurs établis pourraient envier. Elles jouent avec une fraicheur épurée et se montrent vulnérable devant le public ébahi. Rappelez-vous de leurs noms : Amaryllis Tremblay, Élizabeth Mageren, Charlie Cliche, Jade Tessier, Éléonore Loiselle, Zeneb Blanchet, Évelyne Laferrière, Kiamika Mouscardy-Plamondon, Éléonore Nault, Lori’Anne Bemba et Alexie Legendre. J’espère en revoir quelques-unes sur scène dans les prochaines années. Certes, la diction est inégale et il y a quelques bafouillages dans le texte, mais le spectateur pardonne rapidement, tant le reste est éclatant. Qui plus est, cela s’apprend, il faut tout de même laisser la chance aux coureurs.

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Loin de faire ‘‘pièce de secondaire’’, La déesse des mouches à feu présente toute la fougue de la jeunesse, mais toute l’incertitude aussi. La mise en scène est assurée conjointement par Alix Dufresne et Patrice Dubois, qui ont bien su diriger ces jeunes actrices. Le résultat final est dynamique et la narration ne vient en rien alourdir la représentation.

Le roman de Geneviève Pettersen est adapté au théâtre par l’auteure elle-même. Faisant un beau travail de réécriture, elle n’a pas sacrifié la violence des émotions de ce brasier qu’est l’adolescence. On parle de masturbation, de drogues, de sexualité, de mort, d’homosexualité, de racisme, des relations parents-enfants et j’en passe. Entendre cela de la bouche d’une actrice de 16 ans et non pas d’une de 25 ans qui performe, peut troubler certains spectateurs, mais il serait naïf de penser qu’une jeune fille en pleine puberté ne se touche pas. Le texte passe habilement du drame à la comédie, du narratif au figuratif. C’est candide, remplie d’images, ça montre l’ardeur de vivre d’une adolescente, sans en faire un cliché ambulant. Cela dépasse même les limites d’une seule personne ou même d’un seul lieu. Les thèmes abordés peuvent s’appliquer à l’ensemble de la jeunesse et sortent des limites du Saguenay. Cet éveil du printemps n’a pas d’époque, la déesse des mouches à feu vit encore et brûle tel un volcan en plein éruption.

Cette première collaboration du Théâtre PÀP avec le Théâtre de Quat’sous est présenté jusqu’au 30 mars, avec des supplémentaires les 17, 22 et 31 mars.

 

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