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Mani Soleymanlou

L’Orangeraie, conte sur l’enfance et la guerre, en tournée au Québec

En commençant l’écriture de L’Orangeraie, Larry Tremblay a choisi de lui donner la forme d’un roman, mais aurait aussi bien pu en faire une pièce, lui qui manie l’un et l’autre avec la même aisance. Finalement, il adapte ici son propre texte, en collaboration avec Claude Poissant à la mise en scène. On peut imaginer que le roman était destiné à prendre vie sur les planches, puisque son intrigue se termine au théâtre.

La pièce s’ouvre sur un bruit lourd et évocateur, et aussitôt le ton est installé : ce bruit, c’est celui de la bombe qui a causé la mort des grands-parents des frères jumeaux Amed (Gabriel Cloutier-Tremblay) et Aziz (Sébastien Tessier), et qui donnera à leurs destins un cours tragique. L’histoire se déroule dans une zone de conflits, dans un Moyen-Orient non cité. En choisissant de ne préciser ni le pays ni l’époque, l’auteur se donne la possibilité de confronter la violence de la guerre à l’innocence de l’enfance sans s’arrêter sur un contexte spécifique. Ici, les ennemis sont ceux qui vivent sur l’autre versant de la montagne, on ignore d’où est né le conflit : ce n’est pas l’objet de la pièce.

À la mort de leurs grands-parents, Amed et Aziz sont âgés de neuf ans. Quelques jours après le drame, ils reçoivent la visite de Soulayed (l’excellent Jean-Moïse Martin), un homme important dans la communauté et très respecté par leur père, Zahed (Ariel Ifergan). Progressivement, ils comprennent que le crime ne demeurera pas impuni et que Soulayed les a choisis pour porter la contre-attaque sur le camp ennemi. L’un des deux enfants devra traverser la montagne minée avec une ceinture d’explosifs autour de la taille, et sacrifier sa vie pour anéantir le camp militaire qui se trouve de l’autre côté. Trop jeunes pour prendre pleine conscience de la portée de cet acte terrible, les deux frères ne peuvent l’appréhender que comme leur père le leur présente : le grand honneur de mourir en martyre, de venger leur famille et d’accomplir une volonté divine. Viennent ensuite la terrible décision du père sur lequel de ses fils il enverra au suicide, et un pacte entre les jumeaux qui changera le cours des choses. Dix ans plus tard, on retrouve le garçon survivant installé dans un Québec encore une fois non nommé, étudiant en art dramatique. Il voit son passé ressurgir brutalement à l’occasion de la répétition d’une pièce. A travers un procédé de mise en abyme, on entre dans une seconde partie plus réflective. Son professeur Mikaël, alter-ego évident de l’auteur incarné par Eric Paulhus, se retrouve confronté à la question de la légitimité de parler de la guerre sans l’avoir vécue.

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C’est sans doute dans la gamme intéressante de ses personnages, mise à l’honneur par une belle distribution, mais aussi dans son regard sans jugement, narratif, que réside la force de l’Orangeraie. Gabriel Cloutier-Tremblay et Sébastien Tessier sont crédibles et touchants dans ces rôles d’enfants dépossédés de leur innocence et de leurs vies. Larry Tremblay écrit une figure maternelle complexe, résignée au pire des sacrifices mais pas pour autant soumise. Il révèle en deux temps la violence et la capacité de manipulation de Soulayed.  Il offre à travers Mikaël un regard observateur et une possibilité d’identification pour le spectateur. Et l’oncle des jumeaux, un Mani Soleymanlou que l’on ne fait pourtant qu’apercevoir dans une vidéo, ouvre une nouvelle perspective essentielle sur le conflit : celui que l’on présentait comme un ennemi et un traître se révèle finalement être un homme bon qui a fui son pays car il ne supportait plus les bombes.

Le parti pris d’une mise en scène sobre et de décors simples laisse s’exprimer le texte dans sa dimension poétique. Des projections en fond de scène évoquent l’orangeraie familiale dans la première partie du spectacle, et le Québec enneigé dans la seconde. Le développement du personnage du grand-père Mounir (Jean-François Casabonne) qui ne parvient pas à trouver la paix dans la mort constitue l’ajout principal par rapport au roman. Les amateurs de l’ouvrage à succès apprécieront une adaptation très proche du texte original, et ceux qui le découvriront dans cette mise en scène de Claude Poissant en prendront la pleine mesure.

Le spectacle a été présenté au Théâtre Denise Pelletier pour trois soirs seulement, mais vous aurez la chance de le voir entre mi-mars et mi-avril à l’occasion d’une tournée dans douze villes du Québec dont :

Théatre

S’habituer à regarder (ou autre jeu de mots)

Des spectacles sur la diversité, Mani Soleymanlou et Olivier Kemeid en ont quelques-uns derrières la cravate. La question de l’heure était : arriveront-ils à se renouveller, encore une fois?

La réponse est oui.

Certes, nous reconnaissons le style de Soleymanlou et Kemeid dans l’approche de À te regarder ils s’habitueront présentée jusqu’au 30 septembre au Théâtre Quat’sous, mais le fait d’avoir confié la mise en scène à des artisans extérieurs à leur cercle habituel donne une nouvelle couleur au résultat final. Un peu comme mettre de la diversité dans la diversité.

À te regarder, ils s’habitueront est fait en tableaux. Chaque tableau a un metteur en scène et des acteurs différents. Chaque tableau a aussi un propos et un but différent. Mais, ne vous inquiétez pas, l’ensemble se tient, pas de dissonance de ce côté-là.

Parmi les metteurs en scène, nous retrouvons Nini Bélanger, Bachir Bensaddek, Mélanie Demers, Dave Jenniss, Chloé Robichaud et Jean-Simon Traversy. Chacun vient avec sa brochette d’acteurs, souvent un duo.

Que veulent-ils défendre? Le fait que nous sommes tous pareils en étant différents, mais pas tant que ça, dans le fond? La représentation de la diversité dans les médias? Les stéréotypes raciaux? Oui, tout cela. Encore aujourd’hui, nous sentons le besoin de faire valoir ce qui devrait être évident, ce qui devrait aller de soi. Comme si la bataille n’était jamais vraiment gagnée, comme si nous n’avancions pas, comme si les directeurs de castings ne pouvaient pas comprendre qu’ils ne sont pas obligés de choisir un acteur d’origine arabe ou amérindienne pour jouer un chauffeur de taxi. Le défendre est noble. Le défendre est juste.

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Le problème, c’est que les créateurs de ce spectacle prêchent à des convaincus. La représentation insiste sur le fait que c’est souvent  »l’élite » qui va au théâtre, surtout en soir de première médiatique, mais font-ils quelque chose pour que cela change? Les spectacles de Mani sont souvent fait pour cette  »petite clique de privilégiés », avec des allusions à ses précédentes créations et des adresses aux artistes (des boutades amicales entre collègues disons). Un public moins initié peut facilement y comprendre quelque chose, mais y perd toutes les nuances et les clins d’oeil.

Qui plus est, il est beaucoup question du fait que ce sont toujours les mêmes qui se retrouvent au théâtre. Obia Le Chef l’a d’ailleurs mis en contexte. Il a demandé s’il y avait des noirs dans la salle. Il n’a eu pour réponse qu’un lourd silence criant de vérité. Nous sommes tous d’accord qu’il manque de diversité dans notre culture, autant dans la salle que sur les planches. Faudrait-il donc sortir ce genre de spectacle dans les rues?

Mais je me fais l’avocat du diable. J’ai véritablement apprécié le spectacle; dans tous ses clins d’oeil. Ce n’est pas le fait de parler des ressemblances entre un Russe et un Haïtien qui donne de la valeur à une représentation théâtrale. C’est en rire. C’est de pouvoir en faire la critique. C’est bousculer. C’est transformer le blackface en whiteface et faire le discours de Jacques Parizeau sur le vote ethnique. Speak White, big deal! C’est briser les stéréotypes à gros coups d’ironie, de sarcasme et de répliques passives-agressives. C’est prouver que le beau est dans la liberté d’être soi-même; différent ou semblable.

À te regarder ils s’habitueront est présenté au Théâtre Quat’sous jusqu’au 30 septembre.

Théatre

Le bon moment

Le mini-putt comme analogie à la vie, être pris dans un « Drummondville », une rencontre aux centaines de dénouements possibles, Trotski avec un pic à glace dans la tête, et finalement, une comédie musicale plutôt inexplicable. C’est le genre d’absurdité que vous aurez le bonheur de voir aller sur scène au Théâtre de Quat’Sous, avec l’excellente pièce Variations sur un temps.

Présentée sous la forme de 5 courts numéros, la pièce déborde d’optimisme et de savoureux moments de folie. En plein le genre de pièce qui te sort de ta zone de confort, mais qui se consomme quand même très bien. Il est fort probable qu’à la sortie de la pièce, vous n’ayez pas tout compris, mais peu importe : chacun peut bien y comprendre ce qu’il veut.

Crédit : Julie Rivard via Huffington post

Crédit : Julie Rivard via Huffington post

Provenant de l’adaptation du recueil All in the Timing du dramaturge américain David Ives, Variations sur un temps aborde le temps et ses multiples perspectives. Que ce soit une histoire de bon «timing», du temps qui passe et qui nous change, ou de ces instants qui semblent figés dans le temps, tout dans la pièce tourne autour de ces moments de vie.

Déjà présentée en 1996 au Quat’Sous et alors sous la direction artistique de Pierre Bernard, la pièce mettait en scène Marc Labrèche, Élise Guilbault, Luc Picard et Diane Lavallée. Cette année, pour les 60 ans du Théâtre, Eric Jean, directeur général et artistique actuel, a décidé de remettre la pièce en scène, avec des acteurs tout aussi géniaux que ses prédécesseurs : Anne-Élisabeth Bossé, Émilie Bibeau, Simon Lacroix, Daniel Parent, Geneviève Schmidt et finalement Mani Soleymanlou.

crédit : Julie Rivard via Huffington Post

crédit : Julie Rivard via Huffington Post

Parmi les 5 mini-pièces, j’avoue avoir eu un coup de cœur pour Variations sur la mort de Trotski, qui met en scène les multiples scénarios qui auraient pu précéder la mort de Léon Trotski, qui survécu 36 heures après avoir reçu un coup de pic à glace dans le crâne! En 36 heures, il peut s’en passer des choses! Ou alors Le Drummondville qui est un état d’esprit où l’on obtient systématiquement l’inverse de ce que l’on veut. Vous savez, ce genre de journée où rien ne va comme prévu? Il me semble d’ailleurs que l’expression «être dans un Drummondville» a un certain potentiel d’expansion! Désolée à l’avance pour les gens de cette région!

Variations sur un temps est définitivement une pièce ludique, légère et oh combien vivifiante. Exactement le genre de pièce qui vous requinque. Et rappelez-vous qu’il ne sert à rien de tout vouloir comprendre : le temps est aussi variable qu’insaisissable!

La pièce est présentée au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 30 octobre. C’est le bon moment pour réserver vos places!

Théatre

Trois : un parmi tant d’autres

La première fois que j’ai entendu parler de Trois, pièce de théâtre mise en scène par Mani Soleymanlou, c’était au dernier Festival TransAmérique. Visionnant la bande-annonce, j’avais été intriguée sans aller la voir, faute de temps. Pourtant, le sujet me parlait. C’est tout mon monde. Ayant choisi la francophonie dans mes études littéraires, l’écriture migrante est un intérêt marqué pour moi. Alors quand j’ai appris que Trois revenait au Théâtre d’Aujourd’hui, c’est avec un naturel entraînant que j’en ai demandé la couverture. Ensuite, j’ai couru  chez Olivieri m’acheter le regroupement de la trilogie en version papier; j’aime avoir les mots devant mes yeux, question d’appropriation.

En effet, avant Trois, il y a eu Deux et, avant, Un. Progressive et attachante, la trilogie est réunie pour un spectacle de quatre heures incluant deux entractes. Quatre heures où l’on passe par une myriade d’émotions variables en puissance. Cette création autobiographique débute sur [Un] monologue où l’auteur se questionne sur ses origines, sa légitimité, le regard de l’autre et son individualité. Ensuite, le dialogue est de mise dans le duo Deux avec le comédien Emmanuel Schwartz  où les deux amis confrontent leur manière d’aborder l’identité : le silence ou la parole, les influences sur leur processus créatif. C’est la partie teintée  d’un mélange d’humour et de lucidité. Et enfin, Trois, cette mosaïque culturelle où une quarantaine de personnages  parlent d’une même voix, partagent une même «épopée», partant dans une même quête.

crédit photo : Valérie Remise

crédit photo : Valérie Remise

C’est un spectacle simple et sensible qui bouscule beaucoup de choses juste dans le fait d’exister et de dire.

Un, ce solo témoignage tient lieu de conte et de cahier de route. Mani Soleymanlou trace son périple de l’Iran jusqu’à Montréal avec le regard acéré de celui porteur de maintes histoires. Deux est un jeu grandiloquent, mais qui reste poignant: la complicité de Soleymanlou et Schwartz se laisse voir dans leurs réflexions ponctuées de quelques pas de danse, de chant et des répliques vives. Trois, c’est l’apogée de tout cela; un regard vers l’avenir tout en tenant le passé par la main. D’origines diverses, ces gens ne pourront être plus proches dans leurs questionnements sur leur identité personnelle et ethnoculturelle.

Devant cette histoire collective, on rit (beaucoup), on se remet en question, on doute, on pleure (peut-être que c’est juste moi) et surtout, on en ressort avec une prise de conscience (personnelle).

 


Trois – Théâtre d’aujourd’hui

Jusqu’au 17 octobre

Théatre