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Festival TransAmériques

S’immiscer dans la réalité autochtone avec Lara Kramer

Lara Kramer est une chorégraphe canadienne d’origine ojibwée et crie. Son travail porte sur les relations tendues entre les peuples autochtones et la société coloniale. Vous avez peut-être vu Fragments (2009) ou encore Native Girl Syndrome (2013), des oeuvres percutantes qui témoignent des séquelles du génocide culturel autochtone.

Cette année, Lara Kramer présente une création originale au #FTA2018 : un diptyque nécessaire et touchant comprenant une exposition et une chorégraphie.

Phantom Stills & Vibrations : l’exposition

Phantom Stills & Vibrations est une expérience immersive qui rend hommage aux victimes de l’ancien pensionnat autochtone Pelican Falls, à Sioux Lookout, en Ontario. Une exposition difficile mais nécessaire qui fait remonter à la surface des récits cachés d’un génocide culturel qui se poursuit encore aujourd’hui.

Avec son complice Stefan Petersen (création et interprétation), Lara Kramer a bâti une oeuvre où dialoguent danse, photographie et conception sonore aux accents nordiques. Comment reconstruire alors que la violence se perpétue ? C’est la question sur laquelle l’artiste nous invite à méditer avec Phantom Stills & Vibrations, présentée dans le cadre de Montréal Arts Interculturels (MAI).

Ne manquez pas les performances qui accompagnent l’exposition ! Elles auront lieu les 10, 17, 24 mai ainsi que les 2 et 7 juin.

 Au MAI du 10 mai au 10 juin 2018

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Crédit photo: Stefan Petersen

https://go.fta.ca/phantom

 Windigo : la chorégraphie

Face à Windigo, le public se voit confronté à la longue histoire et aux conséquences douloureuses de violation de la terre et de la culture qu’on subi les peuples autochtones. Lara Kramer est retournée dans le pays de sa grand-mère, dans la réserve de Lac Seul, en Ontario, pour mieux comprendre son histoire. Windigo est le fruit de ce séjour : la chorégraphe a tiré de son expérience une chorégraphie dure et intense mettant en scène deux hommes (Peter James et Jassem Hindi).

Le duo cherche à tuer l’ennui dans une chorégraphie douloureuse qui mêle violence, solitude et détresse. Sur une scène dépouillée qui ressemble à un no mans land démantelé trônent de vieux matelas, des couteaux, de la nourriture et plusieurs objets incongrus. Fait intéressant : c’est Lara Kramer elle-même qui signe la conception sonore, la scénographie et les costumes.

À l’Espace Libre du 31 mai au 2 juin 2018

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Crédit photo: Stefan Petersen

https://go.fta.ca/windigo

Danse

Les coups de cœur culturels de Madelyne Johnston

Chaque mois, découvrez un employé de La Vitrine à travers ses coups de cœur culturels. Ce mois-ci, Madelyne Johnston, ambassadrice culturelle, se prête au jeu! 

Quel est ton rôle au sein de La Vitrine culturelle?

Le rôle d’un ambassadeur culturel est d’abord et avant tout celui de conseiller. Le site web de la Vitrine affiche absolument tout ce qui se passe culturellement à Montréal et dans un rayon de quatre-vingts kilomètres autour, que les événements soient gratuits, à rabais ou à prix régulier. L’offre étant très grande et diversifiée, notre rôle est donc de nous tenir le plus informé possible, afin de proposer les activités qui correspondent le mieux aux intérêts du public. Chaque ambassadeur a ses propres coups de cœur et centre d’intérêts. Cela nous permet d’avoir un bel éventail de suggestions d’événements!

Qu’est-ce que tu aimes le plus de la culture montréalaise?

Sa grande variété! Je trouve qu’il y a des événements et festivals de toutes sortes et c’est ce qui fait la beauté de notre offre culturelle.

Quelle est ta salle favorite?

J’aime beaucoup le théâtre La Chapelle. Leur programmation se concentre beaucoup sur la création multidisciplinaire, puis j’aime beaucoup l’intimité de cette salle.  Ensuite, il y a le théâtre Aux Écuries. J’adore son emplacement ; il est situé en plein cœur d’une petite rue résidentielle dans Villeray. Ce théâtre est l’un des plus jeunes à Montréal et encourage la création de la relève. C’est un lieu très vivant et ouvert, j’ai fait beaucoup de belles découvertes là-bas!

Quel est ton spectacle favori à vie?

C’est difficile pour moi de répondre à cette question, car j’aime beaucoup de choses! Je suis une grande amoureuse du théâtre, alors je ne pourrais pas dire que je n’ai qu’un seul spectacle favori. Il y en a trop! Certains m’ont marquée plus que d’autres, mais tous pour des raisons différentes! En danse j’aime beaucoup le travail de Virginie Brunelle, particulièrement son spectacle : Le Complexe des genres! La compagnie fait beaucoup de tournées, j’attends donc avec impatience d’avoir l’occasion de la revoir à Montréal!

En arts visuels, l’exposition de l’Islandais Ragnar Kjartansson présentée au Musée d’art contemporain de Montréal en 2016, m’a profondément touchée. Plus particulièrement son œuvre The Visitors. C’était une installation vidéographique vraiment magnifique, qui regroupait des artistes (chanteurs, musiciens) à l’intérieur de neufs tableaux. C’était une œuvre d’une sensibilité et d’une douceur comme j’en ai rarement vues! C’était très beau, tant d’un point de vue visuel que sonore!  Je suis incapable de donner une seule réponse. Il y en a trop!

Toutes disciplines confondues, que recommandes-tu ces temps-ci?

En ce moment, il y a La LNI s’attaque aux classiques présenté au théâtre Espace Libre jusqu’au 9 décembre. En bref, la Ligue Nationale d’Improvisation revisite des textes classiques et rend le tout ludique et festif! Qu’on connaisse ou non les œuvres, c’est un bon moyen d’aller à la rencontre du théâtre sans trop se mouiller! Et ne vous fiez pas au titre, on s’attaque autant à la littérature classique que contemporaine. Le choix est vaste, vous y trouverez sans aucun doute votre compte. Puis, jusqu’au 11 mars, le  DHC/ART Fondation présente quatre œuvres vidéo de l’artiste Bill Viola. C’est vraiment un artiste à voir!

Il y a également Les Enivrés au théâtre Prospero mis en scène par Florent Siaud, avec une belle distribution de comédiens : Paul Ahmarani, David Boutin, Maxim Gaudette et Dominique Quesnel pour ne nommer que ceux-là! Aussi, les mises en scène de Florent Siaud sont souvent très corporelles, dynamiques et musicales. C’est assez rafraîchissant!

Quel est ton festival favori?

Je dirais sans grande surprise le Festival TransAmériques! Ce festival nous permet de voir des spectacles internationaux que nous ne pourrions probablement pas voir en saison régulière. Sinon, j’aime beaucoup le Festival du Jamais Lu. C’est un concept original qui met l’accent sur l’écriture des auteurs. Les textes présentés sont mis en lecture et sont présentés au public pour la première fois! Il existe d’ailleurs un Festival du Jamais Lu à Québec et depuis maintenant trois ans, il y en a un à Paris.

Quel est ton crush culturel du moment?

J’ai découvert le travail du bureau de L’APA au Festival TransAmériques avec Entrez nous sommes ouverts. J’ai beaucoup aimé la forme de leur spectacle. C’est un travail presque insensé pour moi; tout le spectacle se déroule grâce à des connexions, littéralement! La scène est complètement remplie de fils, il se passe constamment quelque chose et c’est vraiment génial! Le spectacle sera de nouveau présenté en janvier au théâtre Espace Libre!

Qu’est-ce que Montréal représente pour toi?

Pour moi c’est un bouillonnement constant! Nos artistes sont motivés et débrouillards. Nous avons beaucoup de créations à Montréal et c’est une vraie chance! Il y a énormément de découvertes à faire et c’est tout à notre avantage d’être curieux. Nous devons soutenir notre culture si nous ne voulons pas la perdre. Je trouve ça très précieux.

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Variétés

Extraire la théâtralité

L’action se passe au dernier étage du Monument National. Nous sommes une poignée de gens rassemblée dans les escaliers, attendant l’ouverture des portes, nos billets bien en main. Puis, Benoit Gob, Francis La Haye et Emmanuel Schwartz font leur entrée, des cartons de vin sur l’épaule. Ils portent une tenue de protection scientifique blanche, capuchon sur la tête. C’est ainsi que chacun des spectateurs se retrouvent avec un verre de vin, qu’on leur remplira plus d’une fois, question de les préparer à ce qu’ils vont assister.

Nous entrons finalement dans la salle. Le public se retrouve dans un espace clôt dont chaque mur est recouvert d’une bâche de plastique transparent. Au milieu, trône une structure lumineuse. Une voix sans émotion s’élève. Elle nous explique la raison de notre présence, ce jour-là, au Monument National ; Emmanuel a bâti une machine à extraire la pensée pure et il souhaite la tester avec ses amis. La machine marche, seulement, personne ne le sait encore, car elle ne fonctionne pas comme prévu.

« Le spectacle commence. Le spectacle commence. Le spectacle commence. N’allez pas vous asseoir. N’allez pas vous asseoir. N’allez pas vous asseoir. »

Le rideau en plastique se lève et nous pouvons aller nous asseoir, même si la voix nous dit le contraire. Un peu à la Siri, celle-ci parlera pendant les deux premiers actes, pour laisser la place à la voix des acteurs dans le troisième. Ceux-ci ne s’adresseront jamais directement au public pendant la totalité de la pièce. C’est à travers la voix off que le public découvrira ce que ces hommes ont tenté d’enfouir loin en eux. Celle-ci parle des acteurs en utilisant leur vrai nom : Emmanuel, Benoit, Francis. Un peu à la manière narrative de Mani Soleymanlou, qu’Emmanuel considère comme son frère artistique. Peut-être que ce dernier avait justement envie de parler de lui un peu, pour changer, sans se cacher derrière les traits d’un personnage, comme un Tartuffe par exemple Peut-être avait-il envie de jouer Emmanuel Schwartz, à nu, dans tous les sens du terme.

Les moments forts de la performance, terme que j’emploie ici, faute de définition, sont certainement la vérité qui s’en dégageait et les procédés qui sortaient du traditionnel. En effet, il ne s’agit pas d’une représentation théâtrale classique, avec une situation initiale et un dénouement, mais plus quelque chose venant du ressenti et de la gestuelle. La parole est autant mise de l’avant que le visuel. La voix off n’enlève rien au spectacle, qui se prévaut d’une mise en scène efficace.

Le spectacle a tellement de théâtralité pour dire qu’ils n’en ont pas. La volonté de vouloir tant mettre en scène en disant qu’il n’y a pas de mise en scène est quelque chose de plutôt nouveau, mais qui émerge de plus en plus. Comment supprimer la théâtralité dans un spectacle où celle-ci est particulièrement à l’honneur ? C’est assez contradictoire, un peu comme la pensée pure, je suppose. Cela donne un résultat final un peu épars, passant de l’art visuel au théâtre, par la musique, la danse et la projection vidéo. Le tout évoquant un petit quelque chose du théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud, en voulant justement aller vers un théâtre total. On remarque également une certaine souffrance d’exister chez les acteurs qui éveille les nerfs et le coeur du public.

L’un des buts de ce genre de théâtre est d’éveiller les masses. Je ne dirais pas qu’Exhibition va jusque-là et je ne crois pas que les créateurs en avaient la prétention, mais en tant que spectateur, nous sentons la recherche qui a été effectuée et les heures d’exploration qui vont de pair avec un spectacle de cette envergure. Parfois, un théâtre qu’on dit expérimental perd de vue son but et dérive vers quelque de  »m’as-tu vu » par l’utilisation de procédé particulier sans justification aucune. La fin d’Exhibition tangue vers ce procédé paresseux, même si le texte tente de le justifier en démontrant que c’est justement cela le but. Le spectateur finit par décrocher et la simplicité imaginative et efficace du début se perd un peu.

Pourtant, dans l’ensemble, j’ai trouvé cela réussi. Un petit 1h, 1h15 de performance d’acteurs. Ce qui est étonnant, car ils ne parlent qu’à travers une voix off. Malgré tout, les voir évoluer sur scène, dans toute leur vulnérabilité, ensemble, mais seul, reste le moment le plus signifiant. En espérant voir ce spectacle réapparaître quelque part dans une prochaine saison théâtrale.

Théatre

Portraits d’une ville complexe, plurielle et contradictoire

Dans le cadre du 375e anniversaire de la ville de Montréal, le Jamais Lu et le Festival TransAmériques se sont associés pour présenter un projet tentaculaire où la pluralité des voix et la complexité de la métropole sont mises de l’avant.

Le projet se décline en deux temps. D’abord, le festival Jamais Lu (qui assure la promotion de textes dramaturgiques de la relève) permettra à  sept auteurs et trois photographes de présenter leurs carnets « touristiquement incorrects » élaborés lors d’explorations diverses dans Montréal. Photographes et auteurs ont été jumelés et assignés à un quartier de la ville qu’ils connaissaient peu.  Leur mandat était assez large : s’imprégner du lieu investi pour ensuite écrire ou ramener des images de leur expérience.

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L’auteur Pierre Lefebvre a ainsi exploré le quartier Parc-Extension, un endroit qu’il n’a pas l’habitude de fréquenter de façon régulière. « Il y a quelque chose d’intéressant de parler d’un quartier de la ville qu’on ne connaît pas », souligne-t-il. Lefebvre dit avoir été marqué par le multiculturalisme du quartier et plus particulièrement, par une église de la rue St-Roch qui a en quelque sorte été sa porte d’entrée dans le quartier. L’auteur a également été surpris de découvrir que les délimitations du quartier (viaducs, voie ferrée, parc) contribuaient à faire de ce quadrilatère un lieu enclavé et difficile d’accès. « Ce qui m’a frappé, c’est à quel point les frontières du quartier sont assez étanches », explique Lefebvre. Cette question des frontières tombe à point avec l’édition 2017 du Jamais Lu, qui s’intéresse cette année à interroger la norme et les cloisons, en plus de souligner la diversité.

Jérémie Battaglia, photographe pour les quartiers Beaconsfield, St-Michel et Westmount, croit pour sa part que les divers quartiers font cohabiter au sein de la même ville des « univers radicalement différents » dans lesquels les montréalais ont parfois tendance à se cantonner. « Je dis souvent qu’il y a un Montréal par personne : chacun vit Montréal d’une façon différente», souligne Battaglia. Celui-ci, dont le travail se caractérise par une approche documentaire, s’est intéressé à «trouver trois histoires atypiques en lien avec l’histoire de chaque quartier, des histoires d’espoir de solidarité ». Battaglia a notamment rencontré une famille juive de Westmount qui parraine des réfugiés syriens. C’est en approfondissant ces récits qu’il a pu ancrer son travail photographique dans les quartiers qu’il a investis. « Ce que j’aime, c’est intégrer des univers que je ne connais pas et pour ça il faut entrer dans les maisons et abandonner la description exhaustive du quartier», explique-t-il.

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Jusqu’où te mènera Montréal?

Après la présentation des carnets au Jamais Lu, le projet se transformera sous la direction de Martin Faucher pour le projet Jusqu’où te mènera Montréal? au FTA. Faucher travaillera à partir des différents textes issus des explorations des auteurs. Ce sont ces écrits qui lui permettront de mettre en scène une « grande forme théâtrale poético-cabaret » présentée en début juin. Le projet fera état de la complexité et des contradictions de Montréal, de ses mutations et des similarités ou univers distincts qui constituent chacun des quartiers.

C’est donc un projet en plusieurs étapes, mettant de l’avant plusieurs voix et regards sur la ville que nous proposent le Jamais Lu et le FTA. La forme du projet, en mutation d’un festival à l’autre, promet d’être à l’image de la métropole.

Jamais Lu / Carnets touristiques
Vernissage de l’expo photo le 6 mai à 16 h
Présentation des carnets touristiques du 6 au 12 mai 2017 à 18 h
Théâtre Aux Écuries

Festival TransAmériques / Jusqu’où te mènera Montréal?
7 et 8 juin 2017 à 20 h
5e salle, Place des Arts

Théatre

Unité Modèle : Quand le vernis craque!

Un an plus tôt, je faisais un entretien téléphonique avec l’humble et posé écrivain Guillaume Corbeil sur J’irai la chercher, la seconde pièce de sa trilogie qui prenait place à l’Espace Go dans le cadre du Festival TransAmériques. Depuis ce temps, il a travaillé sur quelques contrats et sur la parution de son dernier livre Trois princesses, sorti le 11 avril dernier par l’éditeur Le Quartanier. Quelques jours après ce lancement, me voilà devant la scène du Théâtre d’Aujourd’hui, un verre de bulles roses à la main, pour la présentation du dernier volet de sa trilogie Les colonies de l’image consacrée à l’image de soi, Unité Modèle, mis en scène par Sylvain Bélanger.

Dès les premières lignes d’Anne-Élisabeth Bossé et de Patrice Robitaille, on reconnaît rapidement des traits de Guillaume Corbeil. Un début effréné comme celui de 5 Visages pour Camille Brunelle, la première pièce de sa trilogie, où les personnages livrent des monologues parallèles en s’adressant directement au public (le quatrième mur étant toujours inexistant), tentant encore une fois de nous vendre leur image magnifiée. On nous invite à nous installer confortablement et à se laisser immerger par ce moment destiné à notre extraordinaire personne, parce qu’on le mérite amplement.

Crédit photo : Valérie Remise

Crédit photo : Valérie Remise

Cette fois-ci, l’histoire se pose dans un bureau de vente où les deux protagonistes jouent d’une part les vendeurs, d’une autre le couple heureux, qui pourrait être chacun d’entre nous en s’installant, voir s’appropriant un condo du projet Diorama. Entre un meuble modulaire Roche Bobois, une chaise Eiffel et «des coussins qui ont chacun leur propre histoire», le bonheur n’est qu’une simple transaction à la portée d’un portefeuille qui peut ou non se le permettre. Et rien de mieux qu’une démonstration de ce que pourrait être notre vie parfaite à travers ces quatre murs que de faire un tour guidé avec ce couple qui nous fait vivre des moments magiques dans chacune des pièces immaculées. Du premier rendez-vous entre un homme de la phase 1 et une femme de la phase 3 où on prépare un simple Osso buco, au déménagement conjointement dans la phase 7, même vos vieux jours auront leur place dans une des phases du projet Diorama pour une retraite digne de vos luxueux, mais au combien nécessaires besoins. Quiconque ayant déjà eu une conversation avec un vendeur de voiture ou de propriété, se reconnaîtra dans le texte juste et recherché de Guillaume Corbeil qui utilise les codes de la publicité puissance 10. Encore une fois, dans le même ton que le reste de sa trilogie, la mise en scène s’articule avec l’utilisation des technologies, adoptant les projections en arrière-plan. L’emploi de tablettes par les personnages s’ajoute de façon organique à ce décor moderne et lisse.

Brique après brique, Sarah et Martin nous vendent leur fausse histoire d’amour, une chorégraphie qu’ils ont maintes fois répétée, polie et façonnée, jusqu’à ce que l’un d’eux tombe dans le panneau (publicitaire!) et s’amourache réellement de l’image sublimée de son coéquipier. Un amour qui ne semble pas être partagé dès les premières lueurs d’authenticité et d’imperfection du personnage conquis. Serions-nous donc condamnés à être amoureux de ce que l’autre projette? L’auteur porte effectivement un regard cynique face à la projection et au contrôle de notre image puisque selon lui nous adaptons nos valeurs, parfois consciemment, parfois inconsciemment, pour les faire correspondre à celles de la masse. Donc, à travers nos rapports, il y a une interaction d’image à image et non d’humain à humain. L’histoire nous dira plus tard si l’authenticité aura le dessus sur le visage lisse et blanc du paraître.

La pièce Unité Modèle sera présentée jusqu’au 7 mai au Théâtre d’Aujourd’hui. Le livre Trois princesses de l’auteur Guillaume Corbeil est en librairie depuis le 11 avril.

 

 

Théatre

Un spa stoïcien au Festival TransAmériques

Un petit bain de philo, ça vous dit? C’est ce que propose l’installation Les thermes, aménagée sous un chapiteau à l’esplanade Clark du Quartier des spectacles. C’est dans le cadre du Festival TransAmériques, du 22 au 27 mai, que cette installation dressée au coin des rues Ste-Catherine et Clark enchantera les passants.

Vous rappelez-vous les piscines de balles en plastique dans lesquels on avait l’habitude de plonger allègrement lorsque nous étions petits? Celles qui nous rendaient fous de joie car nous pouvions y nager, s’y lancer des balles et s’y laisser couler? Les thermes vous propose un petit retour en enfance, avec une twist bien adulte; c’est que sur chacune des 25 000 balles noires que contient le bassin de l’installation, une citation de la pensée stoïcienne y est gravée. Oui oui, chacune d’entre elles : « Bientôt, tu auras tout oublié », « Accommode-toi aux choses » ou encore « Cesse cette agitation de pantin ». 10 $ à celui qui retrouve l’une de ces trois balles.

On y va donc pour relaxer comme dans un jacuzzi, lire quelques boules, réfléchir, en lire d’autres, somnoler. Et si l’envie vous prend, vous pouvez tout aussi bien laisser aller vos instincts d’enfants et vous amuser dans le bain!

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C’est que chacun est libre d’interagir comme il l’entend avec l’installation, de manière la plus sérieuse à la plus éclatée. L’austérité des paroles stoïciennes détonne avec le côté ludique de la piscine à balles, ce qui rend l’installation des plus intéressante à regarder et à expérimenter. Le spectateur est maître de son expérience.

Et si vous avez envie de pousser votre réflexion plus loin, un philosophe sera sur place chaque jour à 17h30 (ainsi qu’à 15h les 24 et 25 mai) pour égayer les baigneurs de sages et amusantes pensées.

L’installation fait de plus partie d’une foire déambulatoire imaginée par 5 artistes basés à Lille et Bruxelles, et qui serait le reflet d’une entreprise en dégénérescence où aurait lieu une espèce de grosse fête de départ d’un employé. Dans  France Distraction, on y retrouve des installations du type sculptures de château gonflable, bureaux animés d’installations sonores et visuelles, et même une salle de discours. Les thermes  serait donc un spa stoïcien pour patrons démoralisés. Comique, non?

Insolite intermède à vos promenades ou à vos heures de bureau, vous trouverez sans doute votre compte dans Les thermes. L’installation est ouverte de midi à 20h du 22 au 27 mai 2014, à l’esplanade Clark du Quartier des spectacles.

Arts Médiatiques

Ganesh Versus the Third Reich

Le FTA poursuit sa lancée, conquérant maints coeurs. Alors qu’il reste un peu plus d’une semaine avant la fin de cette incroyable septième édition, les acteurs de Back to back Theatre, tout droit venu de Melbourne, prennent d’assaut les planches de l’Usine C, avec une création insolite : Ganesh Versus the Third Reich de Bruce Galdwin.

L’histoire est celle d’une (ré) appropriation. Le symbole sacré de la culture hindoue, le svastika, a été volé par Hitler pour devenir la croix gammée nazie. Le dieu Ganesh entreprend alors un périple à travers l’Allemagne ravagée pour récupérer le bien de son peuple. Cette première trame narrative est entrecoupée d’une deuxième, levant le rideau sur un « réel », celui de la création de la pièce. Entre remise en question de leur démarche artistique et « improvisations », les acteurs dévoilent une réflexion sur leur droit de réécrire une histoire appartenant à une ligne figée du temps. Ce n’est pas seulement Ganesh qui se réapproprie le symbole sanskrit, mais la pièce qui s’approprie la tragédie, l’holocauste.

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Cette oeuvre, créée par onze artistes, est ludique, certes, mais pose la délicate question sur ce qu’on peut raconter et par qui. L’intelligence de la pièce réside dans ce doute, cet entre-deux qui plonge le spectateur dans une certaine perplexité. Ce genre d’exercice quant à moi, apparait nécessaire.

Parlant aussi de jeux de pouvoir à travers l’image du tyran, Hitler, mais également par l’entremise des rapports de force entre acteurs (Mark Deans, Simon Laherty, Scott Price et Brian Tilley) et metteur en scène (Luke Ryan), on a l’occasion de découvrir une troupe pas comme les autres. La particularité de Back to back est que ses acteurs sont atteints d’une déficience intellectuelle, à l’exception de Luke Ryan. Ce qui en l’occurrence, n’entrave absolument pas leur créativité, Ganesh est en la preuve. Dans ces parenthèses réalistes, on assiste à leur prise de parole face à au personnage de Luke Ryan, narcissique et manipulateur. D’ailleurs, leur jeu plonge parfois le public dans une hésitation quant à ce qui est fictionnel, réel ou « théâtralisé ».

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Cette pièce vaut le détour car elle nous éloigne de notre zone de confort, lance des questions pertinentes sans chercher à en avoir la réponse – ceci n’est pas forcément le but premier – et amène le spectateur à poser un regard nouveau sur le théâtre et sur ce que celui-ci permet d’explorer.

Back to back existe depuis presqu’une trentaine d’années dont le but est de créer un théâtre avec des gens portant une étiquette, mais doté d’une sensibilité artistique. Ganesh Versus the Third Reich est en représentation jusqu’au 2 juin. Ne manquez pas cette pièce hors des normes.

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Théatre

Petit objet hybride : Le festival TransAmériques

 

Il y a trois jours, Montréal rayonnait. Métaphoriquement parlant, car le beau temps nous fait encore languir. Non, Montréal était belle car c’était le coup d’envoi d’un des festivals que j’apprécie le plus. Pour les locaux, vous savez que mai n’est que le commencement. Et cela débute de belle manière. Le Festival TransAmériques en est maintenant à son troisième jour et le plus beau reste à venir.

Le FTA est un festival axé sur la danse et le théâtre. Regroupant tous les aspects de la performance, c’est une vitrine pour une multitude de talents locaux et internationaux. C’est une histoire d’amour avec l’art qui dure depuis maintenant sept ans. C’est également un évènement joueur et interactif où les festivaliers participent à l’énergie du festival. Entre causeries avec les artistes et les partys au QG, il n’y a pas grand temps pour s’ennuyer. Dans l’espace public, nous aurons droit à Dachshund Un sur la Place des Festivals, une performance conçue par Bennet Miller : une invasion de teckels dans le rôle de chefs d’état. Humour de chien et un regard ironique sur le monde. Ouvrez l’œil, car il y aura également une procession singulière de treize interprètes sonnant le tocsin, Bells 13, orchestré par Robin Poitras.

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Pour rester dans le rôle, j’ai parcouru le programme de la discipline danse et permettez-moi de vous faire part de mes coups de cœur anticipés. Il paraît qu’il faut prendre des risques dans la vie.

Yellow Towel

Dana Michel est une ancienne athlète devenue chorégraphe. Ce changement de carrière lui a réussi quand on regarde le parcours de la dame.  Son travail a trouvé une tribune dans plusieurs villes d’Europe et d’Amérique. Elle enchaîne les collaborations et les prix, s’appropriant la scène professionnelle sans hésitation. Elle présente au FTA Yellow Towel, dont la visée est de retourner les stéréotypes de la culture noire offrant au public une créature tapie dans la mémoire. Oserions-nous associer cela à une quête identitaire ? Il faudra aller au Monument-National dès ce soir et ce, jusqu’au 26 mai, pour avoir la réponse.

Birds with skymirrors

Le danseur Lemi Ponifasio revient au FTA après le très acclamé Tempest: Without a body. À l’époque, étant bénévole au Festival, j’ai pu assister à la représentation. J’étais littéralement clouée à mon siège, bombardée de sons et d’images et je suis ressortie avec l’impression d’avoir voyagé dans les entrailles d’un monde inconnu. Alors, quelle fut ma joie de voir son nom à la programmation. Cette fois-ci, c’est avec Bird with skymirrors qu’il choisit de nous séduire. Inspiré d’une scène vécue, ce spectacle propose un dialogue de réconciliation avec une nature négligée. Une ode à la terre dans le langage du corps, porteur d’histoires ancestrales. C’est au théâtre Maisonneuve que vous pourrez assister à ce spectacle initiatique, le 29 et 30 mai.

Birds with skymirrors

Khaos

Fondatrice de la compagnie O VERTIGO, Ginette Laurin est une figure emblématique de la danse contemporaine au Québec, mais également de la scène internationale. Elle a présenté Onde de choc en 2010 au FTA et elle est de retour avec Khaos, une œuvre survoltée, où les personnages d’une microsociété sont sujets à une frénésie commune. Traduisant un malaise collectif mondial, ce spectacle est un miroir du climat social électrique de notre époque.  Le monde sombre dans une folie conflictuelle et c’est ce que Ginette Laurin nous propose comme réflexion à l’Usine C, le 4 et 5 juin.

Khaos

Je pourrais éventuellement vous inciter à aller voir tous les autres shows. Qui a inventé ce processus où il faut choisir ? J’ai toujours dit que le bonheur résidait dans l’excès. Je vous garde des surprises pour les semaines à venir, car le FTA  et moi, ce n’est pas fini.

Théatre

Le flou et le précis

Flou : Qualifie une chose un peu indistincte, dont le caractère n’est pas facilement déterminable ou discernable.

Synonymes : brumeux, hésitant, imprécis, incertain, indécis, indéterminable, indéterminé, indistinct, nébuleux, obscur, trouble, vague, vaporeux, voilé.

Précis : Qui est entièrement déterminé, qui ne laisse place à aucune incertitude.

Synonymes : assuré, catégorique, clair, concis, défini, explicite, exprès, fixe, formel, géométrique, juste, net, régulier, résumé, rigoureux, scrupuleux, soigneux, strict, tapant, transparent.

Créer demande une force : celle d’accepter de s’abandonner. D’osciller entre le flou et le précis. Consentir à se laisser tomber dans le flou, accumuler des certitudes, puis avoir le courage de les détruire. Le but ici n’est pas de proposer une forme finale qui obtiendra le consensus. Mais de proposer une trajectoire possible, une manière de se déplacer dans le monde, dans les pensées, dans les gestes. Aligner des objets de façon à ce que leur addition crée une composition qui proposera un autre objet, étrange, différent, plus grand.

L’indéfinissable crée l’insécurité et en cela peut-être est-ce le territoire requis, l’endroit où on doit se rendre en explorateur. Pourquoi ? Je ne peux répondre à la question. Pour faire avancer les choses ? Peut-être pas. D’ailleurs est-ce que les choses avancent vraiment ?

Mais teinter la réalité, inviter les autres à la regarder différemment. Proposer un autre point de vue.

Dans Trieste, je veux parler de cela. De l’importance de porter un regard attentif sur les choses, les gens, les événements. De l’importance de prendre le temps de se détacher de la  tendance à circuler à haute vitesse.  Aussi de celle qui nous pousse à tourner le regard vers ce qui brille, ce qui éclabousse, ce qui impressionne à première vue.

Je suis charmée par l’idée de réhabiliter le discret, le subtil, le mystérieux. Trieste est faite de cela. Une ville discrète, sans prétentions, qui abrite des secrets fascinants, qu’on peut prendre plaisir à explorer sans fin.

Théatre

TRIESTE

Il y a deux semaines, nous étions au Centre EMPAC, dans la ville de Troy dans l’état de New York. Nous sommes demeurés là-bas quelque temps en résidence pour développer des idées relatives surtout à la scénographie. Notre défi était de parvenir à projeter des images sur des écrans de formes irrégulières, alors qu’ils sont en mouvement. Au final, le résultat sera en apparence très simple, mais il s’agit pour nous d’une petite victoire, qui nous permettra dans le futur de développer des concepts visuels plus complexes et riches. Ce type de résidence, fréquent en Europe et aux États Unis, est presqu’inexistant ici. Pourtant, comme il est précieux ce temps alloué à la réflexion et à l’expérimentation. Le temps est l’outil indispensable. Créer un objet singulier requiert que l’on s’investisse puis que l’on fasse une pause, puis que l’on plonge davantage dans le chaos, puis que l’on réfléchisse à nouveau et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’un objet rare, simple et éloquent émerge de lui-même.

Il devient de plus en plus difficile pour un artiste de réunir ces conditions, à notre époque où la performance est évaluée avec les barèmes d’efficacité et de rendement autrefois pertinents dans le monde des affaires, qui sont maintenant appliqués à toutes les sphères de l’art, qui est de plus en plus confondu avec la distraction ; de la création exigeante que l’on confond avec la créativité. Pour un artiste, il est difficile de maintenir la concentration, de garder l’objectif clair, alors qu’on lui demande constamment de se définir et de préciser ses attentes et ses intentions. Personnellement, ma réponse à ces questions ne peut être que : « Je ne sais pas ». Je mentirais si je répondais autre chose.

Mais de nos jours, ce « Je ne sais pas » n’est pas considéré comme une réponse sérieuse, que l’on peut faire publiquement. Alors peut-être que mon devoir d’artiste est d’avoir le courage de l’articuler, cette réponse, devant tous et avec fierté. De la prononcer clairement pour que tous entendent bien, que l’art est aussi à l’image de la vie : beau et radieux, parce qu’indéfinissable ; cruel et affreux parce qu’incompréhensible.

Puisqu’il s’agit ici d’un spectacle, Trieste, qui sera présenté dans le cadre du Festival TransAmériques et que j’ai un respect infini pour ce festival, parce que depuis le début de son existence, il propose des expériences singulières et porte un regard audacieux sur l’art, j’aurais un peu envie de parler de la manière dont un artiste créé et la difficulté de décrire ce qui se crée avant que cela n’existe en tant qu’objet.

Je ne parlerai donc pas ici de la forme de mon spectacle Trieste. Ni spécifiquement de ce qu’il contient. Un spectacle, une performance, c’est une expérience en soi, indescriptible, intransmissible, puisque la grande caractéristique d’un spectacle live est qu’il ne peut se vivre autrement qu’en personne et que les éléments qui le composent sont interdépendants, donc qu’on ne peut débattre de chacun de ceux ci séparément, à mon avis.

La lumière, le son, le corps des artistes, leurs voix, le texte, les idées, les lieux : chacun de ces éléments contribue à créer un tableau. L’œil du spectateur s’y promène et s’y attarde. Chacun d’entre eux emprunte un point de vue unique et chacun aura sa propre lecture de la proposition. L’artiste propose quelque chose à voir, le spectateur propose son point de vue d’observateur. C’est une sorte de jeu magique où chaque participant accepte que les règles soient variables et inventées au fur et à mesure par chacun des joueurs, alors même que la partie se joue.

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