Discours sur la normalité

L’homme-éléphant a été repris plusieurs fois au courant des années. Au cinéma par David Lynch avec Feu John Hurt dans le rôle titre. Sur Broadway, interprété par Bradley Cooper. Puis, finalement, c’est au tour de Benoit McGinnis de porter ce rôle gargantuesque sur ses épaules, sur la scène du Théâtre du Rideau Vert.

Le public suit l’histoire de Joseph  »John » Merrick, un être avec des malformations monstrueuses qui est mis en vitrine comme un animal de foire, avant d’être recueilli à l’hôpital de Londres, où il pourra passer la fin de ses jours de manière confortable. L’homme-éléphant, c’est ainsi qu’on le surnomme, rappelant l’une de ses déformations nasales qui lui donne l’allure d’une trompe. Sa laideur repousse et fascine, mais après tout, il reste un humain avec des désirs, des rêves, des envies. Le chirurgie Frédérick Treves lui apprendra comment se fondre dans la société, à obéir aux règles qui sont là pour nous rendre heureux, à devenir comme tout le monde.

Tous les codes de la représentation théâtrale sont présents. Le temps qui passe est souligné par la présence d’une grande horloge dans le fond de la scène et meuble les changements de scène. Les personnages sont divisés par caste, du plus riche au plus pauvre. Il y a l’homme d’église, la princesse, l’arnaqueur, le docteur, l’actrice, tout y passe. Ils livrent tous leur point de vue sur Merrick et tentent d’instaurer en lui un peu d’eux-mêmes. Les lieux varient avec les décors. Les quelques changements sont fluides et installent bien l’endroit de la scène suivante. Les costumes vont avec l’époque de la pièce et sont représentatifs des années 1 800. Tout fait du sens. Tout est correct.

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Par contre, cela manque cruellement d’émotion. Ce qui est étonnant, compte tenu de l’argument de la pièce. Le spectateur n’arrive pas à s’attacher aux personnages, car ils ne sont pas complexes. Ils ne représentent qu’une seule chose, ils manquent de raffinement. Les quelques moments d’émotions sont vus comme des débordements et ne cadrent pas avec le reste de la pièce. L’envie d’être attendrie, touchée, m’a tiraillé tout le long de la représentation. Chaque partie joue très bien son rôle. Les décors sont beaux, s’accordent parfaitement avec le temps. Les acteurs sont justes dans leur interprétation, mais il manque cette proximité sentimentale que le théâtre a le pouvoir de faire apparaître chez le spectateur.

Certes, la prouesse physique de McGinnis se doit d’être reconnue. Ce n’est pas un rôle facile. L’acteur nous a habitué à le voir dans des pièces où il interprète des personnages particulièrement intense, notamment les rôles titres dans Caligula, Hamlet ou Being at home with Claude et il se donne avec autant de force dans ce rôle-ci. Le public voit la difformité de Merrick chez lui sans qu’il n’ait besoin de porter la moindre prothèse. Son corps se tord, sa bouche devient pâteuse et l’homme-éléphant naît, devant nos yeux ébahis.

L’homme-éléphant est présenté au théâtre du Rideau Vert jusqu’au 3 mars.