Le Nom, immersion dans une étrange humanité

Le Théâtre Prospero a ouvert sa saison avec la pièce Je Disparais du dramaturge norvégien Arne Lygre, et présente actuellement en clôture Le Nom de Jon Fosse, auteur prolifique venu lui aussi de Norvège, comme un écho et une belle immersion dans le théâtre scandinave. Dominique Leduc en signe la mise en scène.

Pour aborder Le Nom, il faut mettre de côté son expérience de spectateur. On gagne à entrer dans la pièce en acceptant d’oublier ses repères, car c’est assurément une expérience déstabilisante qui attend le public. L’intrigue est simple, les dialogues minimalistes et répétitifs, l’atmosphère des plus austères, les personnages n’ont pas de nom, pas de passé, et ne nous ressemblent pas. Et pourtant, quelques jours après avoir vu la pièce, on se rend compte qu’elle est l’une de celles que l’on n’oublie pas. De celles qui surgissent dans un coin de notre tête lorsque l’on ne s’y attend pas, pour soulever de nouveaux questionnements.

Le point de départ est le suivant : une jeune femme sur le point d’accoucher (incarnée par Myriam Debonville) sonne à la porte de sa maison d’enfance, pour la première fois depuis longtemps, accompagnée par le père de son enfant à naître (Simon Beaulé-Bulman). On y découvrira sa sœur plus jeune (Aurélie Brochu Deschênes), puis sa mère que les filles qualifient de folle (Annick Bergeron), et enfin son père, encore moins bavard que les autres (Stéphane Jacques). Ce dernier n’a apparemment pas été tenu au courant de la grossesse de sa fille. Entre autres questions, le jeune couple se posera celle du prénom à donner à leur bébé. Peu de nouveaux éléments s’ajouteront par la suite à cette situation initiale, hormis l’introduction de Bjarne, ami d’enfance de la future mère, sous les traits d’Alex Bergeron.

En même temps que le jeune père, nous découvrons une famille peu accueillante, dont les membres ne témoignent pas d’animosité les uns envers les autres mais semblent chercher à interagir le moins possible les uns avec les autres, ou à surtout ne pas se raconter.

L’action se déroule sur une durée très restreinte, quasiment en temps réel, et principalement de nuit, dans un rude climat de tempête. Les décors évoquent la maison familiale par un simple mur, ouvert sur l’extérieur pour laisser la place aux paysages nordiques que les comédiens évoquent et que le spectateur doit imaginer. Cette configuration permet aussi de séparer la scène en deux espaces. Ainsi, pendant que les personnages « actifs » jouent en avant-scène, le reste de la distribution demeure visible à l’arrière, marchant lentement comme un ensemble d’âmes errantes. A ce tableau s’ajoute une ambiance sonore lourde, et notamment un son presque menaçant pour indiquer chaque entrée et sortie de la maison.

On retient principalement de la pièce son univers énigmatique. Il n’y a aucun élément surnaturel, et pourtant l’humanité présentée ici n’est pas tout à fait la nôtre. Une distance nette empêche toute identification aux personnages. Comment cerner ces gens dont on ne sait rien ? Ils ne nous donnent aucun indice. Ils communiquent peu, souvent seulement pour annoncer qu’ils vont s’absenter temporairement de la scène, et se répètent beaucoup. Les dialogues n’apportent pas de réponses à nos questions, mais en amènent d’autres, et témoignent d’une tension palpable. L’impression qu’ils nous donnent, c’est que la réalité dépeinte par la pièce se constitue principalement sur ce qui n’est pas montré ni dit. Une réalité que l’on devine très liée à son territoire. A découvrir au Théâtre Prospéro jusqu’au 21 avril, et pourquoi pas, à approfondir avec l’événement Printemps Nordique de la Place des Arts, qui met à l’honneur les artistes scandinaves.

Théatre

Les faux drames

Marianne Dansereau est une nouvelle figure émergente de la relève de la dramaturgie québécoise. Sa pièce Savoir compter a été présenté plus tôt cette année au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Maintenant, elle est de retour avec sa pièce Hamster, que vous pouvez voir au Théâtre La Licorne jusqu’au 24 mars avec des supplémentaires. Mise en scène par Jean-Simon Traversy, la pièce raconte l’histoire d’une soirée de fête de travail qui apporte une série d’événements inattendus.

La prémisse est intéressante. Que fait cette fille dans l’abribus, alors qu’il n’y a pas d’autobus qui passe les jours fériés? Qui est ce monsieur qui l’accompagne et qui passe l’aspirateur sur sa pelouse? Et pourquoi le commis du Pétro Canada a-t-il si peur? Qui est cette jeune fille qui porte sur elle son hamster comme si c’était la chose la plus précieuse du monde?

Ce qui aurait pu être une intrigue bien ficelée s’est finalement avérée être une décevante suite d’événements. Je m’explique.

Le style de l’auteure est un peu provocant, il faut se le dire. Savoir compter abordait les questions du suicide, de l’inceste, du viol, du deuil et plus encore. Hamster penche vers la rudesse de l’adolescence et la peur profonde de la solitude, par l’intermédiaire d’une pièce chorale, une des signatures dramatiques de Marianne Dansereau. On y effleure les sujets de l’infidélité, de l’abandon, de la jalousie, pour ne nommer que ceux-là. Malgré l’intensité réduite de ces thèmes, la pièce tombe rapidement dans la vulgarité.  Cet effet provocateur n’est pas justifié, la violence des propos non plus. Choquer pour le seul effet de choquer enlève toute signification aux dialogues et toute profondeur aux personnages. C’est tape à l’œil et sans fondement dramatique. La brutalité des mots n’est pas utilisée à bon escient et ne fait pas avancer l’histoire. C’est donc un produit maladroit qui est présenté aux spectateurs.

La mise en scène ne vient en rien mettre le texte en valeur. Plusieurs propositions ne servent pas l’action. Par exemple, la présence de la salle de bain de la station-service sur scène. Lorsque les personnages s’enferment dans la toilette, l’histoire n’avance pas et le spectateur n’apprend rien sur les personnages. C’est une exposition, une mise à nue, mais qui ne donne pas vraiment d’informations sur les protagonistes. Les lieux ne sont pas clairement établis dans l’espace et la chronologie n’est pas claire. De plus, le fait de mettre une musicienne sur scène n’est pas efficace. D’autres l’ont tentés avant, mais pour que cela fonctionne, il faut qu’il y ait une raison autre qu’esthétique. Il faut une justification artistique et cela ne transparaît aucunement dans la mise en scène.

Les acteurs sont plutôt fades, mais je crois qu’ils ont simplement mal été dirigés et qu’il manquait déjà de chair autour de l’os qu’est le texte. Le personnage du gars qui compte la caisse n’agit jamais, ne pose jamais d’actions qui influencent l’histoire en scène. Il est pourtant important dans le reste du récit. Le gars qui passe la moppe sert à détendre l’atmosphère par ses séquences comiques, mais ne réussit pas à surprendre le public. La fille qui arrive à la job sur le

fly même si son prochain shift est dans deux jours n’a pas d’utilité et aurait très bien pu être enlevée. Pourquoi lui avoir mis une scène d’engueulade au téléphone dans les toilettes si ce n’est pas pour servir à l’action? La fille qui a une jupe trop courte selon le règlement ne semble pas porter le drame qui l’habite. Le public s’en détache donc.

Pendant l’entièreté de la pièce, les spectateurs passent d’un groupe d’individus à l’autre, s’attardant assez pour comprendre la suite narrative, mais pas pour s’attacher. Les  personnages ne captivent pas l’intérêt pour que le public s’y intéresse et compatit avec ce qui leur arrive. Qui plus est, un gros punch final ne justifie pas un avant-propos fastidieux et l’installation d’une violence faussement intense. Le fait de vouloir choquer au théâtre est fort, bien même, mais il faut qu’il y ait une raison de le faire. Je pense à la pièce La meute, qui aborde des sujets difficiles et en parle ouvertement, sans filtre, mais qui donne un résultat coup de poing! Alors qu’ici, ce portrait de l’adolescent cliché avec ses drames de téléromans ne fonctionne pas. Sans aucun doute, Hamster tombe à plat.

La pièce Hamster est présentée au Théâtre La Licorne jusq’au 24 mars.

Théatre

Comme une chaleur de volcan

Je l’avoue, je suis devenue une blasée du théâtre. Dernièrement, peu de spectacles provoquent un émoi, un bouillonnement chez moi. Ces temps-ci, c’est plus comme une tempête dans un verre d’eau ; beaucoup de bruit pour rien. J’étais loin de me douter que La déesse des mouches à feu allait mettre fin à mon désert théâtral. Portrait d’une pièce ouragan.

C’est beau, la jeunesse, mais ça fait mal aussi. Les sentiments sont intenses, tout est plus grand que nature : l’amour, la peine, l’amitié. Tout est prétexte à sublimer cette immensité. C’est ce qui arrive lorsqu’on a 14 ans et qu’on devient la Reine de tout. Saguenay, années 90. Catherine carbure à la musique de Nirvana, au film Pulp Fiction, principalement au personnage de Mia Wallace et à la Mess, cette drogue qui engourdit les sens et l’esprit. Suite au divorce de ses parents, Catherine cherche une échappatoire dans les partys, l’amour de Kevin et les expériences avec son amie Marie-Ève.

Ce sont onze Catherine qui nous sont présentées. Onze jeunes filles qui interprètent le même personnage. Elles sont en Catherine et Catherine est en chacune d’elles. Ces onze adolescentes viennent de l’École Secondaire Robert Gravel et ont été sélectionnés à travers plus de 200 participantes. Elles ont toutes un je ne sais quoi d’hypnotisant qui semble venir avec la brute réalité de l’adolescence. Elles ont entre 15 et 18 ans et dégagent un naturel désarmant que bien des acteurs établis pourraient envier. Elles jouent avec une fraicheur épurée et se montrent vulnérable devant le public ébahi. Rappelez-vous de leurs noms : Amaryllis Tremblay, Élizabeth Mageren, Charlie Cliche, Jade Tessier, Éléonore Loiselle, Zeneb Blanchet, Évelyne Laferrière, Kiamika Mouscardy-Plamondon, Éléonore Nault, Lori’Anne Bemba et Alexie Legendre. J’espère en revoir quelques-unes sur scène dans les prochaines années. Certes, la diction est inégale et il y a quelques bafouillages dans le texte, mais le spectateur pardonne rapidement, tant le reste est éclatant. Qui plus est, cela s’apprend, il faut tout de même laisser la chance aux coureurs.

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Loin de faire ‘‘pièce de secondaire’’, La déesse des mouches à feu présente toute la fougue de la jeunesse, mais toute l’incertitude aussi. La mise en scène est assurée conjointement par Alix Dufresne et Patrice Dubois, qui ont bien su diriger ces jeunes actrices. Le résultat final est dynamique et la narration ne vient en rien alourdir la représentation.

Le roman de Geneviève Pettersen est adapté au théâtre par l’auteure elle-même. Faisant un beau travail de réécriture, elle n’a pas sacrifié la violence des émotions de ce brasier qu’est l’adolescence. On parle de masturbation, de drogues, de sexualité, de mort, d’homosexualité, de racisme, des relations parents-enfants et j’en passe. Entendre cela de la bouche d’une actrice de 16 ans et non pas d’une de 25 ans qui performe, peut troubler certains spectateurs, mais il serait naïf de penser qu’une jeune fille en pleine puberté ne se touche pas. Le texte passe habilement du drame à la comédie, du narratif au figuratif. C’est candide, remplie d’images, ça montre l’ardeur de vivre d’une adolescente, sans en faire un cliché ambulant. Cela dépasse même les limites d’une seule personne ou même d’un seul lieu. Les thèmes abordés peuvent s’appliquer à l’ensemble de la jeunesse et sortent des limites du Saguenay. Cet éveil du printemps n’a pas d’époque, la déesse des mouches à feu vit encore et brûle tel un volcan en plein éruption.

Cette première collaboration du Théâtre PÀP avec le Théâtre de Quat’sous est présenté jusqu’au 30 mars, avec des supplémentaires les 17, 22 et 31 mars.

 

Théatre

L’Orangeraie, conte sur l’enfance et la guerre, en tournée au Québec

En commençant l’écriture de L’Orangeraie, Larry Tremblay a choisi de lui donner la forme d’un roman, mais aurait aussi bien pu en faire une pièce, lui qui manie l’un et l’autre avec la même aisance. Finalement, il adapte ici son propre texte, en collaboration avec Claude Poissant à la mise en scène. On peut imaginer que le roman était destiné à prendre vie sur les planches, puisque son intrigue se termine au théâtre.

La pièce s’ouvre sur un bruit lourd et évocateur, et aussitôt le ton est installé : ce bruit, c’est celui de la bombe qui a causé la mort des grands-parents des frères jumeaux Amed (Gabriel Cloutier-Tremblay) et Aziz (Sébastien Tessier), et qui donnera à leurs destins un cours tragique. L’histoire se déroule dans une zone de conflits, dans un Moyen-Orient non cité. En choisissant de ne préciser ni le pays ni l’époque, l’auteur se donne la possibilité de confronter la violence de la guerre à l’innocence de l’enfance sans s’arrêter sur un contexte spécifique. Ici, les ennemis sont ceux qui vivent sur l’autre versant de la montagne, on ignore d’où est né le conflit : ce n’est pas l’objet de la pièce.

À la mort de leurs grands-parents, Amed et Aziz sont âgés de neuf ans. Quelques jours après le drame, ils reçoivent la visite de Soulayed (l’excellent Jean-Moïse Martin), un homme important dans la communauté et très respecté par leur père, Zahed (Ariel Ifergan). Progressivement, ils comprennent que le crime ne demeurera pas impuni et que Soulayed les a choisis pour porter la contre-attaque sur le camp ennemi. L’un des deux enfants devra traverser la montagne minée avec une ceinture d’explosifs autour de la taille, et sacrifier sa vie pour anéantir le camp militaire qui se trouve de l’autre côté. Trop jeunes pour prendre pleine conscience de la portée de cet acte terrible, les deux frères ne peuvent l’appréhender que comme leur père le leur présente : le grand honneur de mourir en martyre, de venger leur famille et d’accomplir une volonté divine. Viennent ensuite la terrible décision du père sur lequel de ses fils il enverra au suicide, et un pacte entre les jumeaux qui changera le cours des choses. Dix ans plus tard, on retrouve le garçon survivant installé dans un Québec encore une fois non nommé, étudiant en art dramatique. Il voit son passé ressurgir brutalement à l’occasion de la répétition d’une pièce. A travers un procédé de mise en abyme, on entre dans une seconde partie plus réflective. Son professeur Mikaël, alter-ego évident de l’auteur incarné par Eric Paulhus, se retrouve confronté à la question de la légitimité de parler de la guerre sans l’avoir vécue.

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C’est sans doute dans la gamme intéressante de ses personnages, mise à l’honneur par une belle distribution, mais aussi dans son regard sans jugement, narratif, que réside la force de l’Orangeraie. Gabriel Cloutier-Tremblay et Sébastien Tessier sont crédibles et touchants dans ces rôles d’enfants dépossédés de leur innocence et de leurs vies. Larry Tremblay écrit une figure maternelle complexe, résignée au pire des sacrifices mais pas pour autant soumise. Il révèle en deux temps la violence et la capacité de manipulation de Soulayed.  Il offre à travers Mikaël un regard observateur et une possibilité d’identification pour le spectateur. Et l’oncle des jumeaux, un Mani Soleymanlou que l’on ne fait pourtant qu’apercevoir dans une vidéo, ouvre une nouvelle perspective essentielle sur le conflit : celui que l’on présentait comme un ennemi et un traître se révèle finalement être un homme bon qui a fui son pays car il ne supportait plus les bombes.

Le parti pris d’une mise en scène sobre et de décors simples laisse s’exprimer le texte dans sa dimension poétique. Des projections en fond de scène évoquent l’orangeraie familiale dans la première partie du spectacle, et le Québec enneigé dans la seconde. Le développement du personnage du grand-père Mounir (Jean-François Casabonne) qui ne parvient pas à trouver la paix dans la mort constitue l’ajout principal par rapport au roman. Les amateurs de l’ouvrage à succès apprécieront une adaptation très proche du texte original, et ceux qui le découvriront dans cette mise en scène de Claude Poissant en prendront la pleine mesure.

Le spectacle a été présenté au Théâtre Denise Pelletier pour trois soirs seulement, mais vous aurez la chance de le voir entre mi-mars et mi-avril à l’occasion d’une tournée dans douze villes du Québec dont :

Théatre

On va jouer à un jeu…

Jean dit, la nouvelle création d’Olivier Choinière est présentement à l’affiche dans la salle principale du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Il s’appelle Luc. Il ne dit que la vérité. Dans une société où le mensonge est monnaie courante, qu’arrive-t-il lorsqu’un groupe d’individus disparates décident de ne jurer que par ce que Jean leur dit de faire? Peuvent-ils vraiment changer le monde qui les entoure? Ont-ils simplement raison de le faire?

Jean conquière petit à petit les sphères conjugales, familiales, amicales, professionnelles, scolaires, médicales, politiques et la caste exclusive du fameux 1%. Cette bande d’hurluberlus, à saveur de secte, finit par faire une conférence inspirée des AA, pour recruter des nouveaux membres, au nom de la vérité. Dans ces séquences, les acteurs invitent les spectateurs à venir, eux aussi, prêter allégeance à la vérité toute puissante : la leur. Cette intégration du public amène celui-ci à se questionner sur les limites entre le réel et la fiction au cœur même de la représentation. Lorsqu’il se fait demander s’il est prêt à dire toute la vérité, rien que la vérité, il est loin de se douter des conséquences de sa réponse. D’ailleurs, les spectateurs font partie intégrante de la pièce. Les acteurs les sollicitent souvent et interagissent avec eux

Dans un décor kitsch, tape à l’œil, avec des rideaux en paillettes d’or et des reproductions d’organes sur les murs et le plafond du théâtre, la scénographie se veut un plateau de télévision, voir même un décor maison, des plus mercantiles. Cela vient questionner les véritables intentions des protagonistes car, s’ils ont besoin d’un décor spectaculaire, font-ils également un spectacle d’eux-mêmes? Tous les éléments techniques et choix esthétiques viennent justifier ou contribuer au texte, ce qui la confirmation d’un événement spectaculaire complet et total. Jean dit surprend, Jean dit dénonce, Jean dit dérange.

La présence d’un groupe de Death Métal a fait beaucoup jaser, mais sert la représentation dans son entièreté. Cette musique, qui est considérée comme radicale, est anti-commerciale et va de paire avec la recherche de la vérité brute qui est tant prisée. Autant pour faire les raccords entre les scènes ou pour ponctuer l’accueil d’un nouveau disciple de la vérité, le chanteur Sébastien Croteau se donne avec intensité tout au long de la pièce.  Si le but était de troubler les foules, c’est sans aucun doute réussi ; le son puissant vient chercher.

Le lien que l’on peut faire avec la religion va de soi. Jean peut être comparé à Godot, qui ne vient jamais, ou à Dieu lui-même, qu’on ne voit pas, mais en lequel nous devons croire. Jean est invisible, mais on lui attribue des propos, on saccage en son nom. Il se manifeste par des apparitions, tel le buisson ardent de Moise. Entre chaque séquence, les protagonistes reproduisent des fresques bibliques et prennent la pause. Le spectateur n’a pas nécessairement le temps de faire le lien entre l’image et ce qui sera dit dans la prochaine scène, mais je suis certaine qu’un observateur spirituel averti pourrait approfondir sur le sujet.

Jean dit est une saturation d’images, de sons et de significations. Le spectateur est sollicité sur tous les niveaux de son intellect et de ses sens pendant l’entièreté du spectacle. C’est stimulant, certes, mais il y a tant de couches et de deuxième degrés que l’on s’y perd légèrement. Olivier Choinière tente de tout aborder, mais cette pièce aurait gagné à être plus ciblée. Les revendications derrière le texte et la mise en scène sont multiples et bousculent les concepts pré-établis de la Société avec un grand S. Vouloir refaire le monde un spectacle à la fois, ça ressemble à ça : c’est noble, mais c’est casse-gueule. Partir de ce jeu pourtant inoffensif auquel nous nous amusions étant enfants et le rendre moteur de la vérité absolue et du bouleversement de l’établissement social  est ingénieux et fascinant, malgré la structure dramatique répétitive. Cela amène une naïveté terrifiante aux aveux des personnages, qui révèlent le plus noir de l’âme humaine.

Jean dit est présenté jusqu’au 17 mars au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Théatre

Discours sur la normalité

L’homme-éléphant a été repris plusieurs fois au courant des années. Au cinéma par David Lynch avec Feu John Hurt dans le rôle titre. Sur Broadway, interprété par Bradley Cooper. Puis, finalement, c’est au tour de Benoit McGinnis de porter ce rôle gargantuesque sur ses épaules, sur la scène du Théâtre du Rideau Vert.

Le public suit l’histoire de Joseph  »John » Merrick, un être avec des malformations monstrueuses qui est mis en vitrine comme un animal de foire, avant d’être recueilli à l’hôpital de Londres, où il pourra passer la fin de ses jours de manière confortable. L’homme-éléphant, c’est ainsi qu’on le surnomme, rappelant l’une de ses déformations nasales qui lui donne l’allure d’une trompe. Sa laideur repousse et fascine, mais après tout, il reste un humain avec des désirs, des rêves, des envies. Le chirurgie Frédérick Treves lui apprendra comment se fondre dans la société, à obéir aux règles qui sont là pour nous rendre heureux, à devenir comme tout le monde.

Tous les codes de la représentation théâtrale sont présents. Le temps qui passe est souligné par la présence d’une grande horloge dans le fond de la scène et meuble les changements de scène. Les personnages sont divisés par caste, du plus riche au plus pauvre. Il y a l’homme d’église, la princesse, l’arnaqueur, le docteur, l’actrice, tout y passe. Ils livrent tous leur point de vue sur Merrick et tentent d’instaurer en lui un peu d’eux-mêmes. Les lieux varient avec les décors. Les quelques changements sont fluides et installent bien l’endroit de la scène suivante. Les costumes vont avec l’époque de la pièce et sont représentatifs des années 1 800. Tout fait du sens. Tout est correct.

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Par contre, cela manque cruellement d’émotion. Ce qui est étonnant, compte tenu de l’argument de la pièce. Le spectateur n’arrive pas à s’attacher aux personnages, car ils ne sont pas complexes. Ils ne représentent qu’une seule chose, ils manquent de raffinement. Les quelques moments d’émotions sont vus comme des débordements et ne cadrent pas avec le reste de la pièce. L’envie d’être attendrie, touchée, m’a tiraillé tout le long de la représentation. Chaque partie joue très bien son rôle. Les décors sont beaux, s’accordent parfaitement avec le temps. Les acteurs sont justes dans leur interprétation, mais il manque cette proximité sentimentale que le théâtre a le pouvoir de faire apparaître chez le spectateur.

Certes, la prouesse physique de McGinnis se doit d’être reconnue. Ce n’est pas un rôle facile. L’acteur nous a habitué à le voir dans des pièces où il interprète des personnages particulièrement intense, notamment les rôles titres dans Caligula, Hamlet ou Being at home with Claude et il se donne avec autant de force dans ce rôle-ci. Le public voit la difformité de Merrick chez lui sans qu’il n’ait besoin de porter la moindre prothèse. Son corps se tord, sa bouche devient pâteuse et l’homme-éléphant naît, devant nos yeux ébahis.

L’homme-éléphant est présenté au théâtre du Rideau Vert jusqu’au 3 mars.

Théatre

La passion ne connait pas d’époque

Qui est Catherine? Qui est Heathcliff? Plus qu’une adaptation, la dernière pièce de Fanny Britt, mise en scène par Claude Poissant, se présente comme une création librement inspirée du roman classique de la littérature victorienne, Les Hauts de Hurlevent d’Émily Brontë. L’auteur fait le choix de transposer cette terrible histoire de romances tragiques à notre époque, dans un appartement québécois habité par trois étudiants (en littérature, bien sûr). Leur professeur, Marie-Hélène, incarnée tout en finesse par Catherine Trudeau, ouvre la pièce avec une question qu’elle adresse au public comme si nous suivions son cours : Les Hauts de Hurlevent, histoire d’une passion ou d’une maladie mentale? Et en effet, à mesure que la pièce progressera, la nuance se fera de plus en plus ténue.

Par un soir de tempête, les trois colocataires Émilie (Florence Longpré), Isa (Emmanuelle Lussier-Martinez) et Édouard (Benoît Drouin-Germain) s’apprêtent à recevoir Marie-Hélène pour un souper à l’occasion du départ à l’étranger d’Émilie le lendemain. Leurs discussions révèlent des préoccupations typiques d’universitaires de la génération Y, autour notamment de la protection de la langue française face à l’anglais, ou encore d’attitudes sexistes et misogynes. On découvre les enjeux qui vont habiter l’intrigue d’Hurlevents : Édouard est secrètement amoureux de Marie-Hélène, et Isa sort avec un autre de leurs professeurs, Paul, omniprésent dans les conversations et pourtant grand absent de la pièce. Alors que l’on attend Marie-Hélène, débarque Catherine (Kim Despatis), la sœur d’Émilie, suivie plus tard par son compagnon Sam Falaise (Alex Bergeron). Eux aussi vivent leur propre épreuve puisque Catherine vient de se faire avorter. L’arrivée très attendue de la professeur de littérature victorienne entraîne le basculement de l’intrigue vers une nouvelle question éthique, celle de l’abus de pouvoir dans la relation amoureuse qui lie Isa et son professeur Paul, marié bien sûr, et qui n’en est pas à sa première conquête parmi ses étudiantes. On apprend que Marie-Hélène a participé à un acte symbolique visant à dénoncer son comportement. Isa, qui se pense libre et en contrôle dans sa relation avec Paul, entre aussitôt en confrontation avec elle. N’est-elle pas la seule à pouvoir déterminer si Paul l’aime ou abuse de sa naïveté? De quel droit Marie-Hélène s’en mêle-t-elle?

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En une heure et demie de spectacle, Hurlevents aborde des thèmes actuels et graves. Trop nombreux, peut-être, jusqu’à ce que l’on ne sache plus vraiment sur quoi la pièce veut se concentrer. Mais elle possède une force indéniable, qui repose notamment sur sa progression : Fanny Britt fait parcourir un bout de chemin à son public, de sorte qu’une fois à l’arrivée on ne reconnaisse plus notre point de départ. À mesure que la soirée avance, l’évolution du ton, du rythme et surtout des caractères surprend. Les questionnements éthiques et les expressions de passions dévorantes croisent de beaux moments d’humour, notamment lorsqu’Édouard déclare sa flamme à Marie-Hélène de la manière à la fois la plus passionnée et la plus maladroite possible. Les dialogues adoptent généralement un registre de langage jeune et actuel, mais sont ponctués sans avertissement de brefs moments où un personnage s’exprime face au public sur un ton plus littéraire. « Avant toi, rien, après toi, tout», répète ainsi Émilie à propos de l’histoire d’amour qu’elle a vécue en secret avec une autre élève qui a fini par lui faire beaucoup de mal. Catherine et Sam, qui prennent au début de la pièce des attitudes presque caricaturales de personnages désagréables, nonchalants et peu sociables, se révèlent finalement bien plus profonds et passionnés qu’on ne l’aurait pensé, grâce à un retour en arrière bien pensé sur leur discussion lors d’un trajet en voiture avant qu’ils ne rejoignent le reste du groupe. Émilie, surtout, cache bien son jeu. Fascinée par les Sœurs Brontë, celle que l’on perçoit au premier abord comme une observatrice discrète semblait, à l’inverse des autres, préservée de tout drame personnel. C’est que l’on découvrira le sien en dernier. C’est par elle que le roman rattrapera progressivement l’époque contemporaine, et que les échos de l’univers imaginé par son homonyme 170 ans plus tôt se feront de plus en plus insistants, jusqu’à ce que certains des protagonistes finissent symboliquement par échanger leurs habits modernes pour des tenues de l’époque victorienne.

Portée par un décor simple mais bien pensé, un usage de la musique surprenant et dynamique et une mise en scène efficace qui accorde notamment beaucoup d’importance à chaque entrée en scène, la pièce ne laisse pas son spectateur s’ennuyer une minute. Cependant, son rythme bien particulier dessert parfois l’idée du croisement entre le monde du roman du XIX° siècle et l’époque actuelle : les inserts de tirades adressées au public ou encore l’apparition des costumes d’époque à la fin semblent un peu déconnectés de l’intrigue principale et peuvent engendrer un sentiment général de confusion. Par ailleurs, le dénouement si inattendu qui naît d’un basculement dans le désir de vengeance et les desseins manipulateurs d’Émilie n’a pas la puissance qui devrait s’en dégager ; peut-être parce que tout arrive trop vite, ou encore parce que le jeu de Florence Longpré manque d’intensité à ce moment-là.

Il n’est pas trop tard pour découvrir Hurlevents : la pièce se joue sur la grande scène du Théâtre Denise Pelletier jusqu’au 24 février.

Théatre

Chaque centimètre

Nyotaimori, c’est la nouvelle pièce de Sarah Berthiaume présentée jusqu’au 3 février au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Nyotaimori, ça parle de notre consommation. Ça parle du concept grandissant qui régit de plus en plus nos vies : « Je dormirai quand je serai mort. ». À travers ces dédales, Sarah Berthiaume réussit à emboiter cette multitude de sujets sans se perdre dans un labyrinthe insurmontable. Elle amène son public d’un côté à l’autre de l’océan à travers un réseau de propos. C’est bien établi, c’est bien fait, c’est bien dit. Que demandez de plus?

Le spectateur suit le destin de Maude (Christine Beaulieu), une pigiste qui travaille à son compte pour un peu de visibilité et encore moins d’argent. Devant respecter un gros deadline qui l’empêchera de partir en vacances avec sa conjointe (Macha Limonchik), elle se perd dans le web, la tentation numéro un de la procrastination. Onze onglets d’ouvert, tous plus inutiles les uns que les autres. Parmi ceux-là, le vidéo du concours Kiss a Yaris au Texas. Soixante-cinq heures de vide envahissant et cette envie irrésistible d’en faire partie, de n’être qu’un.

Les personnages se perdent dans l’espace et le temps. Le public se met à voyager, de l’Inde au Japon jusqu’à l’Amérique. Il fait la rencontre d’une couturière d’empower bra qui veut reprendre contrôle de son corps, mais surtout de sa vie, et d’un caresseur de voiture, qui vit selon les conditions de Toyota et où tout est dans la délicatesse et la caresse d’une carrosserie, avec l’aide d’un petit gang vert.

La scène à dispositif quadrifrontale est adroitement utilisée et ne devient pas un handicap pour les acteurs. La mise en scène de Sébastien David est ingénieuse tout en restant naturelle. Des objets, que l’on pensait accessoires ou banals décors, deviennent porteurs de sens et changent de fonctions selon les scènes.

Les interprètes sont parfaitement choisis pour donner souffle à ce texte bien ficelé. Christine Beaulieu, d’un charisme incroyable, ravage la scène par son authenticité, Macha Limonchik et Philippe Racine sont très justes et variés dans les 3 personnages qu’ils incarnent.

La beauté de Nyotaimori se trouve dans l’intelligibilité de la pièce.  Le spectateur comprend les sujets. Ils sont affichés clairement, sans toutefois être moralisateurs. Sarah Berthiaume souligne l’importance d’aborder, de dénoncer et de mettre en scène ces thèmes, cette matière. Elle nous force à écouter et à nous rendre compte de ce qui se passe, dans notre beau monde. Elle nous amène dans un voyage d’errance, à travers la mondialisation, la conciliation travail-famille, l’autonomie, la consommation, le rêve américain et la pauvreté humaine.

Chaque centimètre de notre vie est un agenda trop plein. Parce qu’on veut être épanouie dans tous les domaines. On veut réussir dans notre travail, on veut avoir une vie amoureuse florissante, on veut découvrir le monde. Mais il faut se remettre nos problèmes de bien-portant en perspective et se mettre à réfléchir à l’autre, à l’ailleurs, à ceux qui nous entourent et, peut-être, trouver des solutions. Puis, en plus, regarder un skydancer en tube se gonfler et se dégonfler, c’est beau.

Nyotaimori est présentée jusqu’au 3 février au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Théatre

Que la chasse commence

Lorsqu’un chien est blessé, la moindre des choses est de l’abattre. Dans le cas de La Meute, la blessure, c’est le début de la chasse. Après tout, tout cela n’est qu’un jeu.

Sophie est sur le pan de la porte. Elle a bu. Un peu trop. Un homme lui ouvre. Il s’appelle Martin. Il vit avec sa tante. Elle a une chambre à louer. Sophie la prend. Martin et elle se rapprochent. Après tout, ils vivent la même chose, ils ont tous les deux perdus leur emploi. Martin a besoin de faire de l’argent rapidement. Sophie propose une idée folle.

La nouvelle création de Catherine-Anne Toupin est présentée à guichet fermé à la Grande Licorne.  L’engouement autour de cette pièce est tel que les supplémentaires annoncées sont déjà complètes.

La grande question : ça parle de quoi?

La pièce aborde les sujets chauds de l’intimidation en ligne, la portée et la violence des mots et le peu de moyens qui existe pour faire face à ce genre de problèmes.

Le propos est sans aucun doute dans l’ère du temps. Avec le #MoiAussi, qui dénonce les abus faits aux femmes et le mouvement Time’s Up, qui prône l’égalité des sexes, La Meute démontre un problème qui sévit depuis un bon moment déjà : jusqu’où les gens sont-ils prêts à aller lorsqu’ils sont cachés sous le masque de l’anonymat?

Dans ce cas, le public suit le récit d’une femme, incarnée brillamment par Catherine-Anne Toupin, qui subit une violence psychologique assourdissante en ligne. Avec l’arrivée des réseaux sociaux, des blogues et des forums, les gens ne se posent plus la question si ce qu’ils disent est bien ou mal. Sous le joug de la liberté d’expression, ils se donnent le droit de tout dire, tout écrire, même l’irréparable. Elle a le dos large ces jours-ci, la liberté d’expression. Et La Meute s’en donné à cœur joie pour le prouver.

La mise en scène de Marc Beaupré est aboutie. Il a opté pour quelque chose d’imaginatif, mais de relativement naturel. Sa compréhension du texte est réussie et il transmet à merveille la brutalité du sujet. L’éclairage est également particulièrement porteur et mis de l’avant dans cette création, servant le propos, ponctuant les émotions et marquant l’ouverture et la fermeture de la pièce. Un gros bravo à Julie Basse et Étienne Boucher pour leur conception.

Guillaume Cyr est impeccable dans le rôle de Martin et la fine écriture de Catherine-Anne Toupin entourloupe le spectateur à le prendre en pitié et même, à le trouver attachant. Un rôle difficile qu’il prend sur ses épaules avec aisance. Quant à Lise Roy, elle reste égale à elle-même dans le rôle de la tendre tante.

La montée dramatique est finement effectuée et le public est floué devant le dénouement. Devant le sujet poignant de la pièce, il est facile de se laisser submerger par le sentiment d’inconfort. Cependant, les spectateurs sont encouragés à rire devant certaines situations complètement loufoques. Le fait de pouvoir décrocher aide le public à recevoir les mots durs et crus qui lui sont lancés. Ces mots terrifiants, et pourtant si vrais. La question est soulevée : Est-ce que les mots ont une aussi grande portée que les gestes? Est-ce que le faire de dire que l’on va faire quelque chose est aussi condamnable que de le faire?

Après tout, de quoi ont-ils peur, les hommes, si on leur enlève la peur de leurs semblables?

« Selon une étude, la plus grande peur des femmes est de se faire violer et tuer. Selon la même étude, la plus grand peur des hommes est de faire rire d’eux. »
– La Meute, Catherine-Anne Toupin

La peur du ridicule face à celle de la survie. C’est fou quand même.

La Meute est présentée au Théâtre La Licorne jusqu’au 17 février.

Théatre

Point de lumière à travers la neige

Esther Duquette et Gilles Poulin-Denis sont en couple. Esther reçoit une offre d’emploi pour aller travailler à Vancouver. Elle quitte donc son Montréal et ses environs pour le rêve de l’Ouest. Là-bas, ils doivent faire face à la solitude, la barrière de la langue, le clash culturel et l’autre, dans le but de définir : qu’est-ce que c’est être chez soi, à la maison?

Straight Winter Jacket était de passage à Montréal à la Petite Licorne pour quelques jours seulement, du 11 au 16 décembre. Ils ont passé par Vancouver le mois dernier et seront au Nouveau-Brunswick en janvier. Il s’agit d’une autofiction mixée avec juste assez de Réjean Ducharme. Deux couples se partagent la scène. Frédéric Lemay et Julie Trépanier actent les événements et Esther Duquette et Gilles Poulin-Denis (les vrais!) narrent la pièce et racontent au public leur histoire bien à eux.

Le choix de ne pas se jouer eux-mêmes en action est judicieux. Cela donne une deuxième dimension à la pièce. Il y a un aspect contemplatif et analytique de la part du couple face à leur propre situation. Le recul de ces protagonistes donne une nouvelle portée aux mots et aux événements. Les images n’en sont que plus éclatantes. La solitude à deux ne s’en ressent que plus. Le spectateur perçoit que l’écriture et la mise en scène de ce spectacle est quasi-thérapeutique pour le couple, se mettant dans la position d’observateur face à leur propre relation.

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Le tout est divisé en deux : ce qui se passe côté scène et ce qui se passe sur l’espace de jeu. À travers la musique de Robert Charlebois et les indications de dates et de lieux sur le rétroprojecteur, cela donne un résultat simple et ingénieux. C’est une mise en scène fait à partir de pas grand chose et qui fonctionne parfaitement. C’est beau, c’est poétique, c’est convivial. C’est une pièce « feel good » nostalgique comme on en a besoin dans le temps froid. Les personnages sont terriblement attachants, que ce soit lorsqu’Esther mime un jambon en anglais (I had to mime an ham) ou quand Gilles expatrie Alexandre-le-tabouret dans le corridor. Ils se créent un royaume, une principauté, où ils sont le Roi et la Princesse. Où ils deviennent fous.

Ensemble, Esther et Gilles découvrent que cela peut être difficile de se faire des amis. Ils découvrent que la liberté a souvent un prix et que celui-ci peut être une pluie constante de novembre à février. Que c’est bien beau de regarder les vinyles et de s’imaginer la musique, mais que c’est mieux d’avoir un tourne-disque. Ils découvrent qu’être chez soi n’est pas une question de ville, mais une question de décisions.

Théatre

Intellectualiser l’ivresse

Une soirée où l’alcool coule à flot. Une soirée où chacun se retrouve confronté à quelque chose de plus grand. Plusieurs personnes, plusieurs groupes. Tous perdus dans les méandres de l’alcool. La même soirée s’avèrera bien différentes pour chacun d’eux. Parait-il que Dieu parle à travers les enivrés. C’est ce qu’on va voir…

Florant Siaud n’a plus besoin d’introduction dans le milieu artistique québécois. Après avoir monté Toccate et Fugue et Don Juan revient de la guerre la saison dernière et Nina, c’est autre chose et Les trois sœurs de Tchekov cette année, il termine son tour du chapeau avec la pièce Les Enivrés, présentée au Théâtre Prospéro jusqu’au 16 décembre.

Ce texte d’Ivan Viripaev aborde les thèmes de la liberté, de l’amour, de Dieu même. Il y a des questions de croyance entre non-croyant, d’amour entre inconnu, d’espoir dans la solitude. Le portrait global est pourtant noir, pessimiste. Comme il le dit lui-même : il faut trouver la perle rare dans un immense tas de merde.

Le spectacle a lieu en deux parties. Premièrement : l’exposition. Le public découvre les différents groupes d’enivrés dans leur milieu. Puis, vient la rencontre. Les personnages se mélangent et font la connaissance de l’autre, pour le meilleur et pour le pire.

C’est ainsi que le public assiste au mariage le plus spontané de l’histoire, officié par l’excellent Benoit Drouin-Germain dont le frère est prêtre catholique. Les acteurs jouent l’ivresse sans tomber dans le cliché, c’est ce qui est tout à leur honneur. Le travail du metteur en scène est précis. Rien n’est laissé au hasard. La distribution est à la hauteur du défi qu’impose le texte ; de grands tirades et de nombreuses répétitions dans les propos. L’écoute devient alors primordiale chez les acteurs. Florent Siaud a su rassembler ses acteurs et les aider à se hisser plus haut.

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Une scénographie ingénieuse sert de plateau au comédien. Celle-ci se découvre et change au fur et à mesure que la pièce avance, selon les scènes, pour finalement être à nue, dessinant ainsi l’infractuosité des êtres qui l’habitent. Des projections accompagnent l’action d’images qui correspondent à la scène présentée. Il s’agit soit d’un décor en mouvement ou des acteurs eux-mêmes, tel des êtres pâles, les fantômes d’eux-mêmes. Les choix de couleurs sont également significatifs dans la pièce, passant du vert au bleu, selon l’humeur et l’ambiance du groupe qui évolue dans la scène.

Par contre, quelques régions d’ombre subsistent. Difficile à savoir si c’est le texte qui est écrit ainsi ou si ce sont les acteurs qui ont eu cette indication, mais l’accent n’est pas égal. Passant de normatif à québécois en une fraction de seconde pour parler avec ce genre de dialecte qui n’existe pas. Ou qui prend vit seulement sur une scène de théâtre. Ce mélange de phonème dont il est facile de se moquer. Ça écorche l’oreille au début, mais on finit par s’y faire. Le spectacle est à la limite de l’absurdité, mais l’on se rend vite compte que derrière les propos sans structure dû à l’intoxication se cachent une triste vérité. L’alcool agit en prophète et ouvre des horizons que personne n’aurait pu soupçonner. Par contre les subtilités du texte sont parfois difficiles à saisir et à mettre en contexte. Cela donne l’impression qu’il faut avoir lu le programme et une analyse complète de l’œuvre pour saisir l’entièreté de la proposition.

La pièce Les Enivrés est présentée au Théâtre Prospero jusqu’au 16 décembre.

 

Théatre

Slammer son épopée

‘’Je vais bientôt te parler de guerre, de guerre et encore de guerre. Si je tiens à en parler, c’est pour mieux te parler de paix.’’

– Marc Beaupré, metteur en scène

L’histoire de L’Iliade, on la connait. Que ce soit dans le film avec Brad Pitt ou dans le dessin animé qui jouait à Télé-Québec quand on était jeune. Homère a étalé son écriture aux quatre coins du monde, nous faisant connaître le triste destin des Troyens.

Pourtant, je suis certaine que le récit d’Achille, Hector et compagnie n’a jamais été raconté de cette manière.

Le texte ne change pas. Ce sont bien les mots de la traduction d’Alessandro Baricco, que les spectateurs entendront résonner dans les murs du Théâtre Denise Pelletier.  Mais le reste n’a rien à voir avec toutes les versions antérieures de l’œuvre.

Ce qui est présenté, c’est un grand mélange de musique, de danse orientale, d’instruments live, de voix off, de chœur, de rap battle et de langage des signes. Tant de comportements hautement codifiés qui viennent peupler le spectacle. Sur scène, l’attention du public est constamment sollicitée, tant les procédés artistiques fusent de toutes parts. Cela vient saturer la représentation. Parfois, trop c’est comme pas assez.

Dans une mise en scène de Marc Beaupré, sur laquelle il travaille depuis près de 7 ans, on est tenté de classer son travail dans le spectre du théâtre-musical. Pourtant, je ne peux m’y résoudre. Il s’agit plutôt d’un pot-pourri de plusieurs styles. L’Iliade emprunte les codes scéniques d’une panoplie de cultures et de disciplines. Par exemple, la console de son est placée dans les premières rangées, bien à la vue des spectateurs, comme à l’Opéra. Les acteurs chantent et parlent en chœur, selon la convention traditionnelle du théâtre grec, mais pour commencer une bataille de rappeur à la 8 Mile, sans avertissement, avec les micros qui descendent du plafond. Le rap, c’est quelque chose qu’il faut bien savoir faire pour que ça soit bon. Certains acteurs ne semblaient pas vraiment à l’aise pendant leur numéro musical, ce qui rendait la représentation inégale. Parfois, ça marchait, mais d’autres fois, ça ne marchait pas du tout, frôlant la limite du ridicule. Il en est de même pour la danse ; certains avaient plus le sens du rythme que d’autres. Cependant, tous avaient une gestuelle précise et qui catégorisait leur personnage.

Malgré cela, il s’agit d’un spectacle visuel et sonore très intéressant. Emmanuel Schwartz et Jean-Francois Nadeau sont touchants en Achille et Hector. La symétrie de la mise en scène et l’équilibre de plateau montrent bien le souci du détail avec lequel Marc Beaupré et son équipe ont travaillé. Et que dire du gros triangle en miroir qui descend et remonte selon les différentes séquences et qui souligne l’intensité d’un moment ou l’harmonie du tableau orchestré par les acteurs! L’arrangement musical mérite également d’être souligné, un gros bravo à Stéfan Boucher pour son travail incroyable!

L’Iliade, c’est le genre de spectacle que l’on pourrait revoir des dizaines de fois et découvrir de nouveaux éléments après chaque représentation. La perception de l’action et de l’œuvre est teintée par le regard du spectateur et est sujet à changement. Il reste toutefois quelques questionnements sans réponses. À moins d’avoir la version finale du cahier de mise en scène en main, il est difficile de saisir la motivation derrière chaque choix de mise en scène. Peut-être cela vous donnera-t-il le goût d’y retourner?

L’Iliade est présenté au Théâtre Denise Pelletier jusqu’au 6 décembre.

Théatre

OS. La montagne blanche : performer le deuil

OS. La montagne blanche, présenté du 13 novembre au 1er décembre 2017 à la Petite Licorne est une œuvre aux configurations scéniques inhabituelles qui aborde les notions de deuil, d’absence et d’identité.

Le narrateur (interprété par Steve Gagnon également auteur du texte) doit composer avec la mort de sa mère, perte immense qui le plonge dans une série de questionnements existentiels en ce qui a trait à son identité et à la direction qu’il est en train de prendre dans sa vie. Dans la douleur, un constat s’impose: à l’âge adulte les réponses ne se trouvent plus toutes comme avant, « dans le deuxième tiroir de la salle de bain ». À travers une prise de parole où la violence et la beauté se côtoient, le narrateur cherche ce quelque chose qui lui permettrait de se relever et d’atteindre ne serait-ce que le reflet de ces Cités d’Or dont la perte est constamment renouvelée par l’absence de sa mère.

Un présent de la parole

Steve Gagnon livre avec brio un monologue polyphonique où diverses voix s’entrecoupent, se chevauchent et se contredisent dans une seule et même prise de parole. En tant que spectateurs, nous  naviguons non seulement dans ses adresses à la mère perdue, à Edna ou à Nathalie : nous nous faisons aussi rapporter le langage de ces femmes dont il fait revivre les mots et la présence. La perte est ici plus qu’énoncée: elle est vécue et reperformée dans un présent de la parole. C’est par cette performativité du langage et la rythmique dans l’interprétation du texte qu’OS se rapproche des formes du spoken word et du slam. L’accompagnement musical live du groupe Le Bleu (Nicolas Basque et Adèle Trottier Rivard) permet également de soutenir, d’accentuer et de rythmer certaines parties du monologue dont les titres apparaissent projetés sur les murs : « Le jardin fluorescent », « Je veux être de la fucking lumière », « Ouvrir les fruits » (pour ne nommer que ceux-là).

 Le spectateur impliqué

La montagne blanche propose par ailleurs une expérience de réception particulière. C’est debout, en buvant une bière ou en bougeant au rythme des mots et de la musique que le spectateur est invité à assister à la représentation. Celui-ci n’est ainsi pas ignoré par l’interprète : le spectateur est part active de l’espace. Le dispositif scénique implique également que celui-ci regarde les autres spectateurs regarder, ce qui renforce le sentiment de cohésion liée à l’expérience commune de la performance. Il est toutefois intéressant de remarquer qu’en tant que public nous ne sommes pas habitués à de tels dispositifs au théâtre : le soir de la représentation à laquelle j’assistais, peu de gens ont ainsi osé se mouvoir/s’approprier l’espace qui leur était donné de peur de déranger ou de nuire au déroulement de la représentation. C’est peut-être de ce manque de participation que me vient l’impression que la proposition scénique, quoique intéressante, n’a pas été poussée jusqu’à son plein potentiel.

Quoiqu’il en soit, OS réussit tout de même à nous saisir et à nous entraîner dans le tourbillon de la mémoire et des affects du personnage. Entre les couches successives de la parole de Gagnon, nous nous faisons nous-mêmes archéologues, dépoussiérant l’infini du deuil que celui-ci nous livre à travers une présence incarnée et des images poétiques poignantes.

Os. La montagne blanche est présenté jusqu’au 1er décembre à la Petite Licorne.

Théatre

Les fragments d’une soirée

«Ainsi, curieusement, la  «liberté» de l’autre à  «être lui-même », je la ressens comme un entêtement pusillanime. Je vois bien l’autre comme tel – je vois le tel de l’autre -, mais dans le champ du sentiment amoureux, ce tel m’est douloureux, parce qu’il nous sépare et que, une fois de plus, je me refuse à reconnaître la division de notre image, l’altérité de l’autre. »

Roland Barthes. Fragments d’un discours amoureux

Co-auteur de Table Rase, qui était d’ailleurs de retour en octobre dernier pour une troisième année consécutive, Catherine Chabot enlève ses petites roues de bicycle et se lance seule dans l’écriture de sa pièce, Dans le champ amoureux. Présentée à l’Espace Libre jusqu’au 25 novembre, la pièce est une joute verbale, parfois rhétorique, mais toujours bien intense, sur le couple.

Ou plutôt sur l’amour? Ou sur la perception de l’amour? Sur les concessions que nous faisons pour l’autre et qui nous transforment, lentement, en quelque chose que l’on déteste? Ou peut-être sur un peu de tout cela.

La disposition bi-frontale de la scène permet au public de se sentir dans la chambre avec les protagonistes, un gars et une fille d’environ 30 ans, comme un ami mal à l’aise d’assister à une chicane de couple particulièrement explosive. Le spectateur se retrouve donc témoin des ébats, des cris, des incertitudes ; un amas de tension difficile à porter.

En résumé, nous suivons la soirée d’un couple. Le gars va prendre un verre avec une fille qui ressemble à Kim Kardashian avec qui il a déjà trompé sa copine. Cette dernière ne veut pas qu’il y aille. S’en suit la plus grande des discussions. Le but : savoir ce qu’ils veulent réellement de cette relation. L’issue finale est simple : s’aiment-ils encore? Tout cela, à travers de citations de plusieurs philosophes, mais aussi d’Éric Lapointe. Les spectateurs vivent donc la soirée avec eux.

Cela ne fait pas plus d’une minute que les acteurs sont sur scène qu’ils sont déjà en costume d’Adam et Ève. Plusieurs personnes ne savent pas vraiment comment se sentir face à la nudité complète au théâtre. Je suis de l’école qui dit que, lorsque c’est justifié, pourquoi pas. Dans le cas de Dans le champ amoureux, la nudité est banalisée, comme allant de soi dans le contexte de la pièce. La nudité du duo ne choque pas du tout, elle est seulement là, bien présente, comme elle devrait l’être dans l’intimité entre deux personnes qui s’aiment. Le but étant de s’incruster dans la réalité d’un couple, et je pense que c’est un bon accessoire pour le faire.

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J’avais envie de plonger dans leur histoire, de les trouver beau, de les haïr tellement ils ne savent pas bien s’aimer, mais j’avais tellement l’impression d’être un intrus dans leur discussion, que cela m’empêchait d’être totalement investie dans l’histoire. D’un autre côté, cela montre que le jeu des acteurs était particulièrement réaliste. Ces personnages, ce sont nos amis. On les connaît. On a tous un couple comme eux dans notre entourage. Un peu trop cool, juste assez heureux pour ne pas être misérable.

Malgré la sincérité du texte, celui-ci manque un peu de nuances. L’énergie est trop haute, il manque de pauses tranquilles où le spectateur peut enfin souffler un peu. Même les moments plus comiques, qui sortent de la querelle amoureuse, sont fort en intensité. La pièce n’est constituée que de hauts, ceux-ci ont donc moins d’impact. Il aurait fallu quelques bas pour comprendre la véritable puissance des mots de Catherine Chabot.

Les artistes parlent d’amour et du couple depuis aussi longtemps que l’on peut le documenter. C’est un sujet qui a toujours été riche et plein de ressources. Est-ce que Catherine Chabot l’aborde d’une manière nouvelle et totalement innovatrice? Je ne crois pas. Cependant, je pense qu’elle l’aborde de manière franche et honnête. Elle dévoile au monde ce qui se passe dans le couple 2.0 de notre génération. Celle qui s’est battue pendant la grève étudiante. Celle qui a vécu dans la ouate, mais qui voudrait avoir la vie d’un révolutionnaire philosophe. Celle qu’on a toujours trop couverte, mais qui veut sortir du nid familial, changer le monde, pour vite se rendre compte que ce n’est pas si facile. Celle qui est un peu fatiguée de se battre, autant pour la liberté que pour son couple. Celle qui voudrait juste être normal, après tout.

 

Théatre

Compter nos préjugés

Dans la Salle Jean-Claude Germain du Théâtre d’Aujourd’hui, on présente jusqu’au 1er décembre la nouvelle création de Marianne Dansereau, Savoir Compter.

Le récit se passe au gynécologue, au McDo, dans une banlieue aisée de Montréal ou Trois-Rivières, n’importe où il y a des rues remplies de grosses maisons avec des piscines creusées. Ça raconte l’histoire de Q-Tips, du gars de chez Vidéotron qui cruise des filles en file au McDo, de la fille qui se demande combien, du gars qui a arrêté de calculer, de la fille qui compte sur ses doigts, de la femme qui a de la misère avec son forfait Illico et de l’homme qui dit quand c’est rose c’est beau.

La pièce commence et un homme déguisé en dauphin s’installe tranquillement sur scène. Il agira en tant que narrateur pendant la pièce. Les personnages s’animeront pendant sa lecture de Savoir compter, dont il a la copie en main. Il lira les didascalies, qui témoigneront des déplacements et de l’évolution psychologique des protagonistes. Un bon ajout qui donne un dynamisme à la pièce.

Les acteurs sont debout les uns à côtés des autres, face au public. Un faisceau lumineux va et vient, mettant en évidence ceux qui partagent la scène. Les autres restent figés, attendant leur tour. Ils resteront dans leur petit espace et n’interagiront entre eux que par la parole, le reste étant narré par l’homme-dauphin. Les personnages sont donc enfermés dans un caisson invisible, comme si on les avait classés dans une boîte. Belle métaphore de la part du metteur en scène, qui représente bien comment on voit les gens dans la société dans laquelle on vit. Chacun doit se classer dans une catégorie et se conformer à ce qui est considéré comme la norme. Lorsqu’on en sort, il peut y avoir des conséquences, comme en témoigne le sort du gars qui a arrêté de calculer. Je n’en dis pas plus.

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La pièce est divisée en différents segments et ceux-ci ne sont pas chronologiques aux événements racontés. Ce qui permet aux spectateurs de tisser eux-mêmes la toile des événements et de faire des liens entre ceux-ci. Ce procédé apporte un effet de surprise tout au long de la pièce. D’ailleurs, l’écriture est simple, imaginative, mais efficace, allant droit au but. Elle aborde plusieurs tabous de notre société allant de la zoophilie, à la pédophilie. Sans les banaliser, Marianne Dansereau tente de les associer à des tabous qu’on accepte et qu’on voit pourtant tous les jours. C’est sa manière de dénoncer. Mathieu Quesnel est particulièrement juste dans l’atrocité de son rôle de gars de chez Vidéotron qui cruise des filles en file au MacDo. Les propos tenus par le personnage sont particulièrement dans l’air du temps, si l’on pense à ce qui se passe avec les Rozon, Salvail et Archambault de ce monde. Cela donne un sens lourd au texte et montre, à travers le contre-exemple, qu’il y a des choses qui ne se disent pas. Parfois, la parole peut être aussi terrible que le geste. Les spectateurs riaient, un léger malaise flottant dans la salle, mais il était évident qu’ils riaient jaune.

Tous les personnages se vautrent dans une certaine déchéance et un certain pathos. Ils ont un mal-être profond, dans leur naïveté d’être heureux. Savoir compter, c’est l’histoire de ces gens. C’est l’histoire de leur amour. Mais c’est aussi l’histoire de nos préjugés, à travers les leur.

 La pièce  Savoir compter est présentée au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 25 novembre.

 

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