Philippine Vallette

Depuis que Montréal m’a accueillie il y a quelques mois, je découvre avec bonheur ses festivals si nombreux, ses salles de spectacles, sa vie nocturne, ses artistes et la diversité de ses quartiers. Je n’ai pas la chance qu’ont certains de se rappeler de leurs rêves, alors j’aime laisser un spectacle ou un film m’amener dans son univers, pour deux heures et pour tout le temps que ses images resteront gravées dans ma mémoire. Au théâtre, les formes qui me touchent le plus sont souvent celles qui naissent de la rencontre de disciplines artistiques (ces « inclassables »), et de l’expression d’une créativité un peu folle. J’aime me laisser surprendre! Et j'espère vous surprendre un peu aussi.

Les Harding : défi relevé, tout en délicatesse

Au cœur de cette pièce brillamment écrite et mise en scène par Alexia Bürger, un drame bien réel, celui de l’explosion du train qui a causé la mort de quarante-sept personnes à Lac-Mégantic le 6 juillet 2013. Sur scène, trois hommes bien réels eux aussi, qui ont pour point commun le plus évident de porter le même nom: le Thomas Harding québécois, conducteur du train accusé de négligence criminelle et récemment acquitté, le Britannique, écrivain hanté par le décès accidentel de son jeune fils, et l’Américain, assureur spécialisé dans les compagnies pétrolières et ferroviaires. Et leur rencontre, cette fois issue de l’imagination de l’auteur. Le théâtre documentaire rencontre la fiction pour aborder les thèmes de la responsabilité individuelle et collective, de la difficulté de vivre après un traumatisme, et de la valeur de la vie humaine.

Ensemble sur scène tout le long du spectacle, le trio de comédiens livre une performance remarquable de sensibilité et de justesse, autant dans les moments d’humour que dans les passages plus graves. Dans le rôle du cheminot, Bruno Marcil ouvre la réflexion sur la portée de nos actions et sur le poids de la culpabilité. Grande émotion dans la salle lorsqu’il énumère les prénoms de chacune des victimes. Jamais larmoyant, il nous offre un point de vue très humain sur la catastrophe. Le deuil du personnage de l’écrivain joué par Patrice Dubois se pose en écho, et permet d’élargir le thème de Mégantic à un propos plus universel. Obsédé par son rôle dans l’accident de vélo de son fils, on le voit tenter de se reconstruire à travers des gestes rituels, dénués de sens. Un ajout risqué à la pièce, qui aurait pu alourdir un sujet déjà sombre, mais la finesse du texte et du jeu évitent le piège. Martin Drainville, quant à lui, incarne l’expert en assurance qui contrebalance la douleur des deux autres Thomas Harding par sa redoutable rationalité. Un accident, pour lui, c’est avant tout un sinistre. Figure du système capitaliste, il estime le prix de la vie à travers des calculs mathématiques et sa fameuse théorie de la tranche de fromage suisse, incapable de s’avouer que son travail et son quotidien contrôlé avec manie ne le rendent pas heureux.

Les décors spectaculaires conçus pas Simon Guilbault intègrent toute la scène dans un large ensemble de plaques de métal évoquant des chemins de fer ou l’intérieur d’un wagon, avec un très bel effet de perspective. Ils prennent tout leur sens avec les éclairages de Mathieu Roy, qui signe également des projections vidéos simples mais bien pensées. Un travail chorégraphique sur les déplacements des trois hommes ajoute à la poésie du spectacle et à la complémentarité des personnages. A souligner également, des intermèdes chantés en chœur viennent ponctuer la pièce avec un répertoire de chansons sur le thème du train. Toujours risqué au théâtre, mais ici l’initiative a réellement quelque chose à apporter à l’ensemble.

Avec Les Harding, Alexia Bürger signe un texte riche, solide et sensible, mis en valeur par une interprétation très juste et une mise en scène audacieuse, pleine de bonnes idées. A ne pas manquer, en clôture de saison du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 5 mai.

Théatre

Threshold, découverte d’un patinage éloigné des paillettes et de la compétition

Dans une volonté de rapprocher le patinage artistique de la danse contemporaine, la compagnie montréalaise Le Patin Libre s’affranchit depuis 2005 des codes de sa discipline pour en proposer une approche vraiment innovante. L’objectif des cinq concepteurs et interprètes qui la composent n’est pas de montrer des prouesses – même si le spectacle en comporte de belles -, mais de parler un nouveau langage plus libre, celui du patinage contemporain. Le public s’abstient d’ailleurs d’applaudir après une figure particulièrement technique.

En dépit de leur désir de révolutionner le genre, les danseurs n’ignorent pas que le patin à glace demeure avant tout une activité de divertissement populaire et familiale. L’événement Threshold (Seuil) a ainsi été pensé comme une expérience conviviale, (paradoxalement) chaleureuse, à voir en famille. Directement installés aux deux extrémités de cette patinoire du Mile-End, les spectateurs s’assoient au sol en tailleur ou sur des chaises disposées pour l’occasion, emmitouflés dans des couvertures. A la suite de certaines représentations, ils sont même invités à chausser leurs patins pour rejoindre les artistes sur la glace.

Le spectacle exploite les atouts de la glisse, qui permet de parcourir de grandes distances sans bouger son corps. En mouvement quasi constant, les patineurs occupent tout l’espace de la piste, alternent entre vitesse vertigineuse, gestes au ralenti et marche arrière, tournent sur eux-mêmes et virevoltent ensemble, tout en grâce et fluidité. On admire la maîtrise technique et l’harmonie du groupe.

La chorégraphie s’accorde de près à la musique, moderne et souvent planante, composée pour l’occasion par Jasmin Boivin – également interprète. Pour exemple, les bruits des patins sur la glace sont pensés pour faire partie intégrante de l’univers sonore. On note également de très beaux jeux de lumières, qui font office de décors. Les danseurs ont par ailleurs troqué les costumes à paillettes que l’on a l’habitude de voir à la télévision pour des tenues urbaines, sobres, dans des tons doux. Autant d’éléments qui font de Threshold un objet artistique d’un nouveau genre, à découvrir.

Un regret tout de même : la compagnie nous présente ici des tableaux plutôt linéaires et répétitifs, pour un spectacle en deux parties finalement assez similaires, malgré la collaboration mise en place avec la dramaturge Ruth Little. Raison de plus pour rester à l’affût de la prochaine création du Patin Libre !

Threshold se joue jusqu’au 22 avril à l’Aréna Saint-Louis, dans le cadre de la programmation de Danse Danse, qui réussit ici son pari de montrer la danse sous toutes ses formes.

Danse

Le Nom, immersion dans une étrange humanité

Le Théâtre Prospero a ouvert sa saison avec la pièce Je Disparais du dramaturge norvégien Arne Lygre, et présente actuellement en clôture Le Nom de Jon Fosse, auteur prolifique venu lui aussi de Norvège, comme un écho et une belle immersion dans le théâtre scandinave. Dominique Leduc en signe la mise en scène.

Pour aborder Le Nom, il faut mettre de côté son expérience de spectateur. On gagne à entrer dans la pièce en acceptant d’oublier ses repères, car c’est assurément une expérience déstabilisante qui attend le public. L’intrigue est simple, les dialogues minimalistes et répétitifs, l’atmosphère des plus austères, les personnages n’ont pas de nom, pas de passé, et ne nous ressemblent pas. Et pourtant, quelques jours après avoir vu la pièce, on se rend compte qu’elle est l’une de celles que l’on n’oublie pas. De celles qui surgissent dans un coin de notre tête lorsque l’on ne s’y attend pas, pour soulever de nouveaux questionnements.

Le point de départ est le suivant : une jeune femme sur le point d’accoucher (incarnée par Myriam Debonville) sonne à la porte de sa maison d’enfance, pour la première fois depuis longtemps, accompagnée par le père de son enfant à naître (Simon Beaulé-Bulman). On y découvrira sa sœur plus jeune (Aurélie Brochu Deschênes), puis sa mère que les filles qualifient de folle (Annick Bergeron), et enfin son père, encore moins bavard que les autres (Stéphane Jacques). Ce dernier n’a apparemment pas été tenu au courant de la grossesse de sa fille. Entre autres questions, le jeune couple se posera celle du prénom à donner à leur bébé. Peu de nouveaux éléments s’ajouteront par la suite à cette situation initiale, hormis l’introduction de Bjarne, ami d’enfance de la future mère, sous les traits d’Alex Bergeron.

En même temps que le jeune père, nous découvrons une famille peu accueillante, dont les membres ne témoignent pas d’animosité les uns envers les autres mais semblent chercher à interagir le moins possible les uns avec les autres, ou à surtout ne pas se raconter.

L’action se déroule sur une durée très restreinte, quasiment en temps réel, et principalement de nuit, dans un rude climat de tempête. Les décors évoquent la maison familiale par un simple mur, ouvert sur l’extérieur pour laisser la place aux paysages nordiques que les comédiens évoquent et que le spectateur doit imaginer. Cette configuration permet aussi de séparer la scène en deux espaces. Ainsi, pendant que les personnages « actifs » jouent en avant-scène, le reste de la distribution demeure visible à l’arrière, marchant lentement comme un ensemble d’âmes errantes. A ce tableau s’ajoute une ambiance sonore lourde, et notamment un son presque menaçant pour indiquer chaque entrée et sortie de la maison.

On retient principalement de la pièce son univers énigmatique. Il n’y a aucun élément surnaturel, et pourtant l’humanité présentée ici n’est pas tout à fait la nôtre. Une distance nette empêche toute identification aux personnages. Comment cerner ces gens dont on ne sait rien ? Ils ne nous donnent aucun indice. Ils communiquent peu, souvent seulement pour annoncer qu’ils vont s’absenter temporairement de la scène, et se répètent beaucoup. Les dialogues n’apportent pas de réponses à nos questions, mais en amènent d’autres, et témoignent d’une tension palpable. L’impression qu’ils nous donnent, c’est que la réalité dépeinte par la pièce se constitue principalement sur ce qui n’est pas montré ni dit. Une réalité que l’on devine très liée à son territoire. A découvrir au Théâtre Prospéro jusqu’au 21 avril, et pourquoi pas, à approfondir avec l’événement Printemps Nordique de la Place des Arts, qui met à l’honneur les artistes scandinaves.

Théatre

Celui qui tombe : danse et acrobatie au défi des lois physiques

Créé en 2014 pour la Biennale de la Danse de Lyon en France, le spectacle de cirque contemporain Celui qui tombe a rencontré un grand succès partout où il a été présenté depuis ses débuts. Son passage par la TOHU marque pourtant la dernière étape d’une toute première tournée au Canada pour son concepteur Yoann Bourgeois et sa compagnie, après Toronto et Ottawa.

Acrobate, jongleur, danseur, Yoann Bourgeois s’intéresse particulièrement aux rapports de forces en présence dans les techniques propres au cirque, comme le trapèze, dont il explore ici le mouvement de balancement. Il aime chercher des moyens de rendre perceptibles les phénomènes physiques auxquels il confronte les corps de ses interprètes : force centrifuge, gravité, etc. Pour Celui qui tombe, il avait initialement imaginé une pièce de trampoline. Le dispositif scénique que l’on découvre finalement est le fruit d’un processus de création d’un an.

Lorsque s’ouvre le rideau de la TOHU, on voit descendre des cintres un grand plateau de bois massif, penché vers le public. Trois hommes et trois femmes allongés sur cette plateforme instable se laissent glisser lentement, sans jamais tomber. Dès lors, les danseurs devront s’adapter aux caprices de cette scène imprévisible qui monte, descend, bascule jusqu’à adopter une position verticale, se balance, tangue, tourne sur elle-même à toute vitesse. Leur consigne, motto du spectacle : tenir debout, toujours. A travers le sens concret, bien physique de ce mot d’ordre, Yoann Bourgeois en explore une dimension plus métaphorique.

Malgré la complexité technique de la performance circassienne ainsi que la lourdeur du dispositif scénique, le spectacle met en avant une certaine simplicité. Le choix de l’environnement sonore vient appuyer une esthétique épurée, sobre. Des morceaux classiques et des tubes de la pop accompagnent certaines parties du spectacle, et il y a tout un volet chanté en chœur a capella (un défi pour les interprètes, pour un résultat malheureusement peu convaincant), mais la majorité se déroule en silence. L’effet spectaculaire n’est pas recherché ici. Lorsque Yoann Bourgeois a découvert que les mouvements du plateau de bois généraient des bruits de craquement, il a choisi de les amplifier en plaçant des micros dans la structure plutôt que de les masquer. Lui qui imaginait à l’origine montrer à son public un plateau dans le vide, a finalement souhaité laisser transparaître et même mettre en valeur le réel, notamment en laissant voir à la fois la machinerie et ses techniciens, en alternance avec des mouvements où les jeux de lumière font disparaître le décor.

On retient dans Celui qui tombe de très belles idées, une maîtrise impeccable des gestes, et une manière intéressante de repenser l’espace scénique. L’exploration du dispositif semble cependant primer sur la construction narrative et le propos du spectacle. En découlent quelques longueurs, ainsi qu’une certain absence d’émotion. Dommage. Pour autant, j’ai apprécié l’audace du circassien français et reste curieuse de découvrir les projets futurs qu’il aura à nous proposer.

Cirque

L’Orangeraie, conte sur l’enfance et la guerre, en tournée au Québec

En commençant l’écriture de L’Orangeraie, Larry Tremblay a choisi de lui donner la forme d’un roman, mais aurait aussi bien pu en faire une pièce, lui qui manie l’un et l’autre avec la même aisance. Finalement, il adapte ici son propre texte, en collaboration avec Claude Poissant à la mise en scène. On peut imaginer que le roman était destiné à prendre vie sur les planches, puisque son intrigue se termine au théâtre.

La pièce s’ouvre sur un bruit lourd et évocateur, et aussitôt le ton est installé : ce bruit, c’est celui de la bombe qui a causé la mort des grands-parents des frères jumeaux Amed (Gabriel Cloutier-Tremblay) et Aziz (Sébastien Tessier), et qui donnera à leurs destins un cours tragique. L’histoire se déroule dans une zone de conflits, dans un Moyen-Orient non cité. En choisissant de ne préciser ni le pays ni l’époque, l’auteur se donne la possibilité de confronter la violence de la guerre à l’innocence de l’enfance sans s’arrêter sur un contexte spécifique. Ici, les ennemis sont ceux qui vivent sur l’autre versant de la montagne, on ignore d’où est né le conflit : ce n’est pas l’objet de la pièce.

À la mort de leurs grands-parents, Amed et Aziz sont âgés de neuf ans. Quelques jours après le drame, ils reçoivent la visite de Soulayed (l’excellent Jean-Moïse Martin), un homme important dans la communauté et très respecté par leur père, Zahed (Ariel Ifergan). Progressivement, ils comprennent que le crime ne demeurera pas impuni et que Soulayed les a choisis pour porter la contre-attaque sur le camp ennemi. L’un des deux enfants devra traverser la montagne minée avec une ceinture d’explosifs autour de la taille, et sacrifier sa vie pour anéantir le camp militaire qui se trouve de l’autre côté. Trop jeunes pour prendre pleine conscience de la portée de cet acte terrible, les deux frères ne peuvent l’appréhender que comme leur père le leur présente : le grand honneur de mourir en martyre, de venger leur famille et d’accomplir une volonté divine. Viennent ensuite la terrible décision du père sur lequel de ses fils il enverra au suicide, et un pacte entre les jumeaux qui changera le cours des choses. Dix ans plus tard, on retrouve le garçon survivant installé dans un Québec encore une fois non nommé, étudiant en art dramatique. Il voit son passé ressurgir brutalement à l’occasion de la répétition d’une pièce. A travers un procédé de mise en abyme, on entre dans une seconde partie plus réflective. Son professeur Mikaël, alter-ego évident de l’auteur incarné par Eric Paulhus, se retrouve confronté à la question de la légitimité de parler de la guerre sans l’avoir vécue.

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C’est sans doute dans la gamme intéressante de ses personnages, mise à l’honneur par une belle distribution, mais aussi dans son regard sans jugement, narratif, que réside la force de l’Orangeraie. Gabriel Cloutier-Tremblay et Sébastien Tessier sont crédibles et touchants dans ces rôles d’enfants dépossédés de leur innocence et de leurs vies. Larry Tremblay écrit une figure maternelle complexe, résignée au pire des sacrifices mais pas pour autant soumise. Il révèle en deux temps la violence et la capacité de manipulation de Soulayed.  Il offre à travers Mikaël un regard observateur et une possibilité d’identification pour le spectateur. Et l’oncle des jumeaux, un Mani Soleymanlou que l’on ne fait pourtant qu’apercevoir dans une vidéo, ouvre une nouvelle perspective essentielle sur le conflit : celui que l’on présentait comme un ennemi et un traître se révèle finalement être un homme bon qui a fui son pays car il ne supportait plus les bombes.

Le parti pris d’une mise en scène sobre et de décors simples laisse s’exprimer le texte dans sa dimension poétique. Des projections en fond de scène évoquent l’orangeraie familiale dans la première partie du spectacle, et le Québec enneigé dans la seconde. Le développement du personnage du grand-père Mounir (Jean-François Casabonne) qui ne parvient pas à trouver la paix dans la mort constitue l’ajout principal par rapport au roman. Les amateurs de l’ouvrage à succès apprécieront une adaptation très proche du texte original, et ceux qui le découvriront dans cette mise en scène de Claude Poissant en prendront la pleine mesure.

Le spectacle a été présenté au Théâtre Denise Pelletier pour trois soirs seulement, mais vous aurez la chance de le voir entre mi-mars et mi-avril à l’occasion d’une tournée dans douze villes du Québec dont :

Théatre

La passion ne connait pas d’époque

Qui est Catherine? Qui est Heathcliff? Plus qu’une adaptation, la dernière pièce de Fanny Britt, mise en scène par Claude Poissant, se présente comme une création librement inspirée du roman classique de la littérature victorienne, Les Hauts de Hurlevent d’Émily Brontë. L’auteur fait le choix de transposer cette terrible histoire de romances tragiques à notre époque, dans un appartement québécois habité par trois étudiants (en littérature, bien sûr). Leur professeur, Marie-Hélène, incarnée tout en finesse par Catherine Trudeau, ouvre la pièce avec une question qu’elle adresse au public comme si nous suivions son cours : Les Hauts de Hurlevent, histoire d’une passion ou d’une maladie mentale? Et en effet, à mesure que la pièce progressera, la nuance se fera de plus en plus ténue.

Par un soir de tempête, les trois colocataires Émilie (Florence Longpré), Isa (Emmanuelle Lussier-Martinez) et Édouard (Benoît Drouin-Germain) s’apprêtent à recevoir Marie-Hélène pour un souper à l’occasion du départ à l’étranger d’Émilie le lendemain. Leurs discussions révèlent des préoccupations typiques d’universitaires de la génération Y, autour notamment de la protection de la langue française face à l’anglais, ou encore d’attitudes sexistes et misogynes. On découvre les enjeux qui vont habiter l’intrigue d’Hurlevents : Édouard est secrètement amoureux de Marie-Hélène, et Isa sort avec un autre de leurs professeurs, Paul, omniprésent dans les conversations et pourtant grand absent de la pièce. Alors que l’on attend Marie-Hélène, débarque Catherine (Kim Despatis), la sœur d’Émilie, suivie plus tard par son compagnon Sam Falaise (Alex Bergeron). Eux aussi vivent leur propre épreuve puisque Catherine vient de se faire avorter. L’arrivée très attendue de la professeur de littérature victorienne entraîne le basculement de l’intrigue vers une nouvelle question éthique, celle de l’abus de pouvoir dans la relation amoureuse qui lie Isa et son professeur Paul, marié bien sûr, et qui n’en est pas à sa première conquête parmi ses étudiantes. On apprend que Marie-Hélène a participé à un acte symbolique visant à dénoncer son comportement. Isa, qui se pense libre et en contrôle dans sa relation avec Paul, entre aussitôt en confrontation avec elle. N’est-elle pas la seule à pouvoir déterminer si Paul l’aime ou abuse de sa naïveté? De quel droit Marie-Hélène s’en mêle-t-elle?

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En une heure et demie de spectacle, Hurlevents aborde des thèmes actuels et graves. Trop nombreux, peut-être, jusqu’à ce que l’on ne sache plus vraiment sur quoi la pièce veut se concentrer. Mais elle possède une force indéniable, qui repose notamment sur sa progression : Fanny Britt fait parcourir un bout de chemin à son public, de sorte qu’une fois à l’arrivée on ne reconnaisse plus notre point de départ. À mesure que la soirée avance, l’évolution du ton, du rythme et surtout des caractères surprend. Les questionnements éthiques et les expressions de passions dévorantes croisent de beaux moments d’humour, notamment lorsqu’Édouard déclare sa flamme à Marie-Hélène de la manière à la fois la plus passionnée et la plus maladroite possible. Les dialogues adoptent généralement un registre de langage jeune et actuel, mais sont ponctués sans avertissement de brefs moments où un personnage s’exprime face au public sur un ton plus littéraire. « Avant toi, rien, après toi, tout», répète ainsi Émilie à propos de l’histoire d’amour qu’elle a vécue en secret avec une autre élève qui a fini par lui faire beaucoup de mal. Catherine et Sam, qui prennent au début de la pièce des attitudes presque caricaturales de personnages désagréables, nonchalants et peu sociables, se révèlent finalement bien plus profonds et passionnés qu’on ne l’aurait pensé, grâce à un retour en arrière bien pensé sur leur discussion lors d’un trajet en voiture avant qu’ils ne rejoignent le reste du groupe. Émilie, surtout, cache bien son jeu. Fascinée par les Sœurs Brontë, celle que l’on perçoit au premier abord comme une observatrice discrète semblait, à l’inverse des autres, préservée de tout drame personnel. C’est que l’on découvrira le sien en dernier. C’est par elle que le roman rattrapera progressivement l’époque contemporaine, et que les échos de l’univers imaginé par son homonyme 170 ans plus tôt se feront de plus en plus insistants, jusqu’à ce que certains des protagonistes finissent symboliquement par échanger leurs habits modernes pour des tenues de l’époque victorienne.

Portée par un décor simple mais bien pensé, un usage de la musique surprenant et dynamique et une mise en scène efficace qui accorde notamment beaucoup d’importance à chaque entrée en scène, la pièce ne laisse pas son spectateur s’ennuyer une minute. Cependant, son rythme bien particulier dessert parfois l’idée du croisement entre le monde du roman du XIX° siècle et l’époque actuelle : les inserts de tirades adressées au public ou encore l’apparition des costumes d’époque à la fin semblent un peu déconnectés de l’intrigue principale et peuvent engendrer un sentiment général de confusion. Par ailleurs, le dénouement si inattendu qui naît d’un basculement dans le désir de vengeance et les desseins manipulateurs d’Émilie n’a pas la puissance qui devrait s’en dégager ; peut-être parce que tout arrive trop vite, ou encore parce que le jeu de Florence Longpré manque d’intensité à ce moment-là.

Il n’est pas trop tard pour découvrir Hurlevents : la pièce se joue sur la grande scène du Théâtre Denise Pelletier jusqu’au 24 février.

Théatre