Emmanuelle Ceretti

Mes mots favoris sont calembour, grivois, charismatique, cucurbitacée et baliverne. Je veux tout connaître par cœur. Je peux d’ailleurs vous réciter Speak White de Michèle Lalonde ou alors toutes les répliques de toutes les versions longues des trois films du Seigneur des anneaux. J’aime être première rangée lorsque j’assiste à un spectacle de théâtre. J’aime un peu moins cela lorsque je vois un film au cinéma. Je suis amoureuse du théâtre, mais la littérature est mon amante. Légèrement téméraire, un peu sarcastique et souvent rêveuse, j’écrirai sur Lèche-Vitrine avec le même feu afin que, vous aussi, vous aurez le goût de demander à la Culture de sortir avec vous.

J’ai 6 ans. Je chante Salagadou la menchika bou la Bibbidi-Bobbidi-Boo à tue-tête dans la maison. Dans ma petite caboche, j’ai une belle grande robe, mes peluches sont des souris qui se transforment en somptueux chevaux, mes pantoufles sont des souliers de verre, ma mère est ma marraine la bonne fée et je danse avec un Prince au lieu du vide évident.

Il va s’en dire que je me devais d’aller voir Cendrillon des Grands Ballets, interprété par le Ballet National d’Ukraine à la Place des Arts. Ce ballet en trois actes est d’une durée d’environ deux heures incluant entractes sur une musique de Serge Prokofiev et une chorégraphie de Victor Litvinov, artiste du peuple de l’Ukraine. La décision a été prise par celui-ci de rester très fidèle à la version du conte de Perrault, c’est à dire l’histoire d’un Prince qui tombe follement amoureux d’une femme fuyant le bal et ne laissant derrière elle qu’un soulier de verre, une pointe de ballet scintillante dans le cas présent.

La version présentée n’affichait pas de variante dans l’histoire classique, si ce n’est que dans le personnage de la fée, brillamment interprétée par Anastasiia Shevchenko. En effet, elle semblait n’être vue par Cendrillon que dans un état de songe. Malgré cela, il manquait une touche de modernisation dans l’ensemble. Quelques variantes ou surprises dans les numéros auraient fait une grande différence. La chorégraphie était classique, mais s’alliait bien avec la musique de Serge Prokofiev. Celle-ci soulignait chaque action et accompagnait le mouvement des danseurs. Par contre, le fait que la musique du spectacle  Par contre, le fait que la musique du spectacle soit diffusée sur une bande sonore et non interprété par l’Orchestre des Grands Ballets sur place faisait perdre de son charme à la représentation en cours. La présence d’un enregistrement se faisait sentir, surtout dans les notes plus aiguës des cuivres et les crescendos. Un orchestre en chair et en os aurait ajouté à la prestance du spectacle.

Le décor de Marjia Levitska sciait élégamment à l’histoire de Cendrillon. Que ce soit la grande cheminée dans la maison de la future princesse ou dans l’opulent palais du Roi.  Les éclairages accompagnaient très bien les différentes scénographies, donnant le ton à la scène qui se jouait et allant de pair avec les costumes des danseurs. Cela était particulièrement visible dans les numéros de groupe, dans l’harmonisation de couleurs complémentaires. Les costumes brillaient de mille feux, par autant de paillettes et d’éclats possibles, dans les tons pastel.

Les danseurs manquaient de fluidité dans leurs mouvements et les numéros de groupe manquaient de coordination. Les danseurs semblaient penser à leur prochain mouvement ou alors à leur déplacement dans l’espace ou avec les accessoires. Je pouvais presque compter les temps avec eux. Cela donnait l’impression qu’ils ne maîtrisaient pas totalement leurs numéros. Le ballet étant un art qui mise sur la perfection et la précision, ce constat était donc un peu décevant. Certes, il s’agit d’une discipline pointue, mais qui doit paraître élégante et aisée. La technique était trop apparente et a retardé le plongeon dans l’univers du spectacle. Par contre, les performances du Prince ont ébloui toute la salle, autant par ses grands écarts que par ses sauts défiant la gravité. La Fée, quant à elle, était la vision même de la grâce et elle semblait presque volée. La précision de ses pointes et de ses pas étaient impressionnantes.

Certes, une touche personnelle du chorégraphe aurait pu relever la valeur de la représentation, mais cela n’a pas toutefois affectée la qualité du ballet en soi. Toutefois, je peux garantir que les petites filles déguisées en Cendrillon ont quitté la salle avec le sourire fendu jusqu’au cuir chevelu! Un conte de fée raconté avec des tutus, ça fait toujours rêver.

 

Danse

Les coups de cœur culturels d’Emmanuelle Ceretti

Chaque mois, découvrez un employé de La Vitrine à travers ses coups de cœur culturels. Ce mois-ci, Emmanuelle Ceretti, superviseure de billetterie, se prête au jeu! 

Parle-nous un peu de ton rôle au sein de La Vitrine Culturelle?

Je suis la superviseure de billetterie. Je m’occupe de la gestion des employés, de l’horaire et de faire le lien entre l’administration et les ambassadeurs culturels. J’alterne entre tâches administratives et billetterie. Je m’occupe également des réseaux sociaux de La Vitrine!

Qu’est-ce que tu aimes le plus de la culture montréalaise?

La diversité! On peut tout voir à Montréal, si l’on cherche un peu. Même si plusieurs théâtres institutionnels prennent beaucoup de places à cause de leur grosse tête d’affiche, les petits théâtres réussissent encore à faire leur marque. Je pense qu’il y a beaucoup de talent au Québec, autant dans le théâtre, que dans la danse ou la musique. Puis, nous avons la chance d’accueillir quelques productions extérieures qui ont déjà fait leur preuve à l’international. Vraiment, il y a en a pour tous les goûts.

Quelle est ta salle favorite?

Pour le théâtre, je dirais le théâtre La Licorne. La salle est intime et malléable, donnant la possibilité aux artistes de disposer la scène comme ils le souhaitent. Les pièces présentées sont contemporaines, dans l’ère du temps, et ils n’ont pas peur de sortir un peu des sentiers battus. Pour la musique, il y aura toujours une petite place dans mon cœur pour le feu Métropolis, maintenant MTelus. J’ai l’impression d’y avoir passé mon adolescence.

Quel est ton spectacle favori à vie?

J’ai le privilège de pouvoir voir beaucoup de spectacles. J’ai donc un top 3!

En troisième se trouve Quills, qui a été présenté pendant la saison 2015-2016 de l’Usine C. Robert Lepage incarne le Marquis de Sade après son incarcération en hôpital psychiatrique. C’est osé, cru, brut. Si ce spectacle revient, courrez acheter des billets!

En deuxième, Le Grand Cahier, une pièce adaptée du roman d’Agota Kristof. Lors de sa première présentation, il y a de cela quelques années, j’avais été marqué par le jeu incroyable des acteurs Renaud Lacelle-Bourdon et Olivier Morin et la mise en scène distanciée et efficace de Catherine Vidal.

En première position, la trilogie Le Sang des Promesses de Wajdi Mouawad qui rassemble ses pièces Littoral, Incendies et Forêts. Une journée entière de théâtre. Qui d’autre que le FTA pour présenter cela?  Une grande fresque sur l’identité, la mémoire et l’Autre avec un grand A.

Mentions spéciales aux spectacles Mes enfants n’ont pas peur du noir et Os – La montagne blanche dans lesquels Steve Gagnon livre une performance incroyable.

Toutes disciplines confondues, que recommandes-tu ces temps-ci?

Amour et information au Théâtre La Licorne du 1er au 19 mai ; une production de La Banquette arrière en codiffusion avec La Manufacture. Cette pièce remet en question la manière de recevoir l’information et de la partager et comment cela influence notre relation avec les autres. Je suis également très curieuse de voir Tom Na Fazenda dans le cadre du FTA, qui est la version portugaise de Tom à la ferme de Michel Marc Bouchard. Je pense qu’il sera particulièrement intéressant de voir comment une troupe brésilienne s’approprie un texte typiquement d’ici.

Quel est ton festival favori?

J’aime beaucoup le Festival Trans-Amérique pour sa programmation très éclectique et qui nous permet de voir ce qui se fait dans le monde en termes de danse, théâtre et performance. La nostalgique en moi a également envie de mentionner le Vans Warped Tour, qui fera le tour des États-Unis et de quelques villes canadiennes pour la dernière fois après 23 ans d’activité cet été. La fan de punk-pop-emo-rock en moi est chagrinée.

Quel est ton crush culturel du moment?

Je suis carrément in love avec le talent de Mani Soleymanlou! J’ai vu le documentaire Nous autres, les autres dans le cadre des RVCQ l’année dernière où l’on y suivait sa démarche de création pour le spectacle Trois. L’acteur a un naturel, le metteur en scène a de la vision et le dramaturge est punché et politisé. Bien hâte de voir ce qu’il fera ensuite!

Qu’est-ce que Montréal représente pour toi?

J’y suis née et j’y ai été élevé! Je suis une montréalaise et fière de l’être. Montréal, c’est ma ville, je l’aime tendrement. Dans tous ses travers et dans toute sa splendeur. J’aime la vue quand on revient sur l’île par le Pont Champlain. J’aime les gens particuliers que l’on croise sur Sainte-Catherine ou dans le métro. J’aime son lieu, son air et ses visages du monde entier, comme dirait Grand Corps Malade dans sa chanson sur notre belle métropole. Montréal, c’est où je me sens à la maison.

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Crédit photo: Marie-Claude Brault

Les faux drames

Marianne Dansereau est une nouvelle figure émergente de la relève de la dramaturgie québécoise. Sa pièce Savoir compter a été présenté plus tôt cette année au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Maintenant, elle est de retour avec sa pièce Hamster, que vous pouvez voir au Théâtre La Licorne jusqu’au 24 mars avec des supplémentaires. Mise en scène par Jean-Simon Traversy, la pièce raconte l’histoire d’une soirée de fête de travail qui apporte une série d’événements inattendus.

La prémisse est intéressante. Que fait cette fille dans l’abribus, alors qu’il n’y a pas d’autobus qui passe les jours fériés? Qui est ce monsieur qui l’accompagne et qui passe l’aspirateur sur sa pelouse? Et pourquoi le commis du Pétro Canada a-t-il si peur? Qui est cette jeune fille qui porte sur elle son hamster comme si c’était la chose la plus précieuse du monde?

Ce qui aurait pu être une intrigue bien ficelée s’est finalement avérée être une décevante suite d’événements. Je m’explique.

Le style de l’auteure est un peu provocant, il faut se le dire. Savoir compter abordait les questions du suicide, de l’inceste, du viol, du deuil et plus encore. Hamster penche vers la rudesse de l’adolescence et la peur profonde de la solitude, par l’intermédiaire d’une pièce chorale, une des signatures dramatiques de Marianne Dansereau. On y effleure les sujets de l’infidélité, de l’abandon, de la jalousie, pour ne nommer que ceux-là. Malgré l’intensité réduite de ces thèmes, la pièce tombe rapidement dans la vulgarité.  Cet effet provocateur n’est pas justifié, la violence des propos non plus. Choquer pour le seul effet de choquer enlève toute signification aux dialogues et toute profondeur aux personnages. C’est tape à l’œil et sans fondement dramatique. La brutalité des mots n’est pas utilisée à bon escient et ne fait pas avancer l’histoire. C’est donc un produit maladroit qui est présenté aux spectateurs.

La mise en scène ne vient en rien mettre le texte en valeur. Plusieurs propositions ne servent pas l’action. Par exemple, la présence de la salle de bain de la station-service sur scène. Lorsque les personnages s’enferment dans la toilette, l’histoire n’avance pas et le spectateur n’apprend rien sur les personnages. C’est une exposition, une mise à nue, mais qui ne donne pas vraiment d’informations sur les protagonistes. Les lieux ne sont pas clairement établis dans l’espace et la chronologie n’est pas claire. De plus, le fait de mettre une musicienne sur scène n’est pas efficace. D’autres l’ont tentés avant, mais pour que cela fonctionne, il faut qu’il y ait une raison autre qu’esthétique. Il faut une justification artistique et cela ne transparaît aucunement dans la mise en scène.

Les acteurs sont plutôt fades, mais je crois qu’ils ont simplement mal été dirigés et qu’il manquait déjà de chair autour de l’os qu’est le texte. Le personnage du gars qui compte la caisse n’agit jamais, ne pose jamais d’actions qui influencent l’histoire en scène. Il est pourtant important dans le reste du récit. Le gars qui passe la moppe sert à détendre l’atmosphère par ses séquences comiques, mais ne réussit pas à surprendre le public. La fille qui arrive à la job sur le

fly même si son prochain shift est dans deux jours n’a pas d’utilité et aurait très bien pu être enlevée. Pourquoi lui avoir mis une scène d’engueulade au téléphone dans les toilettes si ce n’est pas pour servir à l’action? La fille qui a une jupe trop courte selon le règlement ne semble pas porter le drame qui l’habite. Le public s’en détache donc.

Pendant l’entièreté de la pièce, les spectateurs passent d’un groupe d’individus à l’autre, s’attardant assez pour comprendre la suite narrative, mais pas pour s’attacher. Les  personnages ne captivent pas l’intérêt pour que le public s’y intéresse et compatit avec ce qui leur arrive. Qui plus est, un gros punch final ne justifie pas un avant-propos fastidieux et l’installation d’une violence faussement intense. Le fait de vouloir choquer au théâtre est fort, bien même, mais il faut qu’il y ait une raison de le faire. Je pense à la pièce La meute, qui aborde des sujets difficiles et en parle ouvertement, sans filtre, mais qui donne un résultat coup de poing! Alors qu’ici, ce portrait de l’adolescent cliché avec ses drames de téléromans ne fonctionne pas. Sans aucun doute, Hamster tombe à plat.

La pièce Hamster est présentée au Théâtre La Licorne jusq’au 24 mars.

Théatre

Comme une chaleur de volcan

Je l’avoue, je suis devenue une blasée du théâtre. Dernièrement, peu de spectacles provoquent un émoi, un bouillonnement chez moi. Ces temps-ci, c’est plus comme une tempête dans un verre d’eau ; beaucoup de bruit pour rien. J’étais loin de me douter que La déesse des mouches à feu allait mettre fin à mon désert théâtral. Portrait d’une pièce ouragan.

C’est beau, la jeunesse, mais ça fait mal aussi. Les sentiments sont intenses, tout est plus grand que nature : l’amour, la peine, l’amitié. Tout est prétexte à sublimer cette immensité. C’est ce qui arrive lorsqu’on a 14 ans et qu’on devient la Reine de tout. Saguenay, années 90. Catherine carbure à la musique de Nirvana, au film Pulp Fiction, principalement au personnage de Mia Wallace et à la Mess, cette drogue qui engourdit les sens et l’esprit. Suite au divorce de ses parents, Catherine cherche une échappatoire dans les partys, l’amour de Kevin et les expériences avec son amie Marie-Ève.

Ce sont onze Catherine qui nous sont présentées. Onze jeunes filles qui interprètent le même personnage. Elles sont en Catherine et Catherine est en chacune d’elles. Ces onze adolescentes viennent de l’École Secondaire Robert Gravel et ont été sélectionnés à travers plus de 200 participantes. Elles ont toutes un je ne sais quoi d’hypnotisant qui semble venir avec la brute réalité de l’adolescence. Elles ont entre 15 et 18 ans et dégagent un naturel désarmant que bien des acteurs établis pourraient envier. Elles jouent avec une fraicheur épurée et se montrent vulnérable devant le public ébahi. Rappelez-vous de leurs noms : Amaryllis Tremblay, Élizabeth Mageren, Charlie Cliche, Jade Tessier, Éléonore Loiselle, Zeneb Blanchet, Évelyne Laferrière, Kiamika Mouscardy-Plamondon, Éléonore Nault, Lori’Anne Bemba et Alexie Legendre. J’espère en revoir quelques-unes sur scène dans les prochaines années. Certes, la diction est inégale et il y a quelques bafouillages dans le texte, mais le spectateur pardonne rapidement, tant le reste est éclatant. Qui plus est, cela s’apprend, il faut tout de même laisser la chance aux coureurs.

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Loin de faire ‘‘pièce de secondaire’’, La déesse des mouches à feu présente toute la fougue de la jeunesse, mais toute l’incertitude aussi. La mise en scène est assurée conjointement par Alix Dufresne et Patrice Dubois, qui ont bien su diriger ces jeunes actrices. Le résultat final est dynamique et la narration ne vient en rien alourdir la représentation.

Le roman de Geneviève Pettersen est adapté au théâtre par l’auteure elle-même. Faisant un beau travail de réécriture, elle n’a pas sacrifié la violence des émotions de ce brasier qu’est l’adolescence. On parle de masturbation, de drogues, de sexualité, de mort, d’homosexualité, de racisme, des relations parents-enfants et j’en passe. Entendre cela de la bouche d’une actrice de 16 ans et non pas d’une de 25 ans qui performe, peut troubler certains spectateurs, mais il serait naïf de penser qu’une jeune fille en pleine puberté ne se touche pas. Le texte passe habilement du drame à la comédie, du narratif au figuratif. C’est candide, remplie d’images, ça montre l’ardeur de vivre d’une adolescente, sans en faire un cliché ambulant. Cela dépasse même les limites d’une seule personne ou même d’un seul lieu. Les thèmes abordés peuvent s’appliquer à l’ensemble de la jeunesse et sortent des limites du Saguenay. Cet éveil du printemps n’a pas d’époque, la déesse des mouches à feu vit encore et brûle tel un volcan en plein éruption.

Cette première collaboration du Théâtre PÀP avec le Théâtre de Quat’sous est présenté jusqu’au 30 mars, avec des supplémentaires les 17, 22 et 31 mars.

 

Théatre

On va jouer à un jeu…

Jean dit, la nouvelle création d’Olivier Choinière est présentement à l’affiche dans la salle principale du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Il s’appelle Luc. Il ne dit que la vérité. Dans une société où le mensonge est monnaie courante, qu’arrive-t-il lorsqu’un groupe d’individus disparates décident de ne jurer que par ce que Jean leur dit de faire? Peuvent-ils vraiment changer le monde qui les entoure? Ont-ils simplement raison de le faire?

Jean conquière petit à petit les sphères conjugales, familiales, amicales, professionnelles, scolaires, médicales, politiques et la caste exclusive du fameux 1%. Cette bande d’hurluberlus, à saveur de secte, finit par faire une conférence inspirée des AA, pour recruter des nouveaux membres, au nom de la vérité. Dans ces séquences, les acteurs invitent les spectateurs à venir, eux aussi, prêter allégeance à la vérité toute puissante : la leur. Cette intégration du public amène celui-ci à se questionner sur les limites entre le réel et la fiction au cœur même de la représentation. Lorsqu’il se fait demander s’il est prêt à dire toute la vérité, rien que la vérité, il est loin de se douter des conséquences de sa réponse. D’ailleurs, les spectateurs font partie intégrante de la pièce. Les acteurs les sollicitent souvent et interagissent avec eux

Dans un décor kitsch, tape à l’œil, avec des rideaux en paillettes d’or et des reproductions d’organes sur les murs et le plafond du théâtre, la scénographie se veut un plateau de télévision, voir même un décor maison, des plus mercantiles. Cela vient questionner les véritables intentions des protagonistes car, s’ils ont besoin d’un décor spectaculaire, font-ils également un spectacle d’eux-mêmes? Tous les éléments techniques et choix esthétiques viennent justifier ou contribuer au texte, ce qui la confirmation d’un événement spectaculaire complet et total. Jean dit surprend, Jean dit dénonce, Jean dit dérange.

La présence d’un groupe de Death Métal a fait beaucoup jaser, mais sert la représentation dans son entièreté. Cette musique, qui est considérée comme radicale, est anti-commerciale et va de paire avec la recherche de la vérité brute qui est tant prisée. Autant pour faire les raccords entre les scènes ou pour ponctuer l’accueil d’un nouveau disciple de la vérité, le chanteur Sébastien Croteau se donne avec intensité tout au long de la pièce.  Si le but était de troubler les foules, c’est sans aucun doute réussi ; le son puissant vient chercher.

Le lien que l’on peut faire avec la religion va de soi. Jean peut être comparé à Godot, qui ne vient jamais, ou à Dieu lui-même, qu’on ne voit pas, mais en lequel nous devons croire. Jean est invisible, mais on lui attribue des propos, on saccage en son nom. Il se manifeste par des apparitions, tel le buisson ardent de Moise. Entre chaque séquence, les protagonistes reproduisent des fresques bibliques et prennent la pause. Le spectateur n’a pas nécessairement le temps de faire le lien entre l’image et ce qui sera dit dans la prochaine scène, mais je suis certaine qu’un observateur spirituel averti pourrait approfondir sur le sujet.

Jean dit est une saturation d’images, de sons et de significations. Le spectateur est sollicité sur tous les niveaux de son intellect et de ses sens pendant l’entièreté du spectacle. C’est stimulant, certes, mais il y a tant de couches et de deuxième degrés que l’on s’y perd légèrement. Olivier Choinière tente de tout aborder, mais cette pièce aurait gagné à être plus ciblée. Les revendications derrière le texte et la mise en scène sont multiples et bousculent les concepts pré-établis de la Société avec un grand S. Vouloir refaire le monde un spectacle à la fois, ça ressemble à ça : c’est noble, mais c’est casse-gueule. Partir de ce jeu pourtant inoffensif auquel nous nous amusions étant enfants et le rendre moteur de la vérité absolue et du bouleversement de l’établissement social  est ingénieux et fascinant, malgré la structure dramatique répétitive. Cela amène une naïveté terrifiante aux aveux des personnages, qui révèlent le plus noir de l’âme humaine.

Jean dit est présenté jusqu’au 17 mars au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Théatre

Absurdement loufoque et indubitablement farfelu

Julien Corriveau et Jean-François Provençal se connaissent depuis des années, du temps où ils travaillaient ensemble au Zellers de St-Jean-sur-le-Richelieu, du temps où Julien portait les vêtements faits par sa mère et que Jean-François avait probablement plus de cheveux (no offense). Il présentait le 22 février dernier dans le cadre du festival Montréal en Lumière, leur spectacle Chansons drôles et drôleries chancelantes, un une heure trente de plaisanteries et bouffonneries, se divisant entre stand-up et chansons.

Brian Piton servait de première partie à ce dynamique duo. Finissant de l’École nationale de l’humour, vous avez pu le voir performer l’année dernière dans le gala de l’absurde au Zoofest. Il a su rendre loufoque une situation du quotidien grâce à son personnage minimaliste et ses réactions blasées.

La chimie de Corriveau et Provençal est indéniable. Ils semblent se connaître sur le bout des doigts et se complètent très bien. Cependant, leur numéro seul était, selon moi, la meilleure partie de la soirée. Ils ont chacun un humour différent, mais complémentaire. Que ce soit en faisant des imitations de pénis de célébrités québécoises ou déguisé en Monsieur Mousteille qui donne des conseils pour devenir humoriste, les deux artistes se démarquent à leur manière. Leurs parties stand-up étaient rodées et punchées avec les tournures absurdes que le public aime tant.

Après l’entracte, les spectateurs ont eu droit à un merveilleux greatest hits des chansons bien connues des Appendices, passant de Chandail de loup, à Courts sul’top pour terminer avec C’est juste la fin et faire Pour devenir un héros en rappel. Il est difficile de se retenir de rire lorsqu’on nous interprète une chanson censurée à l’harmonica! Nous avons également eu droit à Chanson pas finie, Pire journée de ma vie, J’aime les pinottes et Richard.

Je ne crois pas qu’il faut absolument être fan finie des Appendices pour apprécier ce spectacle. Certes, les références sont agréables à comprendre et les liens à faire, mais ce n’est pas impératif pour rire un bon coup. C’est un spectacle assez absurde, juste un peu grivois, qui fait rire de bon cœur! Désopilant, sans être extravagant. En bref, vous allez passer une bonne soirée!

Je vous invite à aller voir ce spectacle avec vos amis, votre famille (sans vos jeunes enfants) ou votre être cher, s’il revient un jour au Cabaret du Lion d’Or. En attendant, retapez-vous les séries des Appendices en vous rappelant les belles années.

Humour

Discours sur la normalité

L’homme-éléphant a été repris plusieurs fois au courant des années. Au cinéma par David Lynch avec Feu John Hurt dans le rôle titre. Sur Broadway, interprété par Bradley Cooper. Puis, finalement, c’est au tour de Benoit McGinnis de porter ce rôle gargantuesque sur ses épaules, sur la scène du Théâtre du Rideau Vert.

Le public suit l’histoire de Joseph  »John » Merrick, un être avec des malformations monstrueuses qui est mis en vitrine comme un animal de foire, avant d’être recueilli à l’hôpital de Londres, où il pourra passer la fin de ses jours de manière confortable. L’homme-éléphant, c’est ainsi qu’on le surnomme, rappelant l’une de ses déformations nasales qui lui donne l’allure d’une trompe. Sa laideur repousse et fascine, mais après tout, il reste un humain avec des désirs, des rêves, des envies. Le chirurgie Frédérick Treves lui apprendra comment se fondre dans la société, à obéir aux règles qui sont là pour nous rendre heureux, à devenir comme tout le monde.

Tous les codes de la représentation théâtrale sont présents. Le temps qui passe est souligné par la présence d’une grande horloge dans le fond de la scène et meuble les changements de scène. Les personnages sont divisés par caste, du plus riche au plus pauvre. Il y a l’homme d’église, la princesse, l’arnaqueur, le docteur, l’actrice, tout y passe. Ils livrent tous leur point de vue sur Merrick et tentent d’instaurer en lui un peu d’eux-mêmes. Les lieux varient avec les décors. Les quelques changements sont fluides et installent bien l’endroit de la scène suivante. Les costumes vont avec l’époque de la pièce et sont représentatifs des années 1 800. Tout fait du sens. Tout est correct.

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Par contre, cela manque cruellement d’émotion. Ce qui est étonnant, compte tenu de l’argument de la pièce. Le spectateur n’arrive pas à s’attacher aux personnages, car ils ne sont pas complexes. Ils ne représentent qu’une seule chose, ils manquent de raffinement. Les quelques moments d’émotions sont vus comme des débordements et ne cadrent pas avec le reste de la pièce. L’envie d’être attendrie, touchée, m’a tiraillé tout le long de la représentation. Chaque partie joue très bien son rôle. Les décors sont beaux, s’accordent parfaitement avec le temps. Les acteurs sont justes dans leur interprétation, mais il manque cette proximité sentimentale que le théâtre a le pouvoir de faire apparaître chez le spectateur.

Certes, la prouesse physique de McGinnis se doit d’être reconnue. Ce n’est pas un rôle facile. L’acteur nous a habitué à le voir dans des pièces où il interprète des personnages particulièrement intense, notamment les rôles titres dans Caligula, Hamlet ou Being at home with Claude et il se donne avec autant de force dans ce rôle-ci. Le public voit la difformité de Merrick chez lui sans qu’il n’ait besoin de porter la moindre prothèse. Son corps se tord, sa bouche devient pâteuse et l’homme-éléphant naît, devant nos yeux ébahis.

L’homme-éléphant est présenté au théâtre du Rideau Vert jusqu’au 3 mars.

Théatre

Chaque centimètre

Nyotaimori, c’est la nouvelle pièce de Sarah Berthiaume présentée jusqu’au 3 février au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Nyotaimori, ça parle de notre consommation. Ça parle du concept grandissant qui régit de plus en plus nos vies : « Je dormirai quand je serai mort. ». À travers ces dédales, Sarah Berthiaume réussit à emboiter cette multitude de sujets sans se perdre dans un labyrinthe insurmontable. Elle amène son public d’un côté à l’autre de l’océan à travers un réseau de propos. C’est bien établi, c’est bien fait, c’est bien dit. Que demandez de plus?

Le spectateur suit le destin de Maude (Christine Beaulieu), une pigiste qui travaille à son compte pour un peu de visibilité et encore moins d’argent. Devant respecter un gros deadline qui l’empêchera de partir en vacances avec sa conjointe (Macha Limonchik), elle se perd dans le web, la tentation numéro un de la procrastination. Onze onglets d’ouvert, tous plus inutiles les uns que les autres. Parmi ceux-là, le vidéo du concours Kiss a Yaris au Texas. Soixante-cinq heures de vide envahissant et cette envie irrésistible d’en faire partie, de n’être qu’un.

Les personnages se perdent dans l’espace et le temps. Le public se met à voyager, de l’Inde au Japon jusqu’à l’Amérique. Il fait la rencontre d’une couturière d’empower bra qui veut reprendre contrôle de son corps, mais surtout de sa vie, et d’un caresseur de voiture, qui vit selon les conditions de Toyota et où tout est dans la délicatesse et la caresse d’une carrosserie, avec l’aide d’un petit gang vert.

La scène à dispositif quadrifrontale est adroitement utilisée et ne devient pas un handicap pour les acteurs. La mise en scène de Sébastien David est ingénieuse tout en restant naturelle. Des objets, que l’on pensait accessoires ou banals décors, deviennent porteurs de sens et changent de fonctions selon les scènes.

Les interprètes sont parfaitement choisis pour donner souffle à ce texte bien ficelé. Christine Beaulieu, d’un charisme incroyable, ravage la scène par son authenticité, Macha Limonchik et Philippe Racine sont très justes et variés dans les 3 personnages qu’ils incarnent.

La beauté de Nyotaimori se trouve dans l’intelligibilité de la pièce.  Le spectateur comprend les sujets. Ils sont affichés clairement, sans toutefois être moralisateurs. Sarah Berthiaume souligne l’importance d’aborder, de dénoncer et de mettre en scène ces thèmes, cette matière. Elle nous force à écouter et à nous rendre compte de ce qui se passe, dans notre beau monde. Elle nous amène dans un voyage d’errance, à travers la mondialisation, la conciliation travail-famille, l’autonomie, la consommation, le rêve américain et la pauvreté humaine.

Chaque centimètre de notre vie est un agenda trop plein. Parce qu’on veut être épanouie dans tous les domaines. On veut réussir dans notre travail, on veut avoir une vie amoureuse florissante, on veut découvrir le monde. Mais il faut se remettre nos problèmes de bien-portant en perspective et se mettre à réfléchir à l’autre, à l’ailleurs, à ceux qui nous entourent et, peut-être, trouver des solutions. Puis, en plus, regarder un skydancer en tube se gonfler et se dégonfler, c’est beau.

Nyotaimori est présentée jusqu’au 3 février au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Théatre

Que la chasse commence

Lorsqu’un chien est blessé, la moindre des choses est de l’abattre. Dans le cas de La Meute, la blessure, c’est le début de la chasse. Après tout, tout cela n’est qu’un jeu.

Sophie est sur le pan de la porte. Elle a bu. Un peu trop. Un homme lui ouvre. Il s’appelle Martin. Il vit avec sa tante. Elle a une chambre à louer. Sophie la prend. Martin et elle se rapprochent. Après tout, ils vivent la même chose, ils ont tous les deux perdus leur emploi. Martin a besoin de faire de l’argent rapidement. Sophie propose une idée folle.

La nouvelle création de Catherine-Anne Toupin est présentée à guichet fermé à la Grande Licorne.  L’engouement autour de cette pièce est tel que les supplémentaires annoncées sont déjà complètes.

La grande question : ça parle de quoi?

La pièce aborde les sujets chauds de l’intimidation en ligne, la portée et la violence des mots et le peu de moyens qui existe pour faire face à ce genre de problèmes.

Le propos est sans aucun doute dans l’ère du temps. Avec le #MoiAussi, qui dénonce les abus faits aux femmes et le mouvement Time’s Up, qui prône l’égalité des sexes, La Meute démontre un problème qui sévit depuis un bon moment déjà : jusqu’où les gens sont-ils prêts à aller lorsqu’ils sont cachés sous le masque de l’anonymat?

Dans ce cas, le public suit le récit d’une femme, incarnée brillamment par Catherine-Anne Toupin, qui subit une violence psychologique assourdissante en ligne. Avec l’arrivée des réseaux sociaux, des blogues et des forums, les gens ne se posent plus la question si ce qu’ils disent est bien ou mal. Sous le joug de la liberté d’expression, ils se donnent le droit de tout dire, tout écrire, même l’irréparable. Elle a le dos large ces jours-ci, la liberté d’expression. Et La Meute s’en donné à cœur joie pour le prouver.

La mise en scène de Marc Beaupré est aboutie. Il a opté pour quelque chose d’imaginatif, mais de relativement naturel. Sa compréhension du texte est réussie et il transmet à merveille la brutalité du sujet. L’éclairage est également particulièrement porteur et mis de l’avant dans cette création, servant le propos, ponctuant les émotions et marquant l’ouverture et la fermeture de la pièce. Un gros bravo à Julie Basse et Étienne Boucher pour leur conception.

Guillaume Cyr est impeccable dans le rôle de Martin et la fine écriture de Catherine-Anne Toupin entourloupe le spectateur à le prendre en pitié et même, à le trouver attachant. Un rôle difficile qu’il prend sur ses épaules avec aisance. Quant à Lise Roy, elle reste égale à elle-même dans le rôle de la tendre tante.

La montée dramatique est finement effectuée et le public est floué devant le dénouement. Devant le sujet poignant de la pièce, il est facile de se laisser submerger par le sentiment d’inconfort. Cependant, les spectateurs sont encouragés à rire devant certaines situations complètement loufoques. Le fait de pouvoir décrocher aide le public à recevoir les mots durs et crus qui lui sont lancés. Ces mots terrifiants, et pourtant si vrais. La question est soulevée : Est-ce que les mots ont une aussi grande portée que les gestes? Est-ce que le faire de dire que l’on va faire quelque chose est aussi condamnable que de le faire?

Après tout, de quoi ont-ils peur, les hommes, si on leur enlève la peur de leurs semblables?

« Selon une étude, la plus grande peur des femmes est de se faire violer et tuer. Selon la même étude, la plus grand peur des hommes est de faire rire d’eux. »
– La Meute, Catherine-Anne Toupin

La peur du ridicule face à celle de la survie. C’est fou quand même.

La Meute est présentée au Théâtre La Licorne jusqu’au 17 février.

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Point de lumière à travers la neige

Esther Duquette et Gilles Poulin-Denis sont en couple. Esther reçoit une offre d’emploi pour aller travailler à Vancouver. Elle quitte donc son Montréal et ses environs pour le rêve de l’Ouest. Là-bas, ils doivent faire face à la solitude, la barrière de la langue, le clash culturel et l’autre, dans le but de définir : qu’est-ce que c’est être chez soi, à la maison?

Straight Winter Jacket était de passage à Montréal à la Petite Licorne pour quelques jours seulement, du 11 au 16 décembre. Ils ont passé par Vancouver le mois dernier et seront au Nouveau-Brunswick en janvier. Il s’agit d’une autofiction mixée avec juste assez de Réjean Ducharme. Deux couples se partagent la scène. Frédéric Lemay et Julie Trépanier actent les événements et Esther Duquette et Gilles Poulin-Denis (les vrais!) narrent la pièce et racontent au public leur histoire bien à eux.

Le choix de ne pas se jouer eux-mêmes en action est judicieux. Cela donne une deuxième dimension à la pièce. Il y a un aspect contemplatif et analytique de la part du couple face à leur propre situation. Le recul de ces protagonistes donne une nouvelle portée aux mots et aux événements. Les images n’en sont que plus éclatantes. La solitude à deux ne s’en ressent que plus. Le spectateur perçoit que l’écriture et la mise en scène de ce spectacle est quasi-thérapeutique pour le couple, se mettant dans la position d’observateur face à leur propre relation.

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Le tout est divisé en deux : ce qui se passe côté scène et ce qui se passe sur l’espace de jeu. À travers la musique de Robert Charlebois et les indications de dates et de lieux sur le rétroprojecteur, cela donne un résultat simple et ingénieux. C’est une mise en scène fait à partir de pas grand chose et qui fonctionne parfaitement. C’est beau, c’est poétique, c’est convivial. C’est une pièce « feel good » nostalgique comme on en a besoin dans le temps froid. Les personnages sont terriblement attachants, que ce soit lorsqu’Esther mime un jambon en anglais (I had to mime an ham) ou quand Gilles expatrie Alexandre-le-tabouret dans le corridor. Ils se créent un royaume, une principauté, où ils sont le Roi et la Princesse. Où ils deviennent fous.

Ensemble, Esther et Gilles découvrent que cela peut être difficile de se faire des amis. Ils découvrent que la liberté a souvent un prix et que celui-ci peut être une pluie constante de novembre à février. Que c’est bien beau de regarder les vinyles et de s’imaginer la musique, mais que c’est mieux d’avoir un tourne-disque. Ils découvrent qu’être chez soi n’est pas une question de ville, mais une question de décisions.

Théatre