Entrevue avec Meg Stuart sur Until our hearts stop

De Montréal à Berlin, j’ai eu la chance de m’entretenir avec la chorégraphe américaine Meg Stuart au sujet de son spectacle Until our hearts stop, qu’elle présentera lors de cette édition 2018 du Festival TransAmériques. La période est très active pour sa compagnie Damaged Goods, qui revient de tournée à New York, présente actuellement Hunter en Allemagne et s’apprête à rejoindre le Québec avant de repartir peu de temps plus tard pour la Belgique. Meg Stuart a pris mon appel en pleine répétition et  répondu à mes questions avec une voix douce et souriante. Elle sait communiquer le plaisir que ses interprètes et elle-même ont pris à créer cette dernière œuvre entre le théâtre et la danse, inspirée de magie, et accompagnée de musique jouée en direct. Until our hearts stop sera présenté pour deux dates seulement, les 25 et 26 mai à l’Usine C. Une rencontre avec les artistes est prévue à la suite de la première représentation.

Comment décririez-vous Until our hearts stop à quelqu’un qui ne l’a pas vu? À quoi faut-il s’attendre ?

C’est un spectacle plein de générosité, viscéral et très physique. Il inclut à la fois les éléments de la danse et du théâtre ; il n’a rien de froid ou d’abstrait. Il commence de façon assez minimaliste, prend du temps à démarrer mais une fois que vous entrez dedans, vous vous sentirez comme dans un hammam ! J’exagère, mais c’est quelque chose comme ça.

Cette semaine vous présentez votre solo Hunter à Berlin. Vous semblez avoir pris une direction très différente avec Until our hearts stop, avec six interprètes et trois musiciens sur scène.

Non ! C’est différent en terme d’échelle seulement. Il y du texte dans les deux spectacles… je dirais qu’ils sont liés, mais bien sûr il y a les énergies du groupe, des questions de dynamique de groupe. On s’adresse aussi directement au public. Mais il y a une certaine chaleur, des rêves, c’est une usine à rêves en un sens. Il y a des illusions, des souhaits, des désirs. C’est difficile à décrire ! C’est très physique, et ça parle aussi de l’absence, de ce qui manque dans nos vies,  et ces moments où elles nous entraînent dans un scénario de magie, d’illusions. Cela parle plus de communauté, comment nous partageons nos ressources, ce que nous faisons les uns pour les autres, jusqu’où nous irions pour l’autre, comment nous nous rencontrons.

Pouvez-vous nous expliquer le choix du titre ?

Au cours de la performance, on se sent parfois comme dans un concert. Until our hearts stop ressemble à un titre de chanson. Le spectacle parle aussi un peu d’obsessions, et dans une situation de désir, de moments où l’on perd complètement ses limites pour quelqu’un, où on lui fait une confiance aveugle au point d’être prêt à tout lui donner. C’est un peu ce moment. On dit parfois que l’on ferait n’importe quoi pour quelqu’un dans une situation, « jusqu’à ce que nos cœurs s’arrêtent de battre ». Donc cela évoque un peu cet instant rare où l’on n’a pas de limites, où l’on est engagé dans quelque chose à 100%. Je pense que cela parle d’amour en un sens, sans naïveté. Il s’agit de laisser les gens être qui ils sont, de toutes les façons possibles, « jusqu’à ce que nos cœurs s’arrêtent de battre ». On ne peut pas vraiment prévoir le changement, les directions que les choses prennent, et on ne décide pas non plus à quel moment nos cœurs s’arrêtent.

L’improvisation semble prendre une part importante dans votre travail. Quel rôle joue-t-elle dans Until our hearts stop ?

Il y a un long monologue improvisé, il [Kristof Van Boven] a un script mais il se sert principalement de la température de la salle et de son ressenti du public à ce moment-là. Nous avons surtout pensé l’improvisation dans un processus de création expérientiel: nous avons observé comment nos actions nous influençaient mutuellement, et de là est née une forme d’improvisation. Il ne s’agit donc pas d’une série de règles dans le temps mais plutôt d’une série de tâches ou d’actions. Mais le spectacle est devenu plus établi avec le temps bien sûr, et je dirais qu’il est improvisé plutôt dans sa réalisation, en dehors peut-être de ce moment avec Kristof.

Créez-vous principalement seule, ou s’agit-il d’un travail plus collaboratif avec l’ensemble de la compagnie ?

C’est moi qui l’initie, je choisis les personnes qui travailleront dessus, les sujets… J’arrive avec du matériel, quelques images en tête, des mouvements que je veux essayer. Par la suite je laisse chaque personne donner ce qu’elle peut, à partir de son vécu, de ses intérêts, et en dialogue avec le groupe. Peu à peu je prends note de choses qui m’intéressent. Ensuite nous construisons, pas à pas, et je donne une structure à l’ensemble. Mais ils donnent beaucoup, ils offrent du matériel, des idées. C’est un voyage que nous faisons ensemble. Je travaille aussi avec un dramaturge qui me donne des retours, et les gens qui m’entourent commentent et contribuent au processus aussi, si je manque de distance. Donc on fait ça ensemble, mais c’est moi qui prends les décisions finales sur le timing, la structure, le contenu, etc.

Pourquoi avez-vous décidé d’explorer le thème de la magie ?

Il y a quelque chose avec cet émerveillement des enfants qui m’intéresse… Je pense que c’est un moyen en quelque sorte de faire face à l’absence ou à la mort, ou à la fin des choses. Mais d’une façon assez tordue, par exemple lorsque l’on fait disparaître des personnes : on est impressionné, mais en même temps on réalise que ce n’est qu’une technique, et les personnes réapparaissent. Il est encore une fois question de crédulité, qui passe par la confiance. Je m’intéressais au mélange bizarre entre magie spectaculaire à la David Blaine (c’est un genre étonnant !) et celle plus ésotérique d’Aleister Crowley, qui part d’intentions, de matériaux et d’objets et qui espère que quelque chose se produise. Je trouvais qu’il y avait là un dialogue intéressant. Je pense qu’on retrouve un peu des deux dans le spectacle. Je me dis aussi que notre réalité est fondée sur ce en quoi nous croyons, et si nous déconstruisons nos croyances alors peut-être que nous découvrirons une autre réalité, mais en fait rien ne change. Et je pense que nous avons besoin de magie pour faire face à beaucoup d’autres choses qui ne fonctionnent pas comme les disputes, les cris… D’autres questions se posent aussi : sommes-nous sous l’emprise d’un charme, quels charmes voulons-nous laisser nous influencer… Quand nous disons qu’il y a de la magie dans l’air, qu’est-ce que cela signifie ? De quoi parlons-nous ? J’avais aussi envie de simplement passer du temps avec mes danseurs sur ces questions. Et puis je pense que nous avons besoin de plus de mystère dans nos vies.

Les interprètes de Until our hearts stop interagissent avec le public. Que diriez-vous que cela apporte en termes de rapport au spectateur?

Je pense que jusque là, vous pouvez avoir l’impression d’assister à des interactions privées entre les interprètes. Mais lorsque ce moment arrive, vous êtes pris en compte, reconnus et c’est simplement une agréable surprise. Cela apporte une pause sans qu’il y ait d’entracte. Les artistes sont extrêmement bienveillants, ils n’imposent à personne une situation improvisée et inconfortable. C’est un exemple de rencontre entre des personnes qui ne se connaissent pas, et au lieu de dire « Ne me dérangez pas », on dit « Que puis-je faire pour vous ? », « Comment puis-je vous aider ? ». Cet échange repose sur beaucoup de confiance et d’ouverture. Notre idée est de submerger le public de gentillesse. Et je pense que c’est subtil, parce que l’on ne s’en rend pas compte sur le moment, mais cela fait son effet plus tard. Cela nous fait réfléchir à la façon dont nous rencontrons des gens que nous ne connaissons pas, quelles sont  nos attentes. C’est une invitation pour le public, à se sentir détendu, inclus, connecté aux artistes et aux autres spectateurs, plutôt qu’isolé, concentré sur sa vie privée. C’est comme si nous étions unis, dans cette salle tous ensemble. Nous partageons ce moment ensemble.

Est-ce qu’il y a une réaction que vous espérez inspirer chez votre public ?

Ils peuvent se demander à quel point ils sont ouverts, et généreux, comment ils aiment qu’on les touche, ce qui les émeut. Le spectacle pourrait leur donner envie d’être plus proches les uns des autres. Il peut inspirer plusieurs réactions, les gens peuvent également en sortir mélancoliques. Je serai satisfaite si cela leur inspire quelque chose!

Le FTA cherche à promouvoir des œuvres d’avant-garde. Qu’est-ce que ça signifie pour vous, est-ce important pour vous ?

Ce qui est avant-gardiste dépend intrinsèquement de l’ère culturelle dans laquelle on se trouve; il s’agit de résister à la norme. Ce qui me plaît, c’est peut-être les créations qui vont chercher un public plus large, ou qui surprennent le spectateur en dépassant ses attentes. Pour ma part, j’aime voir de nouveaux travaux, de nouvelles approches.

Avez-vous prévu de voir d’autres spectacles du FTA pendant votre séjour à Montréal ?

Malheureusement, je ne pourrai finalement pas assister au festival. Nous revenons juste de New York, je travaille aussi sur d’autres choses, et ça fait vraiment trop pour moi. C’est une triste nouvelle! Mais je compte sur mes danseurs pour m’en parler à leur retour.

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Depuis que Montréal m’a accueillie il y a quelques mois, je découvre avec bonheur ses festivals si nombreux, ses salles de spectacles, sa vie nocturne, ses a...