Les Harding : défi relevé, tout en délicatesse

Au cœur de cette pièce brillamment écrite et mise en scène par Alexia Bürger, un drame bien réel, celui de l’explosion du train qui a causé la mort de quarante-sept personnes à Lac-Mégantic le 6 juillet 2013. Sur scène, trois hommes bien réels eux aussi, qui ont pour point commun le plus évident de porter le même nom: le Thomas Harding québécois, conducteur du train accusé de négligence criminelle et récemment acquitté, le Britannique, écrivain hanté par le décès accidentel de son jeune fils, et l’Américain, assureur spécialisé dans les compagnies pétrolières et ferroviaires. Et leur rencontre, cette fois issue de l’imagination de l’auteur. Le théâtre documentaire rencontre la fiction pour aborder les thèmes de la responsabilité individuelle et collective, de la difficulté de vivre après un traumatisme, et de la valeur de la vie humaine.

Ensemble sur scène tout le long du spectacle, le trio de comédiens livre une performance remarquable de sensibilité et de justesse, autant dans les moments d’humour que dans les passages plus graves. Dans le rôle du cheminot, Bruno Marcil ouvre la réflexion sur la portée de nos actions et sur le poids de la culpabilité. Grande émotion dans la salle lorsqu’il énumère les prénoms de chacune des victimes. Jamais larmoyant, il nous offre un point de vue très humain sur la catastrophe. Le deuil du personnage de l’écrivain joué par Patrice Dubois se pose en écho, et permet d’élargir le thème de Mégantic à un propos plus universel. Obsédé par son rôle dans l’accident de vélo de son fils, on le voit tenter de se reconstruire à travers des gestes rituels, dénués de sens. Un ajout risqué à la pièce, qui aurait pu alourdir un sujet déjà sombre, mais la finesse du texte et du jeu évitent le piège. Martin Drainville, quant à lui, incarne l’expert en assurance qui contrebalance la douleur des deux autres Thomas Harding par sa redoutable rationalité. Un accident, pour lui, c’est avant tout un sinistre. Figure du système capitaliste, il estime le prix de la vie à travers des calculs mathématiques et sa fameuse théorie de la tranche de fromage suisse, incapable de s’avouer que son travail et son quotidien contrôlé avec manie ne le rendent pas heureux.

Les décors spectaculaires conçus pas Simon Guilbault intègrent toute la scène dans un large ensemble de plaques de métal évoquant des chemins de fer ou l’intérieur d’un wagon, avec un très bel effet de perspective. Ils prennent tout leur sens avec les éclairages de Mathieu Roy, qui signe également des projections vidéos simples mais bien pensées. Un travail chorégraphique sur les déplacements des trois hommes ajoute à la poésie du spectacle et à la complémentarité des personnages. A souligner également, des intermèdes chantés en chœur viennent ponctuer la pièce avec un répertoire de chansons sur le thème du train. Toujours risqué au théâtre, mais ici l’initiative a réellement quelque chose à apporter à l’ensemble.

Avec Les Harding, Alexia Bürger signe un texte riche, solide et sensible, mis en valeur par une interprétation très juste et une mise en scène audacieuse, pleine de bonnes idées. A ne pas manquer, en clôture de saison du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 5 mai.

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