Tous les articles

Théâtre du Nouveau Monde

375mtl_zf_855x585_lucreceborgia

Le retour de Lucrèce

Voilà maintenant neuf ans que la Comédie-Française avait mis les pieds à Montréal. La dernière fois, c’était pour présenter Le Malade imaginaire de Molière (mise en scène de Claude Stratz). Cet été la troupe est de retour pour présenter Lucrèce Borgia de Victor Hugo, drame historique mis en scène par Denis Podalydès. Acteur connu et reconnu par ses pairs, il entre à la Comédie-Française en 1997. Son travail de metteur en scène lui a notamment valu de remporter le Molière de la mise en scène pour Cyrano de Bergerac monté aussi à la Comédie-Française en 2006.

Cette pièce, qui figure depuis sa création dans le répertoire de la Comédie-Française, est un drame historique à l’intérieur duquel se confrontent le politique et l’individu. Lucrèce Borgia raconte l’histoire de Gennaro, jeune homme orphelin, fruit d’un amour incestueux entre Lucrèce Borgia et son frère, ignorant depuis toujours l’identité de ses parents. La pièce débute lors d’un carnaval à Venise où il rencontre une mystérieuse inconnue (Borgia) qu’il croit éprise de lui. S’en suit alors un énorme malentendu entre la reine Lucrèce et son mari, Don Alphonse d’Este, qui prend Gennaro pour l’amant de sa femme et désir sa mort.

Dans sa mise en scène originale, Denis Podalydès travestissait Guillaume Gallienne dans le rôle de la mère et Suliane Brahim dans celui du fils. Or, dans la version présentée dans le cadre du 375e anniversaire de Montréal au Théâtre du Nouveau Monde, c’est Elsa Lepoivre (Les Damnés) qui prête ses traits au mythique personnage de Lucrèce Borgia. Son interprétation très subtile alterne entre la victime et le bourreau. Personnage mythique fort et souvent diabolisé, la reine que nous présente Elsa Lepoivre est totalement humaine. D’abord mère, femme, puis reine, elle est complète et transmet davantage qu’une simple représentation d’un règne de la terreur et de la débauche. Elle nous montre la femme imparfaite, fragile, sensible et hantée par son passé. Cette représentation du personnage offre donc aux spectateurs à la fois, une dirigeante de son temps, mais accentue par le fait même son individualité.

L’interprétation de la troupe est solide, certains rôles, légèrement plus caricaturaux que d’autres, transmettent bien le côté grotesque présent dans l’écriture de Hugo. L’exagération est présente dans toute l’interprétation, mais volontaire étant donné l’excès dans l’oeuvre elle-même. Les effets y sont parfois surprenants, mais rien de choquant, peut-être en aurions-nous pris davantage.

À l’inverse, la scénographie de Eric Ruf est sombre, intelligente et souligne les différents lieux sans prendre toute la place. Il nous fait passer d’une gondole à Venise, à un château italien en l’espace d’un instant, le tout très sobrement. Il en va de même pour les magnifiques costumes signés Christian Lacroix qui habille habilement les personnages et nous transporte dans le temps.

La représentation d’une durée de deux heures (sans entracte) défile à toute allure. Le rythme des scènes transmet l’urgence et il vaut mieux suivre. Vous ne verrez pas passer ces heures je vous l’assure et bien que les grandes lignes de l’histoire nous soient plutôt évidentes aujourd’hui, vous ne manquerez pas d’y trouver quelques échos contemporains! La Comédie-Française est en ville, alors si vous voulez un classique intelligemment interprété dépêchez-vous, ils repartent bientôt!

Théatre
monsieuribrahim_733

Le courage de la tolérance

Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran a d’abord été un roman, puis un film et finalement une pièce. Pour terminer sa tournée dans la province en beauté, Éric-Emmanuel Schmitt vient défaire ses valises dans la salle du Théâtre du Nouveau Monde. Cette pièce, on ne savait pas qu’on en avait besoin. C’est un petit coin de rue Bleu qui n’est pas bleu et de croissant de mer qui vient se glisser dans notre hiver québécois. C’est un garçon devenu un homme qui se lie d’amitié avec un épicier pas vraiment arabe (car être arabe, c’est être ouvert de 8h le matin à minuit et même le dimanche dans le domaine de l’épicerie), pas vraiment musulman, un peu spirituel, mais surtout, qui sait ce qu’il y a dans son Coran.

Éric-Emmanuel Schmitt n’est pas un acteur. C’est un écrivain. C’est pourquoi se sont les mots qui sont mis de l’avant dans cette représentation théâtrale. Le moment devient aussi simple que s’asseoir dans le noir et se faire narrer une histoire, comme un enfant qui se ferait raconter un conte avant de s’endormir. Le vocabulaire un peu littéraire de la pièce n’alourdit pas la représentation, mais lui sert plutôt par ses descriptions détaillées. Il est ainsi facile de se transporter dans l’imaginaire créé par l’auteur.

Les nuances de jeu sont subtiles. Éric-Emmanuel alterne entre les différents personnages de la pièce avec un léger changement de ton et d’accent. Sa voix nous envoûte et nous donne envie de fermer les yeux afin de mieux partir en voyage, nous aussi, avec monsieur Ibrahim et le petit Momo. La scénographie est très simple et évocatrice des différents lieux relatés dans l’histoire. Un coin bureau, pour la bibliothèque de son père et son appartement, un coin épicerie où se passent ses rencontres avec monsieur Ibrahim, un coin intimiste pour ses rencontres avec les prostitués de la rue Paradis et, en fond de scène, un coin de ciel, de sable, d’ailleurs. Éric-Emmanuel Schmitt fait évoluer Moïse entre ces lieux où, petit à petit, il devient un homme.

monsieuribrahim_500

Malgré la performance inégale du micro et quelques accrochages de texte, choses que le public semblait très enclin à pardonner étant donné que l’acteur est seul sur scène pendant le 1h50 que dure la pièce, la pièce vaut le déplacement. C’est une pièce qui perce le gris de l’hiver et prouve au public que le fait d’être juif, chrétien ou musulman n’est pas censé être une barrière entre les individus. Au contraire, cela peut être une fenêtre sur la découverte, l’expérience, l’apprentissage. Une fenêtre où un juif qui lit le Coran dépasse l’indifférence d’un père et l’absence d’une mère.

La pièce Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran est présentée au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 5 mars.

 

Théatre
importanceetreconstantentete

L’Importance d’être Constant jouée (enfin) au Québec

Oscar Wilde s’invite sur les planches du Théâtre du Nouveau Monde cet automne. L’Importance d’être Constant fait une première apparition au Québec pour cette pièce créée en 1895 à Londres. Mise en scène par Yves Desgagnés et traduite par Normand Chaurette, les valeurs libertines se jouent amèrement des diktats victoriens et du même coup, bousculent peut-être nos principes moraux actuels.

Vincent Fafard et Maxime Denommé. crédit photo : Yves Renaud

Vincent Fafard et Maxime Denommé. crédit photo : Yves Renaud

À l’aube du XXe siècle, alors que les bonnes manières et une étiquette irréprochable sont de mise, deux jeunes libertins de la haute-société victorienne jouant les dandys se créent une double vie afin de fuir les conventions sociales. L’un, John Worthing joué par Maxime Dénommé, a un frère fictif et dépravé vivant à Londres du nom de Constant, ce qui lui permet d’aller prendre son pied tous les weekends en ville. L’autre, Algernon Moncrieff porté par Vincent Fafard, fuit une tante, Lady Bracknell, prêtresse du bon maintient et des froufrous, en se portant à toutes occasions au chevet d’un proche souffrant de toutes les maladies. Vautrés tous deux dans leur provoquant mensonge, tout ne pourrait qu’aller pour le mieux, si ce n’est qu’une fois de plus, l’amour s’en mêle! John, se faisant passer pour Constant, fait la cour à Gwendoline (Anne-Élizabeth Bossé), la cousine un peu timbrée d’Algernon. Ce dernier, voulant jouer un tour à son ami, va à la rencontre de la protégée de John, Cecily Cardew (Virginie Ranger-Beauregard), une jeune fleur frivole et rêveuse qui fantasme d’enfin rencontrer le débauché Constant. Pour pousser sa comédie, Algernon se fait passer lui aussi pour Constant et tombe tout de suite sous le charme de l’innocence et de la fraicheur de la belle Cecily. Mais voilà que Gwendoline souhaite retrouver son nouveau fiancé dans sa campagne natale et fait malencontreusement la connaissance de Cecily, nouvellement fiancée elle aussi à un Constant.

La supercherie ne fera pas long feu puisque les deux scélérats trouveront que cette double identité est bien lourde à porter. De plus, leur belle voue un intérêt viscéral presque charnel au prénom de Constant, alors comment se débarrasser désormais de cette fausse identité?

La quête de l’authenticité prend ici une grande place. Sommes-nous plus près de ce que nous voulons être en portant un masque? « C’est lorsqu’il parle en son nom que l’homme est le moins lui-même. Donnez-lui un masque et il vous dira la vérité. », affirmait Oscar Wilde. Ironiquement, nos deux protagonistes recherchent l’authenticité en revêtant un autre chapeau; ils sont en marge de leur société mais ne font que dévoiler la part humaine d’eux-mêmes. Cette part nous démontre finalement, à l’issu de la pièce, que la morale est propre à chaque société et qu’elle cache de son voile illusoire les travers si humains de l’esprit.

Maxime Denommée, Anne-Élisabeth Bossé, Raymond Bouchard, Vincent Fafard. Crédit photo : Yves Renaud

Maxime Denommée, Anne-Élisabeth Bossé, Raymond Bouchard, Vincent Fafard. Crédit photo : Yves Renaud

On ne peut passer sous silence le personnage de la cinglante Lady Bracknell, pilier de l’establishment, qui est joué traditionnellement par un homme. Cette fois c’est Raymond Bouchard qui se travestit pour tordre les oreilles de ces jeunes gens à coup de répliques grinçantes sur les basses mœurs. À lui seul, avec son air pince-sans-rire et son maquillage à outrance, il fait pouffer le public et on l’écouterait pendant des heures tel un « womanshow » juger de haut la décrépitude de l’humanité. Chapeau bas également à Martin Ferland qui a usé d’ingéniosité pour créer le magnifique décor où une titanesque tasse de thé fait office de pièce centrale et une cuillère s’utilise à titre de canapé.

Adulé de son vivant mais critiqué pour ses nombreux procès, Oscar Wilde s’affirmait libertin pur et dur et se moquait des diktats que la société victorienne défendait. Encore une fois, à travers L’Importance d’être Constant, nous retrouvons son humour salé et décadent où il se joue de l’existence fardée et tirée à quatre épingles de son clan social. À nous maintenant de voir si la pensée de Wilde a su faire son chemin et si le masque des apparences tend à disparaître un siècle plus tard.

La pièce est présentée au TNM jusqu’au 6 décembre.

Théatre
Icare au TNM_photographe Yves Renaud_YRC6951

Un peu plus haut, un peu plus loin

Vous savez l’expression « faire du neuf avec du vieux » ?  Et bien, c’est exactement ce qui se passe en ce moment sur la scène du Théâtre du Nouveau Monde ! Le tandem créatif que forment Michel Lemieux et Victor Pilon a fait appel au dramaturge Olivier Kemeid pour revisiter le mythe fondateur d’Icare, mort après avoir volé trop près du soleil.

Crédit photo :  Yves Renaud

Crédit photo : Yves Renaud

Du mythe, Olivier Kemeid a surtout gardé la troublante relation père-fils, tension universelle qui n’a vraisemblablement pas vieilli d’une ride depuis les Grecs. Dans la transposition de l’auteur, l’ascension d’Icare vers le soleil devient plutôt la quête d’une vérité qui lui sera, au final, tout aussi fatale. Dans le rôle-titre, Renaud Lacelle-Bourdon prouve une fois de plus qu’il est à la hauteur des grandes figures mythiques (il a campé un intense et charnel Néron à La Licorne cet automne). Quant à Robert Lalonde, que l’on voit trop peu souvent au théâtre, il transmet avec finesse toute la vulnérabilité de Dédale, ce grand architecte en manque d’admiration pour son fils. Ce dernier étant trop occupé à gérer les fantômes de son passé, joués par Maxime Denommée, Pascale Bussières et Loïk Martineau, sur scène grâce à la technologie des hologrammes. Notons également la présence de la mezzo-soprano Noëlla Huet, coryphée abandonnée par ses choreutes, qui vient ponctuellement chanter (en grec ancien, avec sous-titres en français) le destin tragique des personnages.

En plus d’être une relecture moderne du mythe d’Icare, la création présentée au TNM jusqu’au 8 février montre aussi à quel point le théâtre contemporain est perméable à d’autres disciplines artistiques, comme les arts visuels, le cinéma, le chant, la musique et le son. Dans le cas d’Icare, on a droit à tout un spectacle multimédia, et il serait sans doute un peu malhonnête de le juger exclusivement comme une pièce de théâtre. Il s’agit plutôt d’un spectacle hybride qui témoigne magnifiquement de l’actuelle porosité des frontières artistiques.

Crédit photo :  Yves Renaud

Crédit photo : Yves Renaud

La plupart du temps, sans s’en rendre compte, on utilise simultanément plusieurs de nos sens. En ce moment, par exemple, je touche le clavier de mon ordinateur, je regarde les lettres apparaître sur l’écran, tout ça en entendant mes charmants voisins d’en haut marcher du talon.  Ça se fait tout seul. Avec Icare, impossible d’amalgamer tous les sens, un peu comme si on devait les décortiquer un à un avant de pouvoir les ressentir réellement.  Ce sont nos yeux qui sont les premiers sollicités, l’environnement virtuel étant si impressionnant que, par moments, on se sent littéralement étourdi. Les effets visuels et les présences holographiques inondent à tel point notre cerveau que les mots d’Olivier Kemeid restent ancrés dans nos conduits auditifs. Oubliez que l’on a affaire ici à un environnement virtuel, en acceptant le mariage du vrai et du faux, vous verrez que la richesse du texte arrivera superbement à marcher côte à côte avec les prouesses technologiques.

Alors, pour une fois, laissons donc nos sens être dupes. Ça vaut le coup.

Icare, au Théâtre du Nouveau Monde, jusqu’au 8 février 2014.

Théatre
Des-femmes

Rencontres de l’eau et de la terre

Six heures et demie – c’est le temps que nous avons consacré, vendredi soir, à écouter les mots de Sophocle, dans la trilogie Des femmes présentée tout le mois de mai au Théâtre du Nouveau Monde. Certains, curieusement, semblent considérer que c’est tout un marathon pour le spectateur, un effort de longue haleine, une épreuve – qui en vaut la peine, mais tout de même une épreuve. Sauf qu’on y va après tout pour se faire raconter des histoires, non? Accrochés aux images de Wajdi.

Comme souvent chez Mouawad, on sent, on ressent l’influence des éléments de la nature. Ils sont, là, particulièrement tangibles.

À l’ouverture des Trachiniennes, récit de désir et de douleur, une longue ondée, pendant la chanson du chœur, oblige les personnages à s’abriter sous une grande toile; et ça crépite sur le plastique, et de grandes lampées se déversent parfois sur les dalles ocre qui composent l’espace de la tragédie de Déjanire. La pluie cesse, mais l’eau demeure omniprésente, ruisselant en giclées brillantes, lavant ou collant les vêtements sur les corps. À un moment, la servante douche sa maîtresse de seaux d’eau qui éclaboussent en gerbes scintillantes la forme cambrée de la noble Déjanire, toute à l’exultation du retour tant espéré de son mari. Après, le tissu sec de la nouvelle robe qu’elle enfile par-dessus son sous-vêtement mouillé se tache d’humidité, au fil de ses mouvements inquiets, jaloux, et de ses déplacements lancinants sur le sol moite et glissant.

Marie-Ève Perron, Olivier Constant, Sylvie Drapeau, Patrick Le Mauff | Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

Antigone, récit de révolte, se déroule quant à lui sous le signe de la terre. La terre noire et sèche dont se barbouille en entier l’héroïne afin de passer inaperçue quand elle va clandestinement enterrer son frère, de façon symbolique, en recouvrant le cadavre, dont la Cité dénie la sépulture, de poussière. Et puis, la pierre blanche du rocher à l’intérieur duquel on l’enterre vivante pour la punir de sa désobéissance envers la loi, elle qui obéit plutôt à sa foi. La terre, tombeau; la terre, demeure d’Hadès, celui qui règne sur les morts.

Sara Llorca, Charlotte Farcet | Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

Et quand le troisième volet, récit de vengeance, commence, on retrouve la pluie, mais, ici, comme les dalles oxydées ont été remplacées par une sorte de grand carré de sable, c’est dans la boue que pataugeront les personnages d’Électre. Les vêtements y traînent, s’y maculent sans cérémonie; la protagoniste en oint son corps comme de peintures de guerre; elle façonne une mère de boue dont elle détruit la tête à coups de batte qui font gicler du vaseux tout autour. Électre vit dans la fange et attend que son frère Oreste vienne tout purifier. Puis l’eau revole. La boucle est bouclée.

Sara Llorca, Samuël Côté | Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

Vous aurez donc le choix de la frugalité ou de la gloutonnerie puisque Les Trachiniennes, Antigone et Électre vous sont commodément proposées en format séparé la semaine et en suite appréciable les samedi et dimanche, jusqu’au 6 juin.

Et, dites, le débat de l’année passée, ça vous titille encore?

Théatre