Tous les articles

Théâtre Denise-Pelletier

cantatrice©Frédérique Ménard-Aubin-60111

Leçon d’absurdité avec le théâtre de Ionesco

Au diable la logique! C’est avec délice que je me suis plongée, vendredi dernier, dans l’univers absurde d’Eugène Ionesco avec La Cantatrice chauve et La Leçon, présentées au Théâtre Denise-Pelletier.

Œuvres fondatrices du théâtre de l’absurde, ces deux pièces souvent présentées ensemble nous mènent dans un crescendo de dialogues déjantés. Remettant en question les fondements de nos raisonnements logiques (« L’expérience nous apprend que lorsqu’on entend sonner à la porte, c’est qu’il n’y a jamais personne! »), la pièce offre un spectacle aussi ludique que captivant.

Mise en scène par Frédéric Dubois, bien à l’aise dans l’univers de Ionesco, la production reprend en partie la distribution de la version montée en 2008. Simon Dépot, Monelle Guertin, Éliot Laprise, Catherine Larochelle, Pierre Limoges et Ansie St-Martin se lancent adroitement la réplique dans un décor minimaliste, mais fort efficace (réalisé par Marie-Renée Bourget Harvey).

Ansie-St-Martin, Monelle Guertin, Pierre Limoges et (à gauche) Simon Dépot. Crédit Photo : Frédérique Ménard-Aubin

Ansie-St-Martin, Monelle Guertin, Pierre Limoges et (à gauche) Simon Dépot. Crédit Photo : Frédérique Ménard-Aubin

M. et Mme Smith, un couple de bourgeois anglais, échangent des banalités après avoir soupé. La conversation aux propos plutôt incohérents dépasse les limites de la logique. Après avoir affirmé qu’ils avaient bien mangé, qu’ils habitent les environs de Londres et que leur nom est Smith, ils discutent de la mort de Bobby Watson. Difficile toutefois de déterminer de qui il s’agit précisément, car tout le monde dans cette famille semble porter ce nom, hommes comme femmes. C’est alors qu’arrivent M. et Mme Martin.

En attendant que Mary, la bonne, annonce leur arrivée, M. et Mme Martin, qui ne se connaissent vraisemblablement pas, se mettent à discuter. De fil en aiguille, ils découvrent une curieuse série de coïncidences les concernant. N’est-il pas bizarre, n’est-il pas étrange qu’ils aient voyagé à bord du même train, dans le même compartiment, assis l’un en face de l’autre, pour se rendre dans la même ville, à la même adresse, au même étage, dans le même appartement? Interloqués, ils constatent même qu’ils dorment dans le même lit, et qu’ils ont tous deux une petite fille qui porte le même nom, et qui a un œil rouge et un œil blanc!

Ansie St-Martin Simon Dépot, Monelle Guertin, Pierre Limoges. Crédit Photo : Frédérique Ménard-Aubin

Ansie St-Martin Simon Dépot, Monelle Guertin, Pierre Limoges. Crédit Photo : Frédérique Ménard-Aubin

Heureux de se rappeler qu’ils sont mari et femme, ils tombent dans les bras l’un de l’autre. Mais ils n’entendent pas la bonne glisser au public la confidence suivante : ils ne sont pas vraiment ceux qu’ils croient être…

La Leçon, qui laisse le public un peu moins hilare que la pièce la précédant, offre également un spectacle de l’absurde aux répliques frôlant le délire. Un peu plus courte, elle offre la particularité de ne jamais être jouée par les mêmes comédiens soir après soir, sa distribution étant tirée au hasard par le public avant l’entracte.

La Cantatrice chauve et La Leçon d’Eugène Ionesco, présentées du 6 au 28 février au Théâtre Denise-Pelletier, valent absolument le détour. Un pur plaisir à regarder, vous en rirez à gorge déployée!

 

 

Théatre
Julie Gagné, Agathe Lanctôt et Jean-François Blanchard. Photographe : Luc Lavergne

Théâtre d’avant-hier, jeunesse d’aujourd’hui

C’était soir de première vendredi dernier au Théâtre Denise-Pelletier. Dans le froid glacial de janvier, très peu de comédiens et de journalistes pour assister au Jeu de l’amour et du hasard. Les invités d’honneur? Des adolescents en souliers, sans tuque ni foulard, la « falle à l’air », comme dirait l’autre. Tant mieux, puisque la production de la Société Richard III m’a semblé être conçue sur mesure pour eux.

Certains sont arrivés en autobus scolaire, d’autres ont longuement décrit le pénible trajet d’autobus qui les a menés jusqu’aux grandes portes vitrées du théâtre de la rue Sainte-Catherine Est. Bref, ça grouillait et ça jacassait dans la salle avant le début de la représentation. Je me suis demandé si cette comédie de Marivaux, présentée pour la première fois en 1730, allait réussir à les captiver, ou à tout le moins à les tenir éveillés pendant un peu plus de deux heures. L’histoire racontée est somme toute assez conventionnelle : Silvia, jeune femme destinée à Dorante, désire voir son prétendant avant de se marier à lui. Elle décide donc de changer de costume et de rôle avec Lisette, sa servante, sans se douter que Dorante et son valet, Arlequin, ont usé du même stratagème.  Évidemment, la situation donne lieu à plusieurs scènes loufoques qui ont tôt fait de séduire le public.

Daniel Desparois et Julie Gagné. Photographe : Luc Lavergne

Si la mise en scène de Carl Poliquin peut paraître un brin classique, c’est précisément cette caractéristique qui permet aux jeunes spectateurs d’être emportés par l’intelligence et la finesse du texte de Marivaux. Les personnages nagent dans un décor changeant, où de larges panneaux pivotent pour transformer l’espace. Le résultat est simple et dépouillé, laissant encore une fois toute la place aux mots de l’auteur. Près de la commedia dell’arte, le jeu des acteurs, principalement celui des serviteurs, est souvent à la limite du burlesque. Sans nullement être agacés par cet excès de bouffonnerie, les jeunes riaient aux éclats devant les nombreuses frasques de Lisette (Julie Gagné) et Arlequin (Daniel Desparois), comme ils ont été charmés par le jeu plus subtil de Guillaume Champoux et d’Agathe Lanctôt dans les rôles de Dorante et Silvia. En ce début de saison théâtrale hivernale, Carl Poliquin propose donc une version divertissante et légère du Jeu de l’amour et du hasard, qui, à -20 degrés Celsius, se prend comme un bon chocolat chaud bien sucré.

L’objectif principal du Théâtre Denise-Pelletier est d’initier les jeunes au théâtre et de leur offrir des œuvres de répertoire tournées vers la jeunesse. Avec Le jeu de l’amour et du hasard, cette mission est franchement accomplie. Les jeunes se sont instantanément levés après la dernière scène, sans vouloir être polis comme bon nombre de spectateurs plus vieux, mais réellement conquis par la pièce à laquelle ils venaient d’assister. Pendant que j’ajustais minutieusement mon foulard avant de sortir à l’extérieur combattre les éléments, ils discutaient vivement du jeu des acteurs et du propos de la pièce, tout en soignant leur tenue hivernale savamment négligée. Sentir le théâtre être en vie comme ça, quand il passe par les réflexions d’adolescents de 16 ans, me rappelle à quel point le jeune public, même quand on souhaite le faire rire, mérite d’être pris au sérieux.

Le jeu de l’amour et du hasard, jusqu’au 15 février 2013 au Théâtre Denise-Pelletier.

Théatre
De gauche à droite, dans le sens des aiguilles d’une montre  : Jacques Baril, Edgar Fruitier,  Stéfan Perreault, Olivier Courtois,  Jean-Marie Moncelet, Sylvio Archambault, Dany Michaud, Yves Bélanger, Marcel Pomerlo, Jean-François Boudreau, Jean-Bernard Hébert et Vincent Bilodeau
Photographe : Mathieu Rivard

Le bénéfice du doute

À une époque où l’opinion prend de plus en plus de place et où chacun semble détenir la seule et unique vérité absolue, la pièce Douze hommes en colère, écrite par Réginald Rose en 1953, se présente comme un véritable miroir de la société actuelle.

C’est effectivement le premier constat qui vient en tête à la sortie de la pièce, une production de Jean-Bernard Hébert inc. présentée par le Théâtre Denise-Pelletier.  Dans un huis clos, douze jurés doivent décider du sort d’un jeune de dix-neuf ans accusé du meurtre de son père.  Les jurés, tous des hommes, viennent de différents horizons sociaux, ont des expériences de vie différentes et pourtant, ils partagent presque tous la même opinion sur le verdict à rendre.  Presque, parce qu’un seul d’entre eux osera questionner, revoir les preuves et soulever le doute raisonnable.  S’il est pourtant lui-même convaincu de la culpabilité du jeune homme dès les premiers instants de la pièce, c’est pour la valeur intrinsèque du débat et du doute qu’il maintient le jury captif de son arène de délibérations. Les esprits commencent alors à s’échauffer, la colère monte et le débat s’enclenche, si bien que la responsabilité de l’accusé, qui ne laissait d’abord présager aucune incertitude, semble soudain tout à fait contestable.

de gauche à droite : Jean-Bernard Hébert ; assis : Olivier Courtois, Yves Bélanger, Jean-François Boudreau, Jacques Baril, Edgar Fruitier
Photographe : Mathieu Rivard

La mise en scène de Jacques Rossi s’appuie sans conteste sur le film Douze hommes en colère, sorti en 1957, la trame sonore omniprésente ne laissant du reste aucun doute sur les intentions du metteur en scène.  En effet, l’action se déroule pendant un peu plus de deux heures dans la même pièce, circulaire cette fois, où il n’y a que douze chaises et une petite table carrée.  L’effet d’enfermement et d’oppression généré par le décor est magnifié par le jeu des acteurs, tous très justes dans les rôles des douze jurés.  Vincent Bilodeau, dans la peau d’un homme colérique et sensible, fait rire et grincer des dents à la fois, alors que le personnage de vieil homme campé par Edgar Fruitier est attachant et sensé.  La palme revient cependant à Jean-Bernard Hébert, brillant et posé à chacune de ses interventions.  Il faut dire que son personnage, archétype du citoyen modèle, y est pour quelque chose.  Sans se laisser convaincre facilement, il écoute, réfléchit, soupèse et réfléchit encore.   S’il finit par changer son fusil d’épaule, c’est uniquement parce qu’il a, au dernier moment, un doute raisonnable.  Ne devrait-on pas d’ailleurs tous agir ainsi plutôt que nous laisser emporter par nos pulsions et nos préjugés?

Douze hommes en colère donne à voir douze caractères différents, douze façons de réfléchir la vie et d’entrevoir la justice.  Récemment, le Québec a connu son lot de procès-spectacles, qui ont marqué les esprits et enflammé les chaumières.   On n’a qu’à penser à Guy Turcotte et à toute la médiatisation qui a entouré son procès.  La pièce présentée au Théâtre Denise-Pelletier arrive à point dans une époque où chaque individu se croit justicier et où la foi collective en notre système de lois est ébranlée.  La mise en scène de Jacques Rossi, puisant toute son énergie sur les doutes du juré no 8, offre au public un suspense habilement ficelé, qui interroge notre capacité à affronter nos idées et nos convictions, à débattre et à délibérer.   C’est une véritable thérapie de groupe à laquelle nous devrions tous assister. Alors, allez ouste! Au théâtre!

Douze hommes en colère  au Théâtre Denise-Pelletier, du 14 novembre au 18 décembre 2012.

Théatre