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Sunny Duval

hotel@Julie Gauthier

Ti-Rock; images arrêtées sur des vies en suspens

Nous sommes en 2006. L’hôtel Ti-Rock, qui n’accueillait plus personne depuis un moment incertain, vient d’être vendu. Émue par ce lieu qui semble avoir été mis sur pause, la photographe Julie Gauthier immortalise sa visite, et donne sans le savoir le coup d’envoi d’un projet qui se soldera par un magnifique livre, où photos et textes réécrivent ensemble l’histoire des passants de l’hôtel Ti-Rock.

Sur le chemin du Roy, entre Montréal et Québec, un bâtiment tente de résister au poids du monde. Le coin gauche de la porte d’entrée, au-dessus de laquelle ne s’illuminent désormais plus les mots «Hôtel» et «Bar Salon», semble s’enfoncer dans le bitume. La mousse s’est tranquillement fait une place entre les fissures du stationnement.

Photo: Julie Gauthier

Photo: Julie Gauthier

«C’est rare qu’on ait des analyses photographiques de lieux», explique la photographe Julie Gauthier lorsqu’on lui demande ce qui l’a instinctivement poussée à sortir son appareil photo. «Les images de bâtiments qui nous sont présentées sont souvent des coquilles vides, par exemple les photos d’architectes. C’est comme si on avait juste des portraits de type Maybelline pour montrer ce qu’étaient les gens à une époque.» Chez Ti-Rock, c’était comme si la vie était restée en suspens. Les 14 clés uniques pendouillaient encore sur leur clou. Dans les chambres, les savons posés dans la crasse des lavabos n’avaient pas été déballés.  Les verres reposaient tête en bas sur des napperons en dentelle. Les crucifix, les photos délavées, les fissures dans les fenêtres rafistolées avec du gros ruban adhésif beige, tous attendaient encore qu’on s’y attarde.

«C’est une bulle dans le temps qui a été figée et qui n’existera plus jamais. On peut s’imaginer dans ces chambres et se raconter leur histoire. Car on ne l’a pas, la vraie histoire», sourit la photographe qui a souvent travaillé avec des artistes pour illustrer leurs pochettes d’album. C’est donc tout naturellement, qu’elle a demandé à des musiciens de se prêter au jeu. Parce que le bar-hôtel est un arrêt obligatoire dans toute tournée, mais aussi parce qu’elle voyait là un amusant retour du balancier. «Quand on est appelé à faire une pochette d’album, on écoute le disque en boucle afin de se créer une ambiance et d’ensuite illustrer visuellement ce que ça nous inspire, comme si on faisait la bande-son d’un film en photo arrêtée. Là c’était l’inverse : à partir des images, écrivez-moi ce que ça vous inspire.»

Photo: Julie Gauthier

Photo: Julie Gauthier

Livrée à la plume du chanteur folk-blues Bernard Adamus, la chambre numéro cinq est ainsi devenue le théâtre d’un abandon résigné. «Pis y’a la fatigue qui brûle et plus rien ne se berce. Y’a juste la chaise qui craque et même les fleurs sentent le sang.» Si ça vous dit quelque chose, c’est que c’est là un extrait de la première mouture d’une chanson de son dernier album. Frank Martel aussi avait déjà vu tituber sur le terrain de l’hôtel le lapin de son disque «À l’école du Ara». Stéphane Lafleur (Avec pas d’casque), Joël Martel (Les patates impossibles), Éric Goulet (Les Chiens), Sunny Duval et autres, offrent ici des textes inédits, un pour chaque chambre, en prose comme en vers, en quatre lignes ou en trois pages. Même Richard Desjardins y est avec «les deux pétards», seul texte qui n’ait pas été spécifiquement écrit pour ce projet, mais qui colle parfaitement aux images du bar de l’hôtel. On y trouvera finalement un texte de la photographe elle-même, qui se risque pour la première fois à publier ce qui s’avère être l’un des plus forts essais du recueil.

Les photos de Julie Gauthier sont extrêmement riches en textures et en histoire. Chaque chambre est marquée d’une empreinte singulière. L’œil de Julie Gauthier est parlant et délicat. Elle s’attarde à observer par la fenêtre les arbres nus, plantés bien droit comme des soldats dans la neige. Elle se tourne vers des meubles qui attendent patiemment leurs prochains visiteurs, comme si les derniers avaient quitté la veille. Un cendrier porte encore la marque de l’ultime cigarette. On trouve même dans l’une des pièces un 8-track du groupe Conventum, dans lequel jouait un des auteurs invités, André Duchesne. «Ce disque a été gravé en 1000 exemplaires 8-track. Le seul que j’ai vu de ma vie, c’est sur cette photo de Julie Gauthier», s’est-il émerveillé à l’occasion du lancement en décembre.

Photo: Julie Gauthier

Photo: Julie Gauthier

Sûr, le projet a mis du temps à aboutir. Après de multiples essais avec des maisons d’édition, Julie Gauthier a décidé de le mener à terme toute seule, pour finalement le lancer juste avant Noël. Et  Ti-Rock, dans toute sa fragilité, dans la splendeur de ses images et dans la bestialité de ses textes, est un superbe document d’anthologie à tenir entre ses mains. Parce que cet hôtel, semblable à des centaines d’autres, qui ont un jour parsemé les routes du Québec et qui peu à peu changent de vocation, cet hôtel qui «servait à la fois de gîte et de taverne, de bordel et de salle de jeu», parle de bien plus que de lui seul. «Comme», illustre Maxime Catellier dans le preface, «si ce petit établissement situé Chemin du Roy, entre Québec et Montréal, condensait en lui toute l’émeute déchue de notre époque.»

Arts Médiatiques

La Fête de Montréal, d’un bout à l’autre du Quartier des spectacles

Par Michel-Olivier Gasse, contrebassiste de Sunny Duval
Pour le Quartier des spectacles 

Au départ, je savais très peu de choses. Sunny m’avait dit : « On jouerait en duo dans’ rue pour une affaire d’la ville, le 17 mai. Ça te tente-tu? Ça dure toute la journée, après ça on pourrait aller prendre quelques pintessss au Chfal. » Ça me semblait un bon plan et j’ai dit oui.

C’était de bonne heure pas mal. Moi ça allait, mais ça restait un beau matin de pluie pour rester au lit. Sunny ayant un attachement particulier à ses draps et oreillers, c’est moi qui suis arrivé en premier au point de ralliement. D’entrée de jeu, je me suis ému devant le café et les viennoiseries. Je peux être sensible, en état matinal.

Le sourire qu’on m’a servi avec ça m’a mis en confiance. Parce qu’il y a une chose que je constatais, c’est qu’il n’y aurait pas que moi et Sunny d’impliqués dans cette journée-là. Fête de Montréal. 250 artistes. 40 lieux. Prestation de 15 minutes. 750 perfos dans la journée.

- Ok, on niaise pas, là.

- Nenon, va y avoir de la musique dans le quartier aujourd’hui, mon gars. Sunny est-tu arrivé?

Ma réponse à cette question tourne plus souvent qu’autrement vers le non. Mais s’il y a une chose avec Sunny, c’est qu’il finit toujours par arriver. De toute façon, y’avait pas de presse. À cause de la pluie, tout le monde s’agitait malgré l’heure jeune, déjà prêt à mettre en branle le plan B. Ça brassait de l’air de tous les bords et je mâchais une brioche en me faisant petit au possible avec ma contrebasse.

Sunny est entré, son vélo rouge à ses côtés, tout mouillé avec sa guitare en bandoulière. On s’est fait la bise habituelle et j’ai fait tomber du doigt un flocon de brioche accroché à sa barbe. On nous a rapidement communiqué le Plan B. On commencerait ça dans le métro, en espérant que les nuages se tassent pour midi. On nous a donné notre pastille rouge, à mettre à nos pieds avant chaque performance, ainsi que notre itinéraire modifié. À go, on était lâchés lousses.

Y’a quand même fallu s’adapter. Gérer nos doigts gelés, les cordes mal accordées, la trappe d’air du métro et, oui, quelques vrais musiciens de métro. Mais on souriait, on gérait l’écho et on disait « No-non, pas de sous, c’est pour la fête de Montréal! »

Les organisateurs faisaient leur travail à merveille, ils ont réussi vers midi à tasser le soleil. On s’est empiffré quelques sandwichs et on est sorti de notre pause, prêts à prendre la rue. Chaque nouvelle intersection nous faisait apparaître des copains qui poussaient la chanson devant un petit public intrigué ou des passants qui, devant l’évidence que personne n’en voulait à leurs fonds de poche, n’avaient d’autre choix que de continuer leur chemin avec le sourire.

Au coin St-Denis/Ontario, un monsieur nous a tendu dix dollars. « Mais non Monsieur, c’est pour la fête de Mont…
– Je m’en fous. Prenez-le, vous m’avez rendu heureux. »

Un fou d’une poche.

On s’est mis à laisser traîner l’étui de guitare ouvert à nos pieds, sans trop d’ambition. On s’est promené aux quatre coins du Quartier des spectacles. On a mangé du sable dans une bourrasque à côté de l’Astral, on a été surpris de l’acoustique devant le Pharmaprix Ste-Catherine, on a fait chanter et danser un attroupement d’Inuits saoûls qui nous ont vivement réclamé Stand by Me, coin Jeanne-Mance/Président-Kennedy, on a chanté pour personne devant La Calèche du sexe, on s’est donné des défis, on a chanté des chansons qu’on ne connaissait même pas, on a peaufiné nos harmonies et je me suis fait un sale bleu sur la hanche à force de traîner ma contrebasse. Avec toute la passion que je porte à mon instrument, j’aurais bien joué de la mandoline ce jour-là.

Puis la fin de la journée est arrivée. On a rencontré tous les copains au point de ralliement, on s’est raconté nos histoires, on a fait des high-five aux organisateurs épuisés mais satisfaits, puis on s’est dirigés, finalement, avec tout le monde, vers le Pub du Quartier Latin pour notre récompense. « Hey mon Gasse, on a assez de sous pour trois pintes chaque!
- La belle vie! »

Cette journée nous avait donné de la joie autant que nous en avions distribuée. On s’est dit qu’avec l’été qui s’annonçait, il fallait remettre ça. Jouer tout l’après-midi dans le parc, se payer quelques pintes.

Ce qu’on a fait. Le parc et les pintes, je veux dire. Pour la musique, on était trop occupés à écouter ceux qui en jouaient déjà. 

Sunny Duval et Michel-Olivier Gasse

Concert de Sunny Duval accompagné de Michel-Olivier Gasse lors de la Fête nationale 2011 dans Villeray à Montréal

Variétés