Du Yukon à Paris.
Alors que les représentations de Yukonstyle de Sarah Berthiaume commencent le 9 avril au Théâtre d’Aujourd’hui, la pièce est déjà en représentation au Théâtre de la Colline à Paris. En attendant la première montréalaise, Sarah Berthiaume s’est rendue à Paris et nous fait part de ses impressions, ses angoisses et ses émotions lors de cette première.
20h30. Théâtre national de la Colline. Paris.
Je traîne dans le hall avec ma jolie robe et mon stress historique.
Dans une demi-heure, ça y est. Dans une demi-heure, Yukonstyle sera créé à la Colline, devant un public de critiques, d’abonnés et de gens de théâtre que je ne connais pas.
Je n’ai pas mangé de la journée. J’ai bu du café pour me réveiller, puis du vin pour me calmer, puis de l’eau, pour m’occuper.
Je. Suis. Terrifiée.
Par quoi, je ne le sais pas, exactement. J’ai peur que les gens n’aiment pas. Ne comprennent pas. J’ai peur que ma langue québécoise les rebute. J’ai peur qu’ils aient des attentes démesurées. J’ai peur des critiques. Des problèmes techniques. Des gens qui sortent.
Je ne sais plus où me mettre.
C’est une chose bizarre avec le métier d’auteure de théâtre : au moment fatidique, les choses ne relèvent absolument plus de notre contrôle. On est là, impuissante, à sourire, à se ronger les ongles, à espérer. On est toute entière tournée vers le regard des autres, alors qu’on a passé tant de temps lovée dans son regard à soi, entortillée autour de ses idées, ses mots, ses silences; ceux-là même qu’on a inventés, travaillés, polis, couvés. Maintenant, il faut les donner en pâture au regard des autres. C’est un acte grisant et impudique. Magnifique, mais violent.
Je plonge ma main dans mon sac et touche du bout des doigts les cadeaux de première qu’on m’a donnés pour me porter chance.
-une pâtisserie japonaise en forme de coquillage
-une photo des Moldy peaches
-un petit lynx en caoutchouc
Je mange la pâtisserie en relisant quelques textos montréalais scatologiques et bienveillants. «Merde, merde, merde, merde, merde.»
J’entre dans les loges pour répandre ma ration d’engrais sur l’équipe, moi aussi.
«Merde, merde, merde, merde, merde.»
J’embrasse Célie, la metteure en scène. Puis, les comédiens. Ils me reparlent de la photo de répète qu’ils ont vu sur Facebook : celle où on peut voir les quatre acteurs montréalais assis côté à côte sur le divan. Ils trouvent ça drôle. Ils évoquent tous une impression étrange : le sentiment d’avoir un double de l’autre côté de l’Atlantique. Comme si le vrai personnage existait, là-bas, au loin. Comme s’il avait une vie propre qui leur échappait.
Je pense à l’équipe montréalaise qui entre en salle, en ce moment même, sur la grande scène du Théâtre d’Aujourd’hui. Je sais qu’ils pensent à moi, à nous. Et je pense à eux. Et tout le monde pense à tout le monde et je me dis que ça crée peut-être un réseau d’ondes spéciales par-dessus l’océan, comme des fils jaunes brûlants tendus entre nos corps et nos esprits fébriles.
Je sors des loges alors qu’un signal retentit pour inviter les spectateurs à gagner leur siège.
Je m’assois dans le noir de la salle.
Et là, je pense aux gens que j’ai rencontrés là-bas, sur le chemin du Yukon. Les vrais de vrais, ceux qui ont inspiré mes personnages. Ceux qui ne pensent pas du tout à moi en ce moment. Ceux qui m’ont sans doute oubliée dans l’heure suivant notre rencontre. Ils sont très loin de se douter que quelque part à Paris, un comédien s’applique à dire les mots qu’ils ont prononcés une nuit de printemps 2008 dans un autobus entre Régina et Dawson Creek. Ils sont très loin de soupçonner que quelque part, à Montréal, une comédienne s’approprie un de leurs souvenirs et se laisse émouvoir par lui. J’aime cette idée. J’aime que des gens puissent devenir une pièce, un poème, une peinture à leur insu, et laisser des traces dont ils ne soupçonnent pas l’existence. J’aime que les gens soient parfois des muses insouciantes qui continuent leur chemin sans avoir conscience des fils brûlants mais invisibles qu’ils tendent derrière eux, du sens que ça peut avoir pour les autres.
Et juste avant que le noir se fasse dans la salle, juste avant que le régisseur envoie son premier cue et que les comédiens entrent en scène, je me dis que c’est tout de même beau, que tant de gens se mobilisent pour faire vivre une histoire. Je me dis que je suis contente d’exister dans un monde qui permet encore ça.
Et le noir se fait.







































