Tous les articles

Olivier Kemeid

ateregarder_7333

S’habituer à regarder (ou autre jeu de mots)

Des spectacles sur la diversité, Mani Soleymanlou et Olivier Kemeid en ont quelques-uns derrières la cravate. La question de l’heure était : arriveront-ils à se renouveller, encore une fois?

La réponse est oui.

Certes, nous reconnaissons le style de Soleymanlou et Kemeid dans l’approche de À te regarder ils s’habitueront présentée jusqu’au 30 septembre au Théâtre Quat’sous, mais le fait d’avoir confié la mise en scène à des artisans extérieurs à leur cercle habituel donne une nouvelle couleur au résultat final. Un peu comme mettre de la diversité dans la diversité.

À te regarder, ils s’habitueront est fait en tableaux. Chaque tableau a un metteur en scène et des acteurs différents. Chaque tableau a aussi un propos et un but différent. Mais, ne vous inquiétez pas, l’ensemble se tient, pas de dissonance de ce côté-là.

Parmi les metteurs en scène, nous retrouvons Nini Bélanger, Bachir Bensaddek, Mélanie Demers, Dave Jenniss, Chloé Robichaud et Jean-Simon Traversy. Chacun vient avec sa brochette d’acteurs, souvent un duo.

Que veulent-ils défendre? Le fait que nous sommes tous pareils en étant différents, mais pas tant que ça, dans le fond? La représentation de la diversité dans les médias? Les stéréotypes raciaux? Oui, tout cela. Encore aujourd’hui, nous sentons le besoin de faire valoir ce qui devrait être évident, ce qui devrait aller de soi. Comme si la bataille n’était jamais vraiment gagnée, comme si nous n’avancions pas, comme si les directeurs de castings ne pouvaient pas comprendre qu’ils ne sont pas obligés de choisir un acteur d’origine arabe ou amérindienne pour jouer un chauffeur de taxi. Le défendre est noble. Le défendre est juste.

regarder_500

Le problème, c’est que les créateurs de ce spectacle prêchent à des convaincus. La représentation insiste sur le fait que c’est souvent  »l’élite » qui va au théâtre, surtout en soir de première médiatique, mais font-ils quelque chose pour que cela change? Les spectacles de Mani sont souvent fait pour cette  »petite clique de privilégiés », avec des allusions à ses précédentes créations et des adresses aux artistes (des boutades amicales entre collègues disons). Un public moins initié peut facilement y comprendre quelque chose, mais y perd toutes les nuances et les clins d’oeil.

Qui plus est, il est beaucoup question du fait que ce sont toujours les mêmes qui se retrouvent au théâtre. Obia Le Chef l’a d’ailleurs mis en contexte. Il a demandé s’il y avait des noirs dans la salle. Il n’a eu pour réponse qu’un lourd silence criant de vérité. Nous sommes tous d’accord qu’il manque de diversité dans notre culture, autant dans la salle que sur les planches. Faudrait-il donc sortir ce genre de spectacle dans les rues?

Mais je me fais l’avocat du diable. J’ai véritablement apprécié le spectacle; dans tous ses clins d’oeil. Ce n’est pas le fait de parler des ressemblances entre un Russe et un Haïtien qui donne de la valeur à une représentation théâtrale. C’est en rire. C’est de pouvoir en faire la critique. C’est bousculer. C’est transformer le blackface en whiteface et faire le discours de Jacques Parizeau sur le vote ethnique. Speak White, big deal! C’est briser les stéréotypes à gros coups d’ironie, de sarcasme et de répliques passives-agressives. C’est prouver que le beau est dans la liberté d’être soi-même; différent ou semblable.

À te regarder ils s’habitueront est présenté au Théâtre Quat’sous jusqu’au 30 septembre.

Théatre
Icare au TNM_photographe Yves Renaud_YRC6951

Un peu plus haut, un peu plus loin

Vous savez l’expression « faire du neuf avec du vieux » ?  Et bien, c’est exactement ce qui se passe en ce moment sur la scène du Théâtre du Nouveau Monde ! Le tandem créatif que forment Michel Lemieux et Victor Pilon a fait appel au dramaturge Olivier Kemeid pour revisiter le mythe fondateur d’Icare, mort après avoir volé trop près du soleil.

Crédit photo :  Yves Renaud

Crédit photo : Yves Renaud

Du mythe, Olivier Kemeid a surtout gardé la troublante relation père-fils, tension universelle qui n’a vraisemblablement pas vieilli d’une ride depuis les Grecs. Dans la transposition de l’auteur, l’ascension d’Icare vers le soleil devient plutôt la quête d’une vérité qui lui sera, au final, tout aussi fatale. Dans le rôle-titre, Renaud Lacelle-Bourdon prouve une fois de plus qu’il est à la hauteur des grandes figures mythiques (il a campé un intense et charnel Néron à La Licorne cet automne). Quant à Robert Lalonde, que l’on voit trop peu souvent au théâtre, il transmet avec finesse toute la vulnérabilité de Dédale, ce grand architecte en manque d’admiration pour son fils. Ce dernier étant trop occupé à gérer les fantômes de son passé, joués par Maxime Denommée, Pascale Bussières et Loïk Martineau, sur scène grâce à la technologie des hologrammes. Notons également la présence de la mezzo-soprano Noëlla Huet, coryphée abandonnée par ses choreutes, qui vient ponctuellement chanter (en grec ancien, avec sous-titres en français) le destin tragique des personnages.

En plus d’être une relecture moderne du mythe d’Icare, la création présentée au TNM jusqu’au 8 février montre aussi à quel point le théâtre contemporain est perméable à d’autres disciplines artistiques, comme les arts visuels, le cinéma, le chant, la musique et le son. Dans le cas d’Icare, on a droit à tout un spectacle multimédia, et il serait sans doute un peu malhonnête de le juger exclusivement comme une pièce de théâtre. Il s’agit plutôt d’un spectacle hybride qui témoigne magnifiquement de l’actuelle porosité des frontières artistiques.

Crédit photo :  Yves Renaud

Crédit photo : Yves Renaud

La plupart du temps, sans s’en rendre compte, on utilise simultanément plusieurs de nos sens. En ce moment, par exemple, je touche le clavier de mon ordinateur, je regarde les lettres apparaître sur l’écran, tout ça en entendant mes charmants voisins d’en haut marcher du talon.  Ça se fait tout seul. Avec Icare, impossible d’amalgamer tous les sens, un peu comme si on devait les décortiquer un à un avant de pouvoir les ressentir réellement.  Ce sont nos yeux qui sont les premiers sollicités, l’environnement virtuel étant si impressionnant que, par moments, on se sent littéralement étourdi. Les effets visuels et les présences holographiques inondent à tel point notre cerveau que les mots d’Olivier Kemeid restent ancrés dans nos conduits auditifs. Oubliez que l’on a affaire ici à un environnement virtuel, en acceptant le mariage du vrai et du faux, vous verrez que la richesse du texte arrivera superbement à marcher côte à côte avec les prouesses technologiques.

Alors, pour une fois, laissons donc nos sens être dupes. Ça vaut le coup.

Icare, au Théâtre du Nouveau Monde, jusqu’au 8 février 2014.

Théatre