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Mois de la Photo

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Entrevue avec Christina Battle

Questions générales sur votre processus créatif

Parlez-nous de votre démarche. Par quoi commencez-vous lorsque vous créez une nouvelle oeuvre? Qu’est-ce qui vous inspire?

Je n’ai souvent aucune idée de comment je crée jusqu’à ce que j’y réfléchisse après avoir terminé. Je suis très inspirée par les nouvelles et les médias et les façons dont ils sont utilisés pour diffuser l’information, souvent de manière manipulatrice. Normalement, c’est là que mes idées commencent. La forme et le procédé changent en fonction de l’œuvre et de la façon dont ça doit être fait.

Travaillez-vous sur plusieurs projets en même temps?

J’ai souvent plusieurs choses en même temps. J’aime penser à plusieurs idées ou approches en même temps. Habituellement, je travaille sur plusieurs choses qui sont en fin de compte reliées. Ça me laisse arriver à une idée de plusieurs façons.

Pouvez-vous nous décrire une journée typique dans votre vie d’artiste?

La plupart du temps, c’est comme si je jonglais avec 2 emplois à temps plein.  Je travaille sans arrêt pratiquement chaque jour – à mon travail et pour moi. J’écris beaucoup de courriels, je fais beaucoup de paperasse, j’organise beaucoup de choses, je cuisine, je jardine, j’essaie d’avoir le temps de relaxer et profiter de la vie. Ça passe en un clin d’œil.

Si vous n’étiez pas artiste, que seriez-vous?

J’ai étudié en biologie environnementale au baccalauréat et des fois je pense à y retourner (la botanique plus spécifiquement aujourd’hui). Ça façonne fortement ma pratique et j’aimerais passer plus de temps à l’étudier et à faire des recherches.

Questions générales sur le monde de l’art :

Quelle(s) oeuvre(s) aimeriez-vous posséder?

Je viens de lire un article en ligne il y a 5 minutes que Risa Horowitz (une artiste présentement à Régina, SK) a posté sur Facebook à propos des oeuvres au point de croix de Leah Emery et elles sont formidables. J’aimerais en avoir une chez moi!

Quelle est la chose la plus étrange que vous avez vue se produire dans un musée ou une galerie?

Une fois, j’ai vu quelque chose d’assez traumatisant que je ne veux pas vraiment partager. C’était bizarre et terrible et ça m’a vraiment fait penser au fait que les musées et les galeries paraissent protégés – mais en réalité à quel point ils sont publics. Nous ne nous attendons pas à partager des expériences traumatisantes avec d’autres quand nous sommes dans des musées ou des galeries et quand ça arrive ça te tire vraiment hors de l’expérience.

Questions sur le sous-thème la Réalité reloadée

Internet constitue un miroir universel où les chemins de notre expérience bifurquent : nous pouvons décider d’exister et de déployer notre activité dans le monde tangible ou le faire dans le monde virtuel. L’écran devient alors une membrane perméable qui permet le passage d’un côté à l’autre.

Mais si nous repensons notre conception du réel, nous devons aussi reconsidérer le sens même du genre documentaire. On peut spéculer de manière délibérément tautologique sur deux hypothèses : de un, la réalité est telle qu’elle apparaît sur les écrans qui servent d’interface entre le sujet et l’objet; et, de deux, en documentant le monde en images, nous contribuons à générer plus de réalité.

Quelle est votre relation avec Internet et les réseaux sociaux par rapport à votre pratique artistique? Avec la réalité virtuelle?

La plupart de mes oeuvres débutent par de l’information à laquelle je suis exposée sur Internet, c’est ma source principale de recherche. C’est LA réalité, qui se déroule à la vitesse de l’éclair devant mes yeux. Des fois, c’est imparfait et ce n’est pas toujours fiable mais ça en fait partie. Je suis fondamentalement intéressée par ces paramètres – l’irréel et le réel, les moments instables où la vérité est incertaine – et comment ça a changé la façon dont nous interagissons avec les images, avec le autres et avec le monde qui nous entoure.

Questions sur votre oeuvre:

Que représentent les images de The people in this picture are standing on all that remained of a handsome residence et d’où viennent-elles?

Les images ont commencé comme des images trouvées d’une tornade qui a touché Edmonton quand j’avais 12 ans. La tornade a été assez dévastatrice et est à ce jour la seule catastrophe naturelle majeure que j’aie vécue. Les images venaient à l’origine de sources de nouvelles que j’avais trouvées sur Internet et que je m’étais appropriées. Ensuite, elles ont été manipulées pour les rendre abstraites.

Vous transformez et embellissez des images de désastres dans The people in this picture are standing on all that remained of a handsome residence. Qu’est-ce que la “disaster porn” selon vous?

Je pense beaucoup à notre besoin de voir des images de désastre – pourquoi nous en avons besoin et pourquoi nous nous en délectons au point qu’elles deviennent belles. Un jour, j’ai lu une statistique qui m’a marquée – que seulement à peu près 5% des Américains ont réellement vécu une catastrophe naturelle – pourtant nous avons tous une idée de ce à quoi ressemble un désastre. Avec l’ascension des médias sociaux, notre soif de voir et partager ces images a augmenté. Avec une augmentation des dérangements naturels au cours des dernières décennies, la possibilité de voir des documents de catastrophes naturelles, de mort et de destruction est devenue banale. Pourtant, pour ceux qui vivent vraiment ces catastrophes, ces images sont intensément personnelles. “Disaster porn” est un terme récent utilisé pour décrire ce voyeurisme. Pour moi, il y a des choses trop personnelles pour devoir ou vouloir les documenter sous forme d’image. L’expérience ne peut pas être partagée. Quand je faisais le tri dans des images d’archive en ligne sur la tornade à Edmonton je m’en suis souvenu – je connaissais les quartiers documentés et je me rappelais avoir vu ce qui avait été capté à même les images d’après le désastre. C’était étrange de voir la vie des gens documentée de cette manière presque 30 ans plus tard en navigant sur Internet.

Que pensez-vous de la prolifération d’images de catastrophe dans les médias et du fait que leur diffusion est devenue une forme de spectacle?

En 2014, j’ai écrit un texte pour Incite Journal of Experimental Media intitulé « Hollywood Movies, Media Hype, and the Contemporary Survivalist Movement: An Appropriated Study»  dans lequel j’ai analysé cette question. Je pense que c’est relié à la statique mentionnée précédemment – plusieurs d’entre nous n’ont jamais réellement expérimenté de désastre dans la vraie vie pourtant nous l’avons vécu un nombre infini de fois grâce aux films hollywoodiens et aux médias en général. Nous avons une vision faussée de ce à quoi ressemble réellement un désastre et à cause de cela, ça ne peut être autre chose qu’un spectacle.

Pouvez-vous expliquer les procédés de glitching et de datamoshing?

Le glith et le datamosh sont deux méthodes qui permettent de manipuler les images numériques. Les deux profitent du fait que les images numériques sont faites de code. La façon dont j’ai utilisé le glitch initialement était de manipuler le code des images elles-mêmes. J’ai recodé les images pour manipuler leur forme initiale – pour changer la façon dont les couleurs sont affichées ainsi que les éléments de l’image qui sont présentés. Après, j’ai utilisé des techniques de datamoshing pour mélanger les images « glitchées » à de la documentation vidéo de tornades (aussi prises sur Internet). Le résultat est un mélange d’images statiques « glitchées » avec le mouvement des tornades.

Qu’est-ce qui vous a amenée à ce procédé et que vous permet-il de communiquer à travers vos images?

Au début de mes recherches pour le projet, je savais que je voulais travailler avec des images de catastrophes et quand j’ai commencé au départ à ramasser des images de la tornade d’Edmonton, je savais que je ne pouvais pas les utiliser telles quelles. Ça me semblait trop relever de l’exploitation, elles documentaient les traumatismes personnels d’étrangers et je n’étais pas à l’aise avec le fait de les utiliser. Après avoir recherché davantage notre relation avec l’imagerie de catastrophe, j’ai réalisé que manipuler ces images serait la seule façon que je puisse approcher ces idées, et puisque les images ont été trouvées en ligne et existaient sous forme numérique, je sentais que j’avais besoin d’utiliser des stratégies numériques aussi.

Quel est l’avenir de l’image en art contemporain selon vous?

Avec un peu de chance, elle restera en évolution constante avec des artistes qui abordent des questions nouvelles et urgentes reliées aux différentes formes comme la technologie change et devient plus (des fois moins) accessible.

 

Musée Exposition
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Entrevue avec Jacques Pugin

Questions générales sur votre processus créatif

Parlez-nous de votre démarche. Par quoi commencez-vous lorsque vous créez une nouvelle œuvre ? Qu’est-ce qui vous inspire ?

Je pratique une photographie expérimentale où les recherches plastiques se mêlent à une réflexion sur le temps, l’espace et la relation complexe qu’entretient l’homme avec la nature. Ma démarche est caractérisée par mes interventions dans mes images, lors de la prise de vue ou a posteriori via différentes techniques, les outils numériques, le dessin, la peinture. Je redéfinis la photographie et ses sujets.

J’apporte une attention particulière qui porte sur les traces qui témoignent de la présence de l’homme, et sur les éléments naturels dans le paysage.

C’est souvent à l’occasion de voyages, et de treks dans la nature, que je trouve mon inspiration. La marche me permet de me confronter à la nature, de me mettre en osmose avec elle, et elle me met dans un état créatif.

Il m’arrive aussi, et c’est le cas avec Les cavaliers du diable, de rêver mes projets. Je me réveille le matin et je rentre dans le processus créatif.

Quel artiste a eu le plus d’influence sur votre pratique et pourquoi ?

Je ne sais pas si je peux parler d’influence, ce sont parfois des effets qui sont très subtils sur un parcours d’un artiste, et les influences sont souvent inconscientes.

Ce que je peux dire par exemple, des personnes trouvent que dans mon travail de Sacred Site on peut trouver une influence de Richard Long. Artiste que j’apprécie beaucoup par ailleurs. Ceci dit, ma démarche est très différente de la sienne, car il construit ses sculptures dans l’espace, alors que moi, je photographie des traces, qui parfois, en effet, sont des cercles. Mais ce n’est pas moi qui les crée.

À ces personnes je réponds que j’aimerais beaucoup photographier une sculpture de Richard Long si je pouvais en trouver une dans mes multiples marches. 🙂

Travaillez-vous sur plusieurs projets en même temps ?

Oui, ça m’arrive souvent de travailler sur plusieurs projets en même temps, de laisser de côté un projet, d’y revenir plus tard, peut-être des fois avec un peu plus de recul.

Pouvez-vous nous décrire une journée typique dans votre vie d’artiste ?

Je me lève le matin et je me couche le soir ! Entre les 2, ça dépend des jours… 🙂

Si vous n’étiez pas artiste, que seriez-vous?

No 1 au tennis ! 🙂

Blague à part, la photo est mon moyen d’expression, elle me permet d’exprimer ce que je ne sais pas verbaliser. Si je n’étais pas photographe, j’exercerais sans doute une autre forme d’art, pianiste pourquoi pas ?

Questions générales sur le monde de l’art

Quelle œuvre aimeriez-vous posséder ?

Je ne souhaite pas particulièrement vouloir posséder une œuvre en particulier, mais j’aime beaucoup une œuvre qui  est l’œuvre réalisée en 1920 par Man ray et Marcel Duchamp L’élevage de poussière.

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Élevage de poussière. Crédit photo : Man ray et Marcel Duchamp

Une photographie plongeante sur les poussières accumulées au-dessus de l’œuvre de Marcel Duchamp, peut me faire penser à une vue aérienne ou à des lignes et des traces qui sont mises en relief. On parlait tout à l’heure d’inspiration… J

Quelle est la chose la plus étrange que vous avez vue se produire dans un musée ou une galerie ?

Peut-être la plasticienne Deborah de Robertis qui a réinterprété l’œuvre de Gustave Courbet.

Cette jeune luxembourgeoise a proposé une reprise très personnelle de L’Origine du Monde de Gustave Courbet, tableau de 1866 montrant le sexe d’une femme. Au Musée d’Orsay, où est exposé le tableau, elle a choisi de poser devant le tableau, assise et jambes écartées, dans la même position que le modèle du peintre.

Questions sur le sous-thème La réalité «reloadée»

Internet constitue un miroir universel où les chemins de notre expérience bifurquent : nous pouvons décider d’exister et de déployer notre activité dans le monde tangible ou le faire dans le monde virtuel. L’écran devient alors une membrane perméable qui permet le passage d’un côté à l’autre.

Mais si nous repensons notre conception du réel, nous devons aussi reconsidérer le sens même du genre documentaire. On peut spéculer de manière délibérément tautologique sur deux hypothèses : de un, la réalité est telle qu’elle apparaît sur les écrans qui servent d’interface entre le sujet et l’objet; et, de deux, en documentant le monde en images, nous contribuons à générer plus de réalité.

Quelle est votre relation avec Internet en lien avec votre pratique artistique?

Tout d’abord, je n’utilise pas systématiquement Internet. Je l’ai utilisé pour réaliser Les cavaliers du diable et sur un autre projet en cours.

Dans la série  Les cavaliers du diable, ma relation avec Internet est double :

Je l’utilise à la fois comme outil, qui a rendu accessible le Darfour, à travers Google Earth, et qui a permis la réalisation de mon projet.

Et d’autre part, Internet devient aussi le sujet de mon travail, il fait partie intégrante de mon intention, car à travers cette série, je questionne le rôle d’Internet, comme outil de reportage des temps modernes et comme outil de mémoire.

In fine, j’ai détourné l’image de son rôle d’information pour en faire une photographie picturale.

Comment peut-on documenter la réalité à l’ère du web 2.0 où tout peut être truqué et falsifié?

Tout d’abord, vous posez la question de la réalité… La réalité n’existe pas, tout est subjectif. Même un journal d’information donne un point de vue, certes factuel, mais qui dépend de sa propre interprétation.

Par ailleurs, on n’a pas attendu Internet pour falsifier les informations : Christian Caujolle, dans sa préface sur mon travail, montre bien que les reportages/documentaires, les photo de guerre peuvent être de formidables outils de propagande.

Internet est un outil comme un autre ! On peut y faire le bien comme le mal…

Questions sur votre œuvre

Pourquoi avez-vous choisi de travailler avec des images provenant d’Internet  pour la première fois de votre carrière pour réaliser Les cavaliers du diable?

C’était le seul moyen de réaliser ce projet, et en même temps, Internet est l’OBJET de ce travail, puisque ma série questionne le rôle d’Internet comme outil de journalisme. (cf. Infra)

jacquespugin2

DESTROYED VILLAGE par Jacques Pugin – Damage Summary as of May, 2009. Location: ANGABO. Status: DESTROYED. Structures Destroyed: 1000 of 1000. Year Attacked: 2006

Comment avez-vous procédé pour créer ce projet et que représente-t-il?

J’ai choisi de travailler non pas sur mes images, mais en utilisant des clichés empruntés sur Internet.

Ce sont des photographies satellitaires du Darfour, tirées de Google Earth, prises à des milliers de kilomètres de la Terre.

Elles représentent des traces de villages brûlés, vestiges de la guerre civile au Darfour.

A première vue, ces images sont très graphiques, et ne laissent présager du sujet sous-jacent. Mon intention est d’attirer le regard par l’apparence esthétique, puis de susciter le questionnement, « qu’est ce donc que je vois ? Une voûte céleste?  Une ville vue d’avion la nuit ? Avant de révéler le sujet, éminemment violent et dur, du génocide.

Pourquoi avez-vous choisi le noir et blanc pour cette œuvre?

À leur état premier, lorsque je les extrais de Google Earth, ces images sont en couleur, et représentent des traces noires sur fond de sable orange. C’est ce que voit l’œil du satellite.

J’ai choisi d’appliquer à ces images un double traitement : d’une part j’ai retiré la couleur, puis je les ai passées en négatif, afin de signifier symboliquement le caractère fondamentalement noir et négatif de la barbarie dont elles sont le témoin.

Ce processus transforme les lignes noires en traces blanches, symboles de la lumière, celle du passage du feu.

Certaines personnes pensent que la circulation et la transmission d’« images embellies » de catastrophe et de destruction est problématique. Que leur répondez-vous ?

Je pense que ce commentaire ne s’applique pas à ce travail.

Je ne propose pas des images embellies, mais une forme de présentation qui les rendent abstraites.

Mon intention à travers ce travail est de montrer une forme de reportage différent. Je ne montre pas, comme c’est souvent le cas du reportage de guerre, des corps mutilés, morts, etc… images qui sont d’une telle violence qu’on détourne le regard, et on passe à un autre sujet.

Mon procédé est différent : je donne à voir une image qui, au premier degré, semble esthétique, et attire l’attention.

Puis, suscite le questionnement.

C’est donc seulement après une deuxième lecture, qu’on comprend que le sujet est celui du génocide.

Quel est l’avenir de l’image en art contemporain selon vous?

Je n’ai pas une boule de cristal pour répondre à cette question 🙂

 

 

 

Musée Exposition
Liam Maloney
Texting Syria, 2014
Untitled 1
Photographie imprimée montée sur boîte lumineuse ultramince à DEL
60,96 x 91,44 cm
Avec l’aimable autorisation de l’artiste
© Liam Maloney

Entrevue avec Liam Maloney

Questions générales sur votre processus créatif

Parlez-nous de votre démarche. Par quoi commencez-vous lorsque vous créez une nouvelle oeuvre? Qu’est-ce qui vous inspire?

Le point de départ pour créer mes œuvres est toujours de la recherche détaillée et méticuleuse sur le sujet qui m’intéresse. Quel est le contexte historique ? Qu’est-ce qui est caché ? Quels thèmes existent sous la surface ?

Quel artiste a eu le plus d’influence sur votre pratique et pourquoi?

Ma pratique comme photographe documentaire est fortement influencée par le travail de Tim Hetherington dont les idées sur la narration visuelle m’ont aidé à chercher les intersections naturelles entre le travail journalistique et des approches plus conceptuelles.

Luc Delahaye est un autre photographe qui est aux prises avec la distinction entre les arts plastiques et le photojournalisme. Il a créé des œuvres qui considèrent les photos comme un document historique.

Travaillez-vous sur plusieurs projets en même temps?

Je travaille sur plusieurs projets en même temps.

Questions générales sur le monde de l’art

Si vous n’étiez pas artiste, que seriez-vous?

J’étais musicien pendant 10 ans avant de toucher à un appareil photo. Si je n’étais pas artiste…attendez, qui a dit que j’étais artiste ?

Quelle(s) oeuvre(s) aimeriez-vous posséder?

En ce moment, je suis en amour avec les peintures de site secrets et de tirs de drones de l’artiste canadien John Player.

Quelle est la chose la plus étrange que vous avez vue se produire dans un musée ou une galerie?

La chose la plus étrange que j’ai vue dans une galerie ? Rien de me vient en tête. Rien de plus étrange que la vraie vie, de toute façon.

Questions sur le sous-thème La réalité reloadée

Internet constitue un miroir universel où les chemins de notre expérience bifurquent : nous pouvons décider d’exister et de déployer notre activité dans le monde tangible ou le faire dans le monde virtuel. L’écran devient alors une membrane perméable qui permet le passage d’un côté à l’autre.

Mais si nous repensons notre conception du réel, nous devons aussi reconsidérer le sens même du genre documentaire. On peut spéculer de manière délibérément tautologique sur deux hypothèses : de un, la réalité est telle qu’elle apparaît sur les écrans qui servent d’interface entre le sujet et l’objet; et, de deux, en documentant le monde en images, nous contribuons à générer plus de réalité.

Que pensez-vous des nouveaux moyens de communication utilisés sur les téléphones intelligents, les tablettes et d’autres appareils en lien avec la représentation des conflits ?

La guerre et la technologie ont toujours été entremêlées. Les téléphones intelligents sont précieux pour les réfugiés qui cherchent à partager de l’information et à coordonner des rencontres. Ils ont l’habitude d’aider les populations qui autrement seraient difficiles d’accès. Ils ont l’habitude d’alerter les immigrants des points de contrôle, des zones à risque et des nouveaux développements dans les zones de combat. Ils ont l’habitude de partager de l’information à propos de parents blessés ou morts et des niveaux de menace dans les quartiers assiégés. Ils ont aussi l’habitude d’afficher de l’information à propos de crimes de guerres et de violations des droits humains. Ils sont vulnérables aux violations des règles de sécurité qui peuvent menacer la vie de journalistes citoyens, d’activistes et de civiles. Finalement, ils peuvent être un outil pour répandre de l’information fausse ou trompeuse et de la propagande d’État.

Il ne fait aucun doute que les téléphones intelligents ont eu un impact immense sur notre compréhension des conflits contemporains. Il y a un risque que comme nous sommes inondés avec ces nouvelles données, nous pouvons développer une sorte de myopie technologique – le contexte historique devient dissimulé par les menus détails répétitifs de la souffrance humaine. De ceci découle une inhabilité à agir fermement pour s’occuper de graves crises humanitaires.

Questions sur votre oeuvre

Qu’est-ce qui vous a amené à photographier et à représenter la vie des réfugiés pour Texting Syria?

Je documente la crise des réfugiés syriens depuis 2013. Le monde n’a pas connu de migration forcée à cette échelle depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. Le grand nombre de personnes déplacées par ce conflit et par l’instabilité régionale qui en résulte est presqu’incompréhensible. Les photos peuvent aider, mais les représentations conventionnelles de la souffrance ne semblent pas éveiller le genre de compassion qui peut mener à un changement politique et à des actions concrètes. J’étais intéressé à raconter une histoire discrète – une histoire cachée –  qui connecterait la crise aux gens à la maison.

Comment votre projet a-t-il été reçu par les réfugiés? Comment ont-ils réagi à être photographié?

J’ai passé beaucoup de temps à écouter les gens que j’ai pris en photo, en essayant de comprendre ce qu’ils avaient vécu et où ils se voyaient aller. Sans surprise, ils veulent les mêmes choses que nous voulons tous pour nos familles – sécurité, stabilité, opportunité et communauté. Ils étaient incroyablement ouverts et m’ont très gracieusement donné accès à leurs histoires.

Est-ce que vos photos sont mises en scène?

Aucune de mes photos n’est mise en scène. Mettre en scène des photos dans un contexte documentaire est complètement contraire à l’éthique. Quand vous documentez de vraies personnes avec de vrais problèmes, vous avez une obligation morale de photographier les situations en face de vous le plus honnêtement possible. Les gens ne sont pas des accessoires. Ces photos ont été prises tard le soir, à l’extérieur de l’immeuble où les réfugiés avaient trouvé refuge. Ils parlaient, fumaient et buvaient du thé et naturellement, vérifiaient leurs messages, regardaient des clips de nouvelles et communiquaient avec leur famille et amis.

Qu’est-ce que l’interactivité apporte à votre exposition puisque les visiteurs peuvent envoyer un message texte à un numéro et recevoir des messages échangés par des réfugiés au Liban?

L’interactivité est une composante importante de l’installation. Recevoir ces messages souvent banals et occasionnellement urgents sur son propre téléphone amène le conflit chez les visiteurs, et leur laisse ces histoires de deux ou trois lignes qu’ils peuvent traîner avec eux dans leurs poches.

Est-ce que la bande sonore qui fait partie de votre exposition a été enregistrée en direct au Liban? Est-ce que le son des bombes est réel?

Le son a été enregistré pendant la dernière nuit au cours de laquelle j’ai pris en photo les familles syriennes pour ce projet. C’était la première nuit du Ramadan. On peut entendre des chiens aboyer, quelqu’un qui frappe un tambour, des bébés qui pleurent et qui sont réconfortés, des portes qui s’ouvrent et se ferment, des extraits de conversation…il y a des bruits sourds dans le fond qui pourraient être des tirs de mortier lointain qui tombent en Syrie, mais qui pourraient aussi bien être des coups de tonnerre dans les montagnes. Depuis notre emplacement, il n’y avait aucun moyen de le savoir avec certitude.

Pourquoi avez-vous décidé de l’inclure dans votre oeuvre?

L’installation est faite pour être immersive, et le son est une des manières de le faire.

Quel est l’avenir de l’image en art contemporain selon vous?

Quelque chose comme 2 milliards de photos sont mises en ligne sur le web à chaque jour. Plus de 100 heures de vidéo sont mises en ligne sur YouTube à chaque minute. Montrez-moi quelque chose que je n’ai pas vu avant. Je veux apprendre quelque chose. Je veux ressentir quelque chose. Je veux me sentir connecté à quelque chose. Ceci est encore possible, même avec tout ce bruit, peut-être même à cause de lui.

 

Musée Exposition
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Mois de la Photo

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Le Lèche-Vitrine revient avec sa rubrique « Artistes à la trace », qui consiste à suivre un artiste dans la planification ou la réalisation de son œuvre, qui vient partager des moments privilégiés et en toute intimité avec les lecteurs. L’instant de quelques billets, l’artiste ou le collectif artistique partage des confidences, des réflexions, des photos et des vidéos personnelles, invitant les lecteurs à découvrir leur univers de création.

Ce mois-ci : Les photographes participants au Mois de la Photo

Les quatre photographes que nous suivrons sont Liam Maloney, Jacques Pugin, Christina Battle et Dina Kelbermam.

Le Mois de la Photo à Montréal (MPM) est la plus importante biennale internationale de photographie contemporaine au Canada. Depuis sa première édition en septembre 1989, le MPM constitue une occasion unique et stimulante de découvrir les plus récentes tendances de la photographie et de l’image en mouvement. À chaque édition, une trentaine d’artistes sont proposés par un commissaire invité autour d’une thématique d’ensemble, et leurs œuvres sont présentées dans une quinzaine de lieux à travers la ville. Les expositions s’accompagnent d’une publication illustrée, d’un colloque international, du Prix Dazibao, d’une revue de portfolios, ainsi que d’une série de conférences d’artiste, de projections vidéo, d’ateliers et de visites guidées pour tout âge.

Musée Exposition
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Entrevue avec Paul Wombell

Pour sa 13e édition, Le Mois de la Photo à Montréal a invité le commissaire britannique de renom Paul Wombell à développer une programmation d’exposition sur une thématique brûlante d’actualité – Drone : l’image automatisée. Du 5 septembre au 5 octobre, des artistes locaux, nationaux et internationaux exploreront la relation en pleine mutation entre le corps et la technologie dans 25 expositions présentées à travers la ville.

L’événement Drone : l’image automatisée met l’emphase sur les fonctions et l’intelligence de l’appareil photo, ainsi que sa transformation en un appareil sophistiqué possédant ses propres lois et son propre fonctionnement. Comment en êtes-vous arrivé à ce thème?

On m’avait demandé de produire un livre sur l’histoire de la photographie sportive. Peu à peu, mes recherches dans des archives photographiques m’ont amené à réfléchir sur les changements technologiques dans le domaine de la photographie. Dans les années 1980, les appareils se sont développés au point où il était devenu possible de les envoyer dans des endroits inatteignables par les photographes – par exemple, au sommet des poteaux des buts ou dans l’habitacle des voitures de course. Le livre est donc devenu une historique de la photographie sportive et de l’évolution technologique de la discipline.

C’est ainsi que je me suis intéressé à la manière dont les appareils photo pouvaient être opérés à distance. Il y a également une image qui m’intrigue depuis longtemps. Il s’agit d’un autoportrait de la photographe Nan Goldin, quelque temps après avoir été battue par son petit ami de l’époque. Qui a pris cette photo ? Certainement pas son petit ami. Peut-être était-ce un ami ? Enfin, j’ai remarqué que Juergen Teller, avec qui j’ai travaillé sur une exposition importante en 2009, se place parfois devant l’appareil photo, parfois derrière celui-ci.

Et bien sûr, on a récemment beaucoup parlé de l’utilisation militaire des drones dans les médias.

Alors, le sujet m’habitait depuis plus d’une dizaine d’années. J’y ai donc songé lorsque je cherchais un thème pour cet événement.

Jon Rafman, 3081 Valmont Road, Boulder, Colorado, É.U., 2012, de la série The Nine Eyes of Google Street View (2008). Avec l’aimable autorisation de l’artiste; de la galerie antoine ertaskiran, Montréal; de la Zach Feuer Gallery, New York; et de la Seventeen Gallery, Londres © Jon Rafman

Jon Rafman, 3081 Valmont Road, Boulder, Colorado, É.U., 2012, de la série The Nine Eyes of Google Street View (2008). Avec l’aimable autorisation de l’artiste; de la galerie antoine ertaskiran, Montréal; de la Zach Feuer Gallery, New York; et de la Seventeen Gallery, Londres © Jon Rafman

Pourquoi présenter ce thème à Montréal?

Quand j’ai commencé à réfléchir aux possibilités du thème, celles-ci me ramenaient constamment vers le Canada, par exemple aux œuvres de Michael Snow, et puis plus précisément à Montréal, car le travail de plusieurs jeunes artistes d’ici s’insère très bien dans le thème.

Étant européen, je distingue une sensibilité différente ici, différente des autres villes canadiennes telles que Vancouver. Je pense que je n’aurais jamais pu monter une telle programmation à Londres. Les préoccupations, l’esthétique, le bagage culturel sont complètement différents.

Les drones ont récemment fait l’objet d’une plus grande couverture médiatique en raison de leur rôle dans les conflits politiques et les guerres actuelles. Comment le caractère sombre des drones se manifeste-t-il dans votre thème ?  

C’est un sous-thème des expositions, mais cela ne constitue pas le thème principal. L’événement n’est pas axé sur l’utilisation militaire des drones ou la surveillance. Je cherche plutôt à questionner ce que cela signifie d’être humain. Comment nous redéfinissons-nous à travers notre utilisation de la technologie ? Un autre sous-thème vise à questionner notre rôle central dans l’univers. Nous ne sommes qu’une espèce parmi tant d’autres… Qu’en est-il des autres points de vue, comme celui du chien de Jana Sterbak, ou des autres perceptions du temps, comme dans les œuvres de Michael Wesely ?

Michael Wesely, Potsdamer Platz, Berlin (27.3.1997 – 13.12.1998), 1997-1998. Épreuve à développement chromogène, Diasec, cadre métallique, 80 x 110 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste © Michael Wesely

Michael Wesely, Potsdamer Platz, Berlin (27.3.1997 – 13.12.1998), 1997-1998. Épreuve à développement chromogène, Diasec, cadre métallique, 80 x 110 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste © Michael Wesely

On voit donc un renversement total de la perception humanocentrique de l’être humain à la Renaissance.

Oui, les inquiétudes à propos des changements climatiques en sont un exemple. Nous commençons à comprendre que nous avons non seulement perdu le contrôle, mais que nous ne l’avions peut-être jamais eu.

Racontez-nous un peu comment vous préparez une exposition avec un artiste.

La première chose à faire est de discuter avec l’artiste. J’aime rencontrer les artistes de façon plutôt informelle, dans un bar, un studio, un café, et juste bavarder. Il est important de leur faire comprendre ce que je veux communiquer, pour qu’ils puissent décider si le lien entre la thématique et leur travail a du sens pour eux. C’est le meilleur moyen de procéder, que l’artiste soit bien établi ou non. Puis on parle de comment l’œuvre pourrait être présentée. Ensuite, il s’agit de gérer les détails pratiques. C’est un processus de plus d’un an.

Un des grands plaisirs de mon travail consiste à aller dans les musées et les galeries chaque semaine pour voir les œuvres, comment les pensées qu’elles inspirent évoluent avec le temps.

Qu’espérez-vous que les visiteurs emporteront avec eux à la sortie de l’événement ?

Ce que j’espère qu’ils emportent et ce qu’ils emporteront réellement sont des choses souvent très différentes !

Quand je vois une œuvre, ça me donne le goût d’en apprendre davantage sur l’artiste, sur l’idée sous-jacente, et ces pensées mijotent en moi, parfois même pendant des années. Les meilleures expériences que j’ai eues en appréhendant une œuvre (ou quelque chose dans la rue !) ont été quand l’œuvre a déclenché un processus de pensée, en tissant des liens avec d’autres choses que j’ai vues ou lues, et que ces dernières ont par la suite mijoté ensemble. Ces pensées m’aident à comprendre le monde. C’est ce que je souhaite aux visiteurs des expositions du Mois de la Photo à Montréal.

Entrevue réalisée par le Mois de la Photo.

Image à la une : Trevor Paglen, Reaper Drone: Indian Springs, NV; Distance – 2 miles, 2010. Épreuve à développement chromogène, 76,2 x 91,44 cm. Avec l’aimable autorisation de l’artiste; de Metro Pictures, New York; Altman Siegel, San Francisco; et de la Galerie Thomas Zander, Cologne © Trevor Paglen

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