Compter nos préjugés

Dans la Salle Jean-Claude Germain du Théâtre d’Aujourd’hui, on présente jusqu’au 1er décembre la nouvelle création de Marianne Dansereau, Savoir Compter.

Le récit se passe au gynécologue, au McDo, dans une banlieue aisée de Montréal ou Trois-Rivières, n’importe où il y a des rues remplies de grosses maisons avec des piscines creusées. Ça raconte l’histoire de Q-Tips, du gars de chez Vidéotron qui cruise des filles en file au McDo, de la fille qui se demande combien, du gars qui a arrêté de calculer, de la fille qui compte sur ses doigts, de la femme qui a de la misère avec son forfait Illico et de l’homme qui dit quand c’est rose c’est beau.

La pièce commence et un homme déguisé en dauphin s’installe tranquillement sur scène. Il agira en tant que narrateur pendant la pièce. Les personnages s’animeront pendant sa lecture de Savoir compter, dont il a la copie en main. Il lira les didascalies, qui témoigneront des déplacements et de l’évolution psychologique des protagonistes. Un bon ajout qui donne un dynamisme à la pièce.

Les acteurs sont debout les uns à côtés des autres, face au public. Un faisceau lumineux va et vient, mettant en évidence ceux qui partagent la scène. Les autres restent figés, attendant leur tour. Ils resteront dans leur petit espace et n’interagiront entre eux que par la parole, le reste étant narré par l’homme-dauphin. Les personnages sont donc enfermés dans un caisson invisible, comme si on les avait classés dans une boîte. Belle métaphore de la part du metteur en scène, qui représente bien comment on voit les gens dans la société dans laquelle on vit. Chacun doit se classer dans une catégorie et se conformer à ce qui est considéré comme la norme. Lorsqu’on en sort, il peut y avoir des conséquences, comme en témoigne le sort du gars qui a arrêté de calculer. Je n’en dis pas plus.

homme-dauphin

La pièce est divisée en différents segments et ceux-ci ne sont pas chronologiques aux événements racontés. Ce qui permet aux spectateurs de tisser eux-mêmes la toile des événements et de faire des liens entre ceux-ci. Ce procédé apporte un effet de surprise tout au long de la pièce. D’ailleurs, l’écriture est simple, imaginative, mais efficace, allant droit au but. Elle aborde plusieurs tabous de notre société allant de la zoophilie, à la pédophilie. Sans les banaliser, Marianne Dansereau tente de les associer à des tabous qu’on accepte et qu’on voit pourtant tous les jours. C’est sa manière de dénoncer. Mathieu Quesnel est particulièrement juste dans l’atrocité de son rôle de gars de chez Vidéotron qui cruise des filles en file au MacDo. Les propos tenus par le personnage sont particulièrement dans l’air du temps, si l’on pense à ce qui se passe avec les Rozon, Salvail et Archambault de ce monde. Cela donne un sens lourd au texte et montre, à travers le contre-exemple, qu’il y a des choses qui ne se disent pas. Parfois, la parole peut être aussi terrible que le geste. Les spectateurs riaient, un léger malaise flottant dans la salle, mais il était évident qu’ils riaient jaune.

Tous les personnages se vautrent dans une certaine déchéance et un certain pathos. Ils ont un mal-être profond, dans leur naïveté d’être heureux. Savoir compter, c’est l’histoire de ces gens. C’est l’histoire de leur amour. Mais c’est aussi l’histoire de nos préjugés, à travers les leur.

 La pièce  Savoir compter est présentée au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 25 novembre.