Intellectualiser l’ivresse

Une soirée où l’alcool coule à flot. Une soirée où chacun se retrouve confronté à quelque chose de plus grand. Plusieurs personnes, plusieurs groupes. Tous perdus dans les méandres de l’alcool. La même soirée s’avèrera bien différentes pour chacun d’eux. Parait-il que Dieu parle à travers les enivrés. C’est ce qu’on va voir…

Florant Siaud n’a plus besoin d’introduction dans le milieu artistique québécois. Après avoir monté Toccate et Fugue et Don Juan revient de la guerre la saison dernière et Nina, c’est autre chose et Les trois sœurs de Tchekov cette année, il termine son tour du chapeau avec la pièce Les Enivrés, présentée au Théâtre Prospéro jusqu’au 16 décembre.

Ce texte d’Ivan Viripaev aborde les thèmes de la liberté, de l’amour, de Dieu même. Il y a des questions de croyance entre non-croyant, d’amour entre inconnu, d’espoir dans la solitude. Le portrait global est pourtant noir, pessimiste. Comme il le dit lui-même : il faut trouver la perle rare dans un immense tas de merde.

Le spectacle a lieu en deux parties. Premièrement : l’exposition. Le public découvre les différents groupes d’enivrés dans leur milieu. Puis, vient la rencontre. Les personnages se mélangent et font la connaissance de l’autre, pour le meilleur et pour le pire.

C’est ainsi que le public assiste au mariage le plus spontané de l’histoire, officié par l’excellent Benoit Drouin-Germain dont le frère est prêtre catholique. Les acteurs jouent l’ivresse sans tomber dans le cliché, c’est ce qui est tout à leur honneur. Le travail du metteur en scène est précis. Rien n’est laissé au hasard. La distribution est à la hauteur du défi qu’impose le texte ; de grands tirades et de nombreuses répétitions dans les propos. L’écoute devient alors primordiale chez les acteurs. Florent Siaud a su rassembler ses acteurs et les aider à se hisser plus haut.

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Une scénographie ingénieuse sert de plateau au comédien. Celle-ci se découvre et change au fur et à mesure que la pièce avance, selon les scènes, pour finalement être à nue, dessinant ainsi l’infractuosité des êtres qui l’habitent. Des projections accompagnent l’action d’images qui correspondent à la scène présentée. Il s’agit soit d’un décor en mouvement ou des acteurs eux-mêmes, tel des êtres pâles, les fantômes d’eux-mêmes. Les choix de couleurs sont également significatifs dans la pièce, passant du vert au bleu, selon l’humeur et l’ambiance du groupe qui évolue dans la scène.

Par contre, quelques régions d’ombre subsistent. Difficile à savoir si c’est le texte qui est écrit ainsi ou si ce sont les acteurs qui ont eu cette indication, mais l’accent n’est pas égal. Passant de normatif à québécois en une fraction de seconde pour parler avec ce genre de dialecte qui n’existe pas. Ou qui prend vit seulement sur une scène de théâtre. Ce mélange de phonème dont il est facile de se moquer. Ça écorche l’oreille au début, mais on finit par s’y faire. Le spectacle est à la limite de l’absurdité, mais l’on se rend vite compte que derrière les propos sans structure dû à l’intoxication se cachent une triste vérité. L’alcool agit en prophète et ouvre des horizons que personne n’aurait pu soupçonner. Par contre les subtilités du texte sont parfois difficiles à saisir et à mettre en contexte. Cela donne l’impression qu’il faut avoir lu le programme et une analyse complète de l’œuvre pour saisir l’entièreté de la proposition.

La pièce Les Enivrés est présentée au Théâtre Prospero jusqu’au 16 décembre.