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FTA

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Extraire la théâtralité

L’action se passe au dernier étage du Monument National. Nous sommes une poignée de gens rassemblée dans les escaliers, attendant l’ouverture des portes, nos billets bien en main. Puis, Benoit Gob, Francis La Haye et Emmanuel Schwartz font leur entrée, des cartons de vin sur l’épaule. Ils portent une tenue de protection scientifique blanche, capuchon sur la tête. C’est ainsi que chacun des spectateurs se retrouvent avec un verre de vin, qu’on leur remplira plus d’une fois, question de les préparer à ce qu’ils vont assister.

Nous entrons finalement dans la salle. Le public se retrouve dans un espace clôt dont chaque mur est recouvert d’une bâche de plastique transparent. Au milieu, trône une structure lumineuse. Une voix sans émotion s’élève. Elle nous explique la raison de notre présence, ce jour-là, au Monument National ; Emmanuel a bâti une machine à extraire la pensée pure et il souhaite la tester avec ses amis. La machine marche, seulement, personne ne le sait encore, car elle ne fonctionne pas comme prévu.

« Le spectacle commence. Le spectacle commence. Le spectacle commence. N’allez pas vous asseoir. N’allez pas vous asseoir. N’allez pas vous asseoir. »

Le rideau en plastique se lève et nous pouvons aller nous asseoir, même si la voix nous dit le contraire. Un peu à la Siri, celle-ci parlera pendant les deux premiers actes, pour laisser la place à la voix des acteurs dans le troisième. Ceux-ci ne s’adresseront jamais directement au public pendant la totalité de la pièce. C’est à travers la voix off que le public découvrira ce que ces hommes ont tenté d’enfouir loin en eux. Celle-ci parle des acteurs en utilisant leur vrai nom : Emmanuel, Benoit, Francis. Un peu à la manière narrative de Mani Soleymanlou, qu’Emmanuel considère comme son frère artistique. Peut-être que ce dernier avait justement envie de parler de lui un peu, pour changer, sans se cacher derrière les traits d’un personnage, comme un Tartuffe par exemple Peut-être avait-il envie de jouer Emmanuel Schwartz, à nu, dans tous les sens du terme.

Les moments forts de la performance, terme que j’emploie ici, faute de définition, sont certainement la vérité qui s’en dégageait et les procédés qui sortaient du traditionnel. En effet, il ne s’agit pas d’une représentation théâtrale classique, avec une situation initiale et un dénouement, mais plus quelque chose venant du ressenti et de la gestuelle. La parole est autant mise de l’avant que le visuel. La voix off n’enlève rien au spectacle, qui se prévaut d’une mise en scène efficace.

Le spectacle a tellement de théâtralité pour dire qu’ils n’en ont pas. La volonté de vouloir tant mettre en scène en disant qu’il n’y a pas de mise en scène est quelque chose de plutôt nouveau, mais qui émerge de plus en plus. Comment supprimer la théâtralité dans un spectacle où celle-ci est particulièrement à l’honneur ? C’est assez contradictoire, un peu comme la pensée pure, je suppose. Cela donne un résultat final un peu épars, passant de l’art visuel au théâtre, par la musique, la danse et la projection vidéo. Le tout évoquant un petit quelque chose du théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud, en voulant justement aller vers un théâtre total. On remarque également une certaine souffrance d’exister chez les acteurs qui éveille les nerfs et le coeur du public.

L’un des buts de ce genre de théâtre est d’éveiller les masses. Je ne dirais pas qu’Exhibition va jusque-là et je ne crois pas que les créateurs en avaient la prétention, mais en tant que spectateur, nous sentons la recherche qui a été effectuée et les heures d’exploration qui vont de pair avec un spectacle de cette envergure. Parfois, un théâtre qu’on dit expérimental perd de vue son but et dérive vers quelque de  »m’as-tu vu » par l’utilisation de procédé particulier sans justification aucune. La fin d’Exhibition tangue vers ce procédé paresseux, même si le texte tente de le justifier en démontrant que c’est justement cela le but. Le spectateur finit par décrocher et la simplicité imaginative et efficace du début se perd un peu.

Pourtant, dans l’ensemble, j’ai trouvé cela réussi. Un petit 1h, 1h15 de performance d’acteurs. Ce qui est étonnant, car ils ne parlent qu’à travers une voix off. Malgré tout, les voir évoluer sur scène, dans toute leur vulnérabilité, ensemble, mais seul, reste le moment le plus signifiant. En espérant voir ce spectacle réapparaître quelque part dans une prochaine saison théâtrale.

Théatre
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Les bastards, c’est nous.

Je ne suis pas une professionnelle de l’analyse d’un spectacle de danse. Je pense qu’il faut avoir une certaine base pour prétendre pouvoir analyser de fond en comble une prestation de cette discipline. Mais, je suis capable de ressentir, de percevoir une émotion qui se dégage d’une performance. Je suis capable de reconnaître la beauté quand je la vois, je suis capable d’être touchée par un corps en mouvement. Et ce fut le cas pendant la prestation incroyable des danseurs de Some Hope for the Bastards.

Le spectacle avait lieu au Monument National et était présenté en première internationale le 1er juin dernier dans le cadre du Festival Trans-Amériques. Le spectacle faisait salle comble; gens du milieu et festivaliers s’amassaient dans le hall. J’étais fébrile. Je n’avais pas assisté à un spectacle de danse depuis un moment et j’avais peur d’être rouillée et de ne rien comprendre! Une peur bien irrationnelle, il faut le dire. Beaucoup pense que la danse contemporaine a un côté élitiste, mais je pense qu’il faut simplement avoir une certaine sensibilité pour capter son pouvoir.

Et quel pouvoir avait le spectacle chorégraphié par Fred Gravel ce soir-là! D’une durée d’une heure trente, le spectateur assistait aux prouesses physiques des danseurs, haletant presque en même temps qu’eux. Alternant silence et musique tantôt rock, tantôt électro, tantôt acoustique, parfois avec paroles, mais surtout sans, le résultat final était totalement captivant. J’étais totalement absorbée par ce que les corps essayaient de communiquer. Pourtant, mon attention s’est vu faillir à quelques moments où la séquence dansée s’étirait un peu trop dans le temps. Comme quoi, tout ne peut pas être parfait.

Fred Gravel parle habituellement beaucoup dans ses spectacles, il le dira lui-même. Ce soir-là, il a peu parlé, laissant sa création le faire à sa place. Le public a toutefois eu droit au Manifeste de Fred Gravel, nous expliquant le contexte de création du spectacle et surtout, l’origine du titre. Il a également parlé de l’attente ; autant celle que les spectateurs ont envers lui que celle qu’il a envers eux. Il disait espérer faire face à un public intelligent, curieux, sensible. À voir l’ovation finale, il semble que c’était bel et bien le cas.

La prestation était divisée en plusieurs tableaux, chacun portant son propre rythme, son propre souffle. Voulant travailler la pulsion, Frédérick Gravel passe également par la répétition et l’évolution progressive de celle-ci à travers le corps des danseurs. Le public pouvait ainsi plonger dans l’œuvre et dans l’univers du danseur même. Cela allait plus loin que regarder un tableau dans un musée, nous faisions partie intégrante de cette fresque humaine.

Le mouvement était partout. Je suis certaine que je n’ai pas vécu le même spectacle que la personne assise à mes côtés. Je pouvais décider de suivre la progression d’un couple, au détriment d’un autre, ou même d’un seul danseur, puis décider de changer en plein milieu. L’histoire que j’ai captée n’est qu’une version de la représentation, c’est le regard que j’ai décidé de lui donner. Certains duos étaient plus sensuels, d’autres plus viscéraux, parfois chaotiques. Le corps était à l’honneur, le poussant au maximum de ses capacités sans tomber dans le trop spectaculaire. Entre les grands numéros de groupe, des moments plus silencieux, désirés par le spectateur, comme une oasis de répit dans le chaos.

Mention spéciale à la conception musicale de Philippe Brault qui était exceptionnelle et en parfaite harmonie avec le visuel chorégraphique. Clin d’œil à l’éclairage digne d’un show rock. Fred Gravel disait vouloir organiser la désorganisation afin qu’il se passe quelque chose, autant dans le corps du danseur que chez le spectateur. Et c’est réussi, Fred, bravo, pari tenu!

Danse
Some hope for the bastards

Énergiquement Frédérick Gravel

C’est à 9h00 un mardi matin que j’entre en contact avec Frédérick Gravel. Malgré son agenda digne d’un premier ministre, il a gentiment accepté de prendre quelques minutes pour parler du spectacle qu’il présente le 1er et 2 juin prochain au festival TransAmériques (FTA) : Some Hope for the Bastards.

  1. Ce n’est pas ta première expérience au FTA. Est-ce qu’on aborde la chose de la même manière?

Je dois me rappeler comment j’ai abordé l’expérience la première fois! Je pense que la principale différence est que Gravel works n’était pas une création, alors que c’est ce que j’ai principalement fait par la suite. Nous avions déjà fait le spectacle auparavant, dans une autre version soit, mais il avait déjà été rodé. C’est devenu ma petite condition maintenant, de pouvoir roder mon spectacle au moins une fois devant public avant de le présenter officiellement à Montréal dans un festival d’envergure. Je préfère qu’on se donne une chance de voir où on s’en va. La pression n’est pas la même, pas nécessairement celle des autres, mais celle que je me donne à moi-même.

  1. Comment décrirais-tu Some Hope for the Bastards?

C’est une production avec beaucoup de monde. J’essaie de travailler en collaboration avec les danseurs et plus ils sont nombreux, plus ça fait des conversations intéressantes. C’est un spectacle très musical, autant par la musique elle-même que dans l’écriture chorégraphique. Le tout a une assez grosse charge énergétique et n’a pas la prétention d’en mettre plein la vue. Je préfère aller dans l’énergie, la tension qui ronge de l’intérieur, plutôt que le spectaculaire.

  1. Tu dis que tu travailles beaucoup avec tes danseurs, comment abordes-tu cette collectivité dans la création?

Il n’y a rien qui existe sans les danseurs. Avec eux, la création est faite sur le coup, en répétition. Mais ils sont nombreux, alors cela me met plus de pression de directions sur les épaules que d’habitude. Il faut que mes directives soient claires afin que le public puisse bien recevoir et interpréter ce qui lui est présenté.

  1. Qu’en est-il de la création musicale?

Il y a quand même une bonne différence entre les deux. Philippe (Brault) peut travailler seul chez lui, avancer de son côté et ensuite arriver avec des propositions. Il fait des pistes de recherche, qu’il travaille ensuite avec José Major, le batteur. Nous sommes justement rendus à rassembler le tout, avec la technique et l’éclairage. Cela nous donnera l’occasion de jouer ensemble, ce que nous n’avons jamais fait. Le travail musical deviendra donc plus collectif, mais la direction principale reste celle de Philippe (Brault).

  1. La distribution est incroyable! Comment s’est faite la sélection?

Il y a des gens qui font partis de la bande depuis longtemps, je les considère comme ma famille artistique. Il y a aussi des nouveaux. C’est important pour moi qu’il y ait un échange artistique intéressant, autant de mon côté que du leur, pour que tout le monde retire quelque chose du travail. La majorité des danseurs sont également chorégraphes, ce qui donne des conversations complexes. Je choisis des gens avec qui cette conversation ne sera jamais terminée, avec qui le produit fini n’existe pas et où il y a un échange possible. Ils sont plus qu’exécutants, même s’il y a quand même des qualités inhérentes au travail. Ça prend des gens athlétiques, généreux, avec une belle polyvalence.

  1. Tes spectacles évoquent une théâtralité différente de ce qu’on voit habituellement en danse. Comment expliques-tu cela?

J’ai une compréhension particulièrement complexe de la théâtralité. Par chance, il y a Francis Ducharme, qui est avec moi depuis longtemps, qui m’aide à comprendre. Il est comédien d’abord et il a des réflexes bien entrainés d’acteur. J’essaie d’aller dans la simplicité de la théâtralité ; ne pas en ajouter, mais plutôt reconnaître sa présence pour mieux la maîtriser. Je ne cherche pas à expliquer théâtralement, mais bien comprendre le potentiel du jeu. En fait, je veux faire de l’anti-jeu ; être théâtral, mais sans jouer.

  1. En quoi Some Hope for the Bastards se démarque-t-il de ce que tu as fait dans le passé?

Ça évolue constamment et chaque pièce se trouve à être la réponse de l’autre. J’essaie de faire une suite de segments qui réussiront à se nourrir les uns les autres, de jouer avec une nouvelle manière d’écrire. J’avais envie que la musique soit ultra reliée au travail. Il s’agit de mon spectacle le plus assumé dans une rythmique musical. C’est vraiment une étude sur la pulsation. Puis, c’est le retour de la batterie sur la scène. Il n’y en avait pas eu depuis Gravel works et j’avoue que ça me manquait!

  1. Est-ce qu’il y aura d’autres instruments sur scène?

C’est encore en création, mais oui, de la guitare, c’est certain. Ça sera à saveur très électro, avec un peu de chanson. J’ai beaucoup écouté la musique de Suuns, un groupe montréalais, et de Moderat. Ça m’a aidé à démarrer. Je voulais une musique avec une pulsation et une mélodie un peu abstraite ; de la veine de l’énergie, de la texture, des nuances. Je travaille en couche, en superposition musicale, avec l’omniprésence de la trame énergétique au lieu de la trame narrative d’une chanson. Par contre, je ne veux pas seulement rester sur un « frame », partir le beatbox et faire un spectacle d’une heure et demi. Le but est de trouver les contrastes rythmiques dont on a besoin pour faire du sens.

  1. Comment vois-tu la réception du public?

C’est présenté dans une grande salle. Le Monument National doit avoir une jauge de 700 ou 800 personnes, avec le balcon. J’essaie, je ne sais pas si je vais y arriver, de lancer une invitation ; que le public voit ce qu’être un danseur représente. Le but étant de laisser le spectacle se plonger dans l’œuvre au lieu de vouloir tout contrôler en présentant un produit fini, réglé au quart de tour et qui « garoche ». Je voulais organiser la désorganisation, pour qu’il se passe quelque chose. J’essaie d’inviter le spectateur à entrer dans l’univers du danseur pour que ça se rapproche plus d’une expérience que d’un spectacle-cinéma.

  1. Qui est donc le Bastard du titre?

Ah! C’est tout le monde. C’est moi. Nous. En fait, je préfère nous à moi. C’est ma vision du nous. Je vais essayer d’expliquer ça clairement et rapidement : Je cherchais un titre sur cette pièce-là que je suis en train de sortir. Ce que je fais n’est pas sombre, mais la manière dont je vois les choses l’est. Et dans l’état présent du monde, ce n’était pas cette pièce-là qui allait vraiment changer les choses. J’avais de la difficulté à situer mon art. Je suis assez engagée dans la réflexion sociale. J’ai trouvé que ce qui m’intéressait dans l’art n’était pas nécessairement d’aller adresser des préoccupations sociales ou des messages très clairs. Je commençais à me demander à quoi servait ce que je faisais. J’ai réalisé que ça servait seulement à donner un tout petit peu d’espoir à des gens qui peuvent encore changer des choses. Ces trous de cul, nous, qui peuvent encore faire quelque chose. C’était un constat très pessimiste. J’ai baptisé ces personnes-là : des bastards. Ces gens qui auraient le pouvoir de créer des changements, mais qui ne savent pas du tout comment. En fait, ils ont perdu le moyen par plein de système d’obéissance en place, de système où l’on se sent impuissant, de système démocratique qui n’en est pas vraiment un. Les leviers dont nous avons besoin pour faire bouger les choses sont absents ou difficiles à comprendre, à connaître. On sent que c’est de notre faute, que l’on devrait être les personnes qui savent quoi faire (parce qu’on est éduqué, qu’on a du temps), mais on ne le sait pas du tout. On devrait être la personne avec les solutions, mais on fait face à un sentiment d’impuissance. Les bastards, c’est tout ça. Le titre existe pour ça, mais ça peut aussi vouloir dire beaucoup d’autres choses. Ça ouvre des questions et c’est aussi à ça que ça sert, un titre.

  1. Et qu’est-ce que l’avenir réserve à Frédérick Gravel? Quels sont tes projets futurs?

C’est plus concret déjà! (rire) Il y a pas mal d’affaires! Je suis occupé! Je fais un spectacle avec Pierre Lapointe dans le cadre des Francofolies, juste après le FTA. C’est du 14 au 17 juin à la Maison Symphonique de Montréal. C’est un spectacle d’envergure avec Étienne Lepage, Sophie Cadieux, Alexandre Péloquin, l’organisme Jean-Willy Kunz et la designer industrielle Matali Crasset. (billets encore disponibles ici ) Ça va m’occuper!

Il y a également mon duo This duet that we’ve already done (so many times) avec Brianna Lombardo qui tourne encore. Nous le présentons en Allemagne juste avant le FTA, puis nous le reprenons cet automne. Tout se pète la gueule, chérie, le spectacle que j’ai créé au FTA en 2010, est aussi joué hors Québec pendant l’automne. Les spectacles d’Étienne (Lepage) tournent encore aussi! Nous allons jouer au Fringe d’Édimbourg, qui est un peu comme le festival Avignon du théâtre anglophone. Il y a une catégorie pour les spectacles canadiens et nous présentons Ainsi parlait pendant tout le mois d’août. La logique du pire est présenté à Paris en octobre. Beaucoup de reprises de spectacles à l’international.

J’ai aussi envie de faire une mise en scène « best off » avec un groupe de musique existant. Créer à partir du matériel musical d’un ou d’une auteur(e) compositeur(trice) interprète et en faire un spectacle, au lieu de leur demander de faire de la musique sur une de mes créations. Ça serait un événement concert. Ça me tente de me plonger là-dedans dans les prochaines années!

C’est clair que je veux faire un autre projet avec Étienne (Lepage). Nous sommes déjà en train d’essayer de partir quelque chose. Nous ne savons pas trop encore ce qu’il va se passer!

Si tu veux savoir ce que j’ai envie de créer après tout ça, c’est simple, j’ai envie de créer un solo. Je ne sais pas encore si ce sera un monologue ou un solo dansé exclusivement, ou si ce sera les deux, ou même si ce sera deux spectacles séparés. Tout est ouvert. J’ai envie d’écrire un peu, mais chaque fois que je dis que je vais écrire, je ne le fais pas.  C’est beaucoup de travail. Puis après, j’arrive en studio, je me mets à bouger, c’est naturel. Plus intégré si on veut. Je pars et j’y vais et je sais comment faire. Quand je me mets à écrire, je m’enfarge partout! Mais je vais le faire quand même! Il faut! Mais je veux aussi faire un solo dansé. En ce moment, ça va, j’ai 38 ans, je suis encore capable de danser dans mes spectacles. Sauf Some Hope for the Bastards, je trouve que je dirige assez de personnes comme ça! Je sens que je suis quelque part physiquement, sans dire que je vieillis et que je veux marquer le coup. Depuis le temps que je danse dans mes créations, je commence enfin à savoir danser. Ça a pris du temps, alors on va en profiter! Je devrais y arriver!

C’est ainsi que s’est terminé notre entretien. Frédérick devait justement se rendre à une répétition de son spectacle! Il reste encore quelques billets pour les 2 représentations de Some Hope for the Bastards présenté le 1er et 2 juin prochain au FTA.

Danse
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Portraits d’une ville complexe, plurielle et contradictoire

Dans le cadre du 375e anniversaire de la ville de Montréal, le Jamais Lu et le Festival TransAmériques se sont associés pour présenter un projet tentaculaire où la pluralité des voix et la complexité de la métropole sont mises de l’avant.

Le projet se décline en deux temps. D’abord, le festival Jamais Lu (qui assure la promotion de textes dramaturgiques de la relève) permettra à  sept auteurs et trois photographes de présenter leurs carnets « touristiquement incorrects » élaborés lors d’explorations diverses dans Montréal. Photographes et auteurs ont été jumelés et assignés à un quartier de la ville qu’ils connaissaient peu.  Leur mandat était assez large : s’imprégner du lieu investi pour ensuite écrire ou ramener des images de leur expérience.

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L’auteur Pierre Lefebvre a ainsi exploré le quartier Parc-Extension, un endroit qu’il n’a pas l’habitude de fréquenter de façon régulière. « Il y a quelque chose d’intéressant de parler d’un quartier de la ville qu’on ne connaît pas », souligne-t-il. Lefebvre dit avoir été marqué par le multiculturalisme du quartier et plus particulièrement, par une église de la rue St-Roch qui a en quelque sorte été sa porte d’entrée dans le quartier. L’auteur a également été surpris de découvrir que les délimitations du quartier (viaducs, voie ferrée, parc) contribuaient à faire de ce quadrilatère un lieu enclavé et difficile d’accès. « Ce qui m’a frappé, c’est à quel point les frontières du quartier sont assez étanches », explique Lefebvre. Cette question des frontières tombe à point avec l’édition 2017 du Jamais Lu, qui s’intéresse cette année à interroger la norme et les cloisons, en plus de souligner la diversité.

Jérémie Battaglia, photographe pour les quartiers Beaconsfield, St-Michel et Westmount, croit pour sa part que les divers quartiers font cohabiter au sein de la même ville des « univers radicalement différents » dans lesquels les montréalais ont parfois tendance à se cantonner. « Je dis souvent qu’il y a un Montréal par personne : chacun vit Montréal d’une façon différente», souligne Battaglia. Celui-ci, dont le travail se caractérise par une approche documentaire, s’est intéressé à «trouver trois histoires atypiques en lien avec l’histoire de chaque quartier, des histoires d’espoir de solidarité ». Battaglia a notamment rencontré une famille juive de Westmount qui parraine des réfugiés syriens. C’est en approfondissant ces récits qu’il a pu ancrer son travail photographique dans les quartiers qu’il a investis. « Ce que j’aime, c’est intégrer des univers que je ne connais pas et pour ça il faut entrer dans les maisons et abandonner la description exhaustive du quartier», explique-t-il.

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Jusqu’où te mènera Montréal?

Après la présentation des carnets au Jamais Lu, le projet se transformera sous la direction de Martin Faucher pour le projet Jusqu’où te mènera Montréal? au FTA. Faucher travaillera à partir des différents textes issus des explorations des auteurs. Ce sont ces écrits qui lui permettront de mettre en scène une « grande forme théâtrale poético-cabaret » présentée en début juin. Le projet fera état de la complexité et des contradictions de Montréal, de ses mutations et des similarités ou univers distincts qui constituent chacun des quartiers.

C’est donc un projet en plusieurs étapes, mettant de l’avant plusieurs voix et regards sur la ville que nous proposent le Jamais Lu et le FTA. La forme du projet, en mutation d’un festival à l’autre, promet d’être à l’image de la métropole.

Jamais Lu / Carnets touristiques
Vernissage de l’expo photo le 6 mai à 16 h
Présentation des carnets touristiques du 6 au 12 mai 2017 à 18 h
Théâtre Aux Écuries

Festival TransAmériques / Jusqu’où te mènera Montréal?
7 et 8 juin 2017 à 20 h
5e salle, Place des Arts

Théatre
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Ganesh Versus the Third Reich

Le FTA poursuit sa lancée, conquérant maints coeurs. Alors qu’il reste un peu plus d’une semaine avant la fin de cette incroyable septième édition, les acteurs de Back to back Theatre, tout droit venu de Melbourne, prennent d’assaut les planches de l’Usine C, avec une création insolite : Ganesh Versus the Third Reich de Bruce Galdwin.

L’histoire est celle d’une (ré) appropriation. Le symbole sacré de la culture hindoue, le svastika, a été volé par Hitler pour devenir la croix gammée nazie. Le dieu Ganesh entreprend alors un périple à travers l’Allemagne ravagée pour récupérer le bien de son peuple. Cette première trame narrative est entrecoupée d’une deuxième, levant le rideau sur un « réel », celui de la création de la pièce. Entre remise en question de leur démarche artistique et « improvisations », les acteurs dévoilent une réflexion sur leur droit de réécrire une histoire appartenant à une ligne figée du temps. Ce n’est pas seulement Ganesh qui se réapproprie le symbole sanskrit, mais la pièce qui s’approprie la tragédie, l’holocauste.

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Cette oeuvre, créée par onze artistes, est ludique, certes, mais pose la délicate question sur ce qu’on peut raconter et par qui. L’intelligence de la pièce réside dans ce doute, cet entre-deux qui plonge le spectateur dans une certaine perplexité. Ce genre d’exercice quant à moi, apparait nécessaire.

Parlant aussi de jeux de pouvoir à travers l’image du tyran, Hitler, mais également par l’entremise des rapports de force entre acteurs (Mark Deans, Simon Laherty, Scott Price et Brian Tilley) et metteur en scène (Luke Ryan), on a l’occasion de découvrir une troupe pas comme les autres. La particularité de Back to back est que ses acteurs sont atteints d’une déficience intellectuelle, à l’exception de Luke Ryan. Ce qui en l’occurrence, n’entrave absolument pas leur créativité, Ganesh est en la preuve. Dans ces parenthèses réalistes, on assiste à leur prise de parole face à au personnage de Luke Ryan, narcissique et manipulateur. D’ailleurs, leur jeu plonge parfois le public dans une hésitation quant à ce qui est fictionnel, réel ou « théâtralisé ».

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Cette pièce vaut le détour car elle nous éloigne de notre zone de confort, lance des questions pertinentes sans chercher à en avoir la réponse – ceci n’est pas forcément le but premier – et amène le spectateur à poser un regard nouveau sur le théâtre et sur ce que celui-ci permet d’explorer.

Back to back existe depuis presqu’une trentaine d’années dont le but est de créer un théâtre avec des gens portant une étiquette, mais doté d’une sensibilité artistique. Ganesh Versus the Third Reich est en représentation jusqu’au 2 juin. Ne manquez pas cette pièce hors des normes.

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Théatre
Yellow Towel

Petit objet hybride : Le festival TransAmériques

 

Il y a trois jours, Montréal rayonnait. Métaphoriquement parlant, car le beau temps nous fait encore languir. Non, Montréal était belle car c’était le coup d’envoi d’un des festivals que j’apprécie le plus. Pour les locaux, vous savez que mai n’est que le commencement. Et cela débute de belle manière. Le Festival TransAmériques en est maintenant à son troisième jour et le plus beau reste à venir.

Le FTA est un festival axé sur la danse et le théâtre. Regroupant tous les aspects de la performance, c’est une vitrine pour une multitude de talents locaux et internationaux. C’est une histoire d’amour avec l’art qui dure depuis maintenant sept ans. C’est également un évènement joueur et interactif où les festivaliers participent à l’énergie du festival. Entre causeries avec les artistes et les partys au QG, il n’y a pas grand temps pour s’ennuyer. Dans l’espace public, nous aurons droit à Dachshund Un sur la Place des Festivals, une performance conçue par Bennet Miller : une invasion de teckels dans le rôle de chefs d’état. Humour de chien et un regard ironique sur le monde. Ouvrez l’œil, car il y aura également une procession singulière de treize interprètes sonnant le tocsin, Bells 13, orchestré par Robin Poitras.

Dachshund un

Pour rester dans le rôle, j’ai parcouru le programme de la discipline danse et permettez-moi de vous faire part de mes coups de cœur anticipés. Il paraît qu’il faut prendre des risques dans la vie.

Yellow Towel

Dana Michel est une ancienne athlète devenue chorégraphe. Ce changement de carrière lui a réussi quand on regarde le parcours de la dame.  Son travail a trouvé une tribune dans plusieurs villes d’Europe et d’Amérique. Elle enchaîne les collaborations et les prix, s’appropriant la scène professionnelle sans hésitation. Elle présente au FTA Yellow Towel, dont la visée est de retourner les stéréotypes de la culture noire offrant au public une créature tapie dans la mémoire. Oserions-nous associer cela à une quête identitaire ? Il faudra aller au Monument-National dès ce soir et ce, jusqu’au 26 mai, pour avoir la réponse.

Birds with skymirrors

Le danseur Lemi Ponifasio revient au FTA après le très acclamé Tempest: Without a body. À l’époque, étant bénévole au Festival, j’ai pu assister à la représentation. J’étais littéralement clouée à mon siège, bombardée de sons et d’images et je suis ressortie avec l’impression d’avoir voyagé dans les entrailles d’un monde inconnu. Alors, quelle fut ma joie de voir son nom à la programmation. Cette fois-ci, c’est avec Bird with skymirrors qu’il choisit de nous séduire. Inspiré d’une scène vécue, ce spectacle propose un dialogue de réconciliation avec une nature négligée. Une ode à la terre dans le langage du corps, porteur d’histoires ancestrales. C’est au théâtre Maisonneuve que vous pourrez assister à ce spectacle initiatique, le 29 et 30 mai.

Birds with skymirrors

Khaos

Fondatrice de la compagnie O VERTIGO, Ginette Laurin est une figure emblématique de la danse contemporaine au Québec, mais également de la scène internationale. Elle a présenté Onde de choc en 2010 au FTA et elle est de retour avec Khaos, une œuvre survoltée, où les personnages d’une microsociété sont sujets à une frénésie commune. Traduisant un malaise collectif mondial, ce spectacle est un miroir du climat social électrique de notre époque.  Le monde sombre dans une folie conflictuelle et c’est ce que Ginette Laurin nous propose comme réflexion à l’Usine C, le 4 et 5 juin.

Khaos

Je pourrais éventuellement vous inciter à aller voir tous les autres shows. Qui a inventé ce processus où il faut choisir ? J’ai toujours dit que le bonheur résidait dans l’excès. Je vous garde des surprises pour les semaines à venir, car le FTA  et moi, ce n’est pas fini.

Théatre
Trieste

Le flou et le précis

Flou : Qualifie une chose un peu indistincte, dont le caractère n’est pas facilement déterminable ou discernable.

Synonymes : brumeux, hésitant, imprécis, incertain, indécis, indéterminable, indéterminé, indistinct, nébuleux, obscur, trouble, vague, vaporeux, voilé.

Précis : Qui est entièrement déterminé, qui ne laisse place à aucune incertitude.

Synonymes : assuré, catégorique, clair, concis, défini, explicite, exprès, fixe, formel, géométrique, juste, net, régulier, résumé, rigoureux, scrupuleux, soigneux, strict, tapant, transparent.

Créer demande une force : celle d’accepter de s’abandonner. D’osciller entre le flou et le précis. Consentir à se laisser tomber dans le flou, accumuler des certitudes, puis avoir le courage de les détruire. Le but ici n’est pas de proposer une forme finale qui obtiendra le consensus. Mais de proposer une trajectoire possible, une manière de se déplacer dans le monde, dans les pensées, dans les gestes. Aligner des objets de façon à ce que leur addition crée une composition qui proposera un autre objet, étrange, différent, plus grand.

L’indéfinissable crée l’insécurité et en cela peut-être est-ce le territoire requis, l’endroit où on doit se rendre en explorateur. Pourquoi ? Je ne peux répondre à la question. Pour faire avancer les choses ? Peut-être pas. D’ailleurs est-ce que les choses avancent vraiment ?

Mais teinter la réalité, inviter les autres à la regarder différemment. Proposer un autre point de vue.

Dans Trieste, je veux parler de cela. De l’importance de porter un regard attentif sur les choses, les gens, les événements. De l’importance de prendre le temps de se détacher de la  tendance à circuler à haute vitesse.  Aussi de celle qui nous pousse à tourner le regard vers ce qui brille, ce qui éclabousse, ce qui impressionne à première vue.

Je suis charmée par l’idée de réhabiliter le discret, le subtil, le mystérieux. Trieste est faite de cela. Une ville discrète, sans prétentions, qui abrite des secrets fascinants, qu’on peut prendre plaisir à explorer sans fin.

Théatre
Trieste

TRIESTE

Il y a deux semaines, nous étions au Centre EMPAC, dans la ville de Troy dans l’état de New York. Nous sommes demeurés là-bas quelque temps en résidence pour développer des idées relatives surtout à la scénographie. Notre défi était de parvenir à projeter des images sur des écrans de formes irrégulières, alors qu’ils sont en mouvement. Au final, le résultat sera en apparence très simple, mais il s’agit pour nous d’une petite victoire, qui nous permettra dans le futur de développer des concepts visuels plus complexes et riches. Ce type de résidence, fréquent en Europe et aux États Unis, est presqu’inexistant ici. Pourtant, comme il est précieux ce temps alloué à la réflexion et à l’expérimentation. Le temps est l’outil indispensable. Créer un objet singulier requiert que l’on s’investisse puis que l’on fasse une pause, puis que l’on plonge davantage dans le chaos, puis que l’on réfléchisse à nouveau et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’un objet rare, simple et éloquent émerge de lui-même.

Il devient de plus en plus difficile pour un artiste de réunir ces conditions, à notre époque où la performance est évaluée avec les barèmes d’efficacité et de rendement autrefois pertinents dans le monde des affaires, qui sont maintenant appliqués à toutes les sphères de l’art, qui est de plus en plus confondu avec la distraction ; de la création exigeante que l’on confond avec la créativité. Pour un artiste, il est difficile de maintenir la concentration, de garder l’objectif clair, alors qu’on lui demande constamment de se définir et de préciser ses attentes et ses intentions. Personnellement, ma réponse à ces questions ne peut être que : « Je ne sais pas ». Je mentirais si je répondais autre chose.

Mais de nos jours, ce « Je ne sais pas » n’est pas considéré comme une réponse sérieuse, que l’on peut faire publiquement. Alors peut-être que mon devoir d’artiste est d’avoir le courage de l’articuler, cette réponse, devant tous et avec fierté. De la prononcer clairement pour que tous entendent bien, que l’art est aussi à l’image de la vie : beau et radieux, parce qu’indéfinissable ; cruel et affreux parce qu’incompréhensible.

Puisqu’il s’agit ici d’un spectacle, Trieste, qui sera présenté dans le cadre du Festival TransAmériques et que j’ai un respect infini pour ce festival, parce que depuis le début de son existence, il propose des expériences singulières et porte un regard audacieux sur l’art, j’aurais un peu envie de parler de la manière dont un artiste créé et la difficulté de décrire ce qui se crée avant que cela n’existe en tant qu’objet.

Je ne parlerai donc pas ici de la forme de mon spectacle Trieste. Ni spécifiquement de ce qu’il contient. Un spectacle, une performance, c’est une expérience en soi, indescriptible, intransmissible, puisque la grande caractéristique d’un spectacle live est qu’il ne peut se vivre autrement qu’en personne et que les éléments qui le composent sont interdépendants, donc qu’on ne peut débattre de chacun de ceux ci séparément, à mon avis.

La lumière, le son, le corps des artistes, leurs voix, le texte, les idées, les lieux : chacun de ces éléments contribue à créer un tableau. L’œil du spectateur s’y promène et s’y attarde. Chacun d’entre eux emprunte un point de vue unique et chacun aura sa propre lecture de la proposition. L’artiste propose quelque chose à voir, le spectateur propose son point de vue d’observateur. C’est une sorte de jeu magique où chaque participant accepte que les règles soient variables et inventées au fur et à mesure par chacun des joueurs, alors même que la partie se joue.

Théatre

Concept et sensations

Dans le cadre du FTA, une camarade et moi avons assisté jeudi soir à la première de Sur le concept du visage du fils de Dieu, de Romeo Castellucci, un spectacle qui m’inspira les bons espoirs que j’ai déjà partagés avec vous. Après les généreux applaudissements qui saluèrent la conclusion de la pièce, nous sommes restées coites quelques minutes. Et puis, on s’est raconté ce qu’on avait senti.

Il y avait d’abord l’ambiance feutrée de la salle Jean-Duceppe, habillée de son camaïeu de pourpre et qui ne semblait pas se douter du clash qui l’attendait. Il s’agit là en effet d’une pièce pour le moins détonante par rapport au répertoire habituel. Déjà, le décor opposait au velours dépareillé des sièges son monochromatisme minimaliste : sofa, tapis, plancher et table blancs, lit aux draps immaculés. En fond de scène, le fameux visage du titre : un Jésus de la Renaissance, un très gros plan du portrait d’Antonello de Messine, qui avait l’air de quelqu’un qui scrute chaque spectateur de son regard énigmatique. À mes yeux, il communiquait une humaine – ou divine ? — compassion. C’était peut-être aussi de la mélancolie, ou alors le léger sourire de l’omniscience. Pour Castellucci, quoi qu’il en soit, cette face interpelle parce qu’elle reflète la condition humaine.

Et puis, il y avait un second miroir, celui de la scène presque naturaliste qui se déroulait entre un vieux père, incontinent, et son fils; une scène qui ramenait le spectateur aux êtres qu’il connaît et qu’il aime depuis toujours. Les dialogues en italien, clairsemés, parasités par le bourdonnement d’une télévision allumée en sourdine, étaient prononcés d’un ton quotidien, sans l’artifice de porter la voix comme la convention du théâtre le préconise – d’autant plus dans une salle de cette ampleur, accueillant ce soir-là près de 700 personnes. Ce tableau pitoyable du fils changeant et rechangeant son père souillé, dont ne nous parvenait finalement que des bribes sonores, semblait ainsi s’adresser aux sens plus qu’à l’intellect. De même, la douteuse odeur dont on se demandait si on ne l’imaginait pas (et si on est au moins deux à l’avoir humée?).

Saisissante aussi, du point de vue sensoriel, la scène où, dans la cacophonie des murmures répétés du nom de Gesù, de chants religieux en crescendo et de détonations, des enfants garrochaient des grenades à la face du Jésus en question, obstinés, ne s’arrêtant que lorsque leur sac à dos était vide, que tout ce qu’il y avait à lancer avait été lancé, puis s’assoyant posément par terre, comme pour contempler leur œuvre.

Et après tout ça, il reste plein de choses intéressantes à voir au FTA, notamment Mygale, Nature morte et &&&&& & &&&, qui figuraient dans le billet anticipatif du mois d’avril. Dépêchez-vous d’en profiter, le festival termine ce samedi, 9 juin!

Théatre
Festival TransAmériques

Des pièces appétissantes au FTA

Dans à peine quelques semaines, à la fin du mois de mai, le Festival TransAmériques reviendra parmi nous. Il y a quelques jours, on nous dévoilait sa programmation fournie.

Comme chaque année, l’enthousiasme nous envahit en grandes vagues devant tant de choix. Il faut s’y prendre d’avance, pour cerner quoi ne pas rater, car le FTA, comme le beau temps – heureuse projection, arrivera bien vite et sans qu’on s’en rende trop compte. Mais comment s’y retrouver, alors qu’on se sent justement comme un pauvre et duveteux lapin, démuni au milieu d’un champ de carottes toutes plus appétissantes les unes que les autres? Il faudrait d’abord pouvoir mesurer les légumes d’après leurs fanes. Essayons tout de même d’y voir clair.

Irakese Geesten, du 25 au 27 mai 2012
Voici une pièce qui laisse présager une exaltante explosion de jeunesse sur scène. Irakese Geesten, lauréate du prix de la création du festival de musique et de théâtre Theater Aan Zee, propose, en contrepartie de ce que l’on voit ici des nouvelles des guerres moyen-orientales, glauques et lointaines, un tableau des aspects plus légers et poétiques de la vie dans les villes meurtries d’Irak. Le metteur en scène Mokhallad Rasem, formé à Bagdad, où il a amorcé sa carrière, s’est installé depuis quelques années en Belgique, d’où il crée et observe les relations entre ses cultures d’origine, d’influence et d’adoption. Ainsi, le point de vue des acteurs irakiens se trouve ici confronté à celui des actrices germano-flamandes : convergence ou incompatibilité? En trame sonore de ces Fantômes irakiens, du Nirvana, pour faire d’autant battre les coeurs.

Chante avec moi, du 25 au 27 mai 2012
Même les spectateurs qui ont déjà été conquis en 2010 reverront avec plaisir Chante avec moi, la création remarquée d’Olivier Choinière : c’est le fun, et ça porte aussi une réflexion. Au début, un clavier sur la scène, et c’est tout. Un petit jeune homme se lève parmi l’assistance, tourne timidement autour de l’instrument et commence à en jouer, quelque peu hésitant, puis, graduellement, plus enthousiaste. Peu à peu, d’autres gens – on dirait de simples badauds – se joignent à lui, comme spontanément, et une chanson se construit; un ver d’oreille aussi. Et tout ça prend de l’ampleur. Cinquante comédiens remplissent la scène dans un tourbillon de plus en plus effréné – dérangeant, jusqu’à vous faire fredonner avec eux : « Pour que tu chantes… avec moi! »

Nathan, du 26 au 28 mai 2012
On croise souvent le nom d’Emmanuel Schwartz dans le milieu théâtral ces dernières années. C’est ici l’occasion de découvrir cet homme de théâtre aux multiples talents, qui signe le texte et la mise en scène de Nathan, ou (NathanBénédictestunYiKing). Outre la curiosité du sous-titre, l’histoire sombre intrigue : le personnage éponyme, réduit à quatre organes à la suite de son autocombustion programmée, réussit néanmoins à prendre le contrôle d’autres corps, d’autres voix, pour raconter la sordide histoire de l’Amérique. Schwartz s’inspirant d’Artaud, il sera intéressant de voir cette proposition pour une oeuvre se voulant remuante – et cruelle?

Sur le concept du visage du fils de Dieu, du 31 mai au 3 juin 2012
Si la pièce ne suscitera sans doute pas ici de controverse aussi tonitruante qu’au Théâtre de la Ville de Paris cet automne, ne sommes-nous pas tout de même curieux de voir de quoi retourne la création du novateur établi Romeo Castellucci? Des manifestants, dénonçant une christianophobie dont le metteur en scène se défend, avaient lancé des détritus aux spectateurs, étaient même montés sur scène, choqués par l’association qu’on y proposait. Un vieil homme incontinent dont le fils s’occupe avec patience sous un regard imposant : c’est un gros plan du visage du Christ, tiré d’une oeuvre de la Renaissance, qui constitue l’omniprésent fond de scène. Selon Castellucci, Sur le concept du visage du fils de Dieu « est une réflexion sur la déchéance de la beauté, sur le mystère de la fin. »* Qu’en retiendrons-nous?

Nature morte, du 4 au 6 juin 2012
Cette création de Julie Andrée T. est une chance pour le public généralement théâtral et dansant du FTA de découvrir l’énigmatique monde de la performance, art hybride et perturbant s’il en fut un. L’artiste visuelle performeuse, explorant de nouveau les relations entre le corps et l’espace, reprend dans Nature morte sa collaboration avec les créateurs Jean Jauvin, à la lumière, et Laurent Maslé, au son, avec qui elle avait créé Not Waterproof et/ou l’érosion d’un corps erroné et Rouge, présentées lors de la mouture 2009 du festival Poésie et couleurs au menu.

Mygale, du 5 au 9 juin 2012
Pour verser quelque peu dans la danse comme il est souvent agréable de le faire, allons voir Mygale, cette création de Nicolas Cantin. L’artiste transdisciplinaire a touché dans sa carrière au masque et au clown, comme au théâtre et à la danse. Il a d’ailleurs offert quelques pas avec Frédérick Gravel dans Tout se pète la gueule, chérie : rien que ça me le vend (c’est dit). Et puis, aussi, ces quelques lignes de présentation aux allures ducharmiennes : « Le programme sera simple : je te ferai rire et tu me feras rire. Nous nous ferons mourir de rire, tu saisis? Et personne n’aura mal, c’est une promesse. Il n’y aura que toi et moi. Toi que je ferai rire et toi qui me feras rire. »**. Séduisant.

&&&&& & &&&, du 6 au 8 juin
Les ludiques s’amuseront à citer l’imprononçable titre de ce qu’on pourra se contenter de nommer, par détournement, la pièce aux esperluettes. Les créateurs, Antoine Defoort et Halory Goerger, sont décidément des rigolos : ils proposent au spectateur, qui n’a donc pas à s’inquiéter d’arriver en retard (yé), un spectacle en boucle, sans début ni fin. C’est un parcours d’installations éclectiques qui traitent « de la science, de la fiction, et des deux réunis par un tiret. »*** Après avoir vu les interprètes jouer de plantes comme d’instruments de musique dans la « vidéo titilleuse », il sera tentant de découvrir les autres facettes de cette proposition singulière.

Enfin, pour les lapins d’entre vous qui appréciez la danse, il me semble incontournable de faire un clin d’oeil vers les propositions chorégraphiques de l’importante Anne Teresa De Keersmaeker. Le diptyque formé de En Atendant et Cesena allie danse contemporaine et chants du Moyen-Âge pour créer quelques vrais moments de beauté. Et puis, les passants fauchés pourront eux aussi se régaler de l’installation urbaine de cette année, x-fois gens chaise, où des personnes âgées vaquent à leurs occupations quotidiennes, assis en suspension aux murs du Quartier latin.

La 6e édition du FTA, qui se tiendra du 24 mai au 9 juin 2012, se veut une tribune à des voix fortes, diverses, libres et subversives; dressons l’oreille!

En tout cas, j’ai hâte. Pas vous?

Théatre