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Festival TransAmériques

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Extraire la théâtralité

L’action se passe au dernier étage du Monument National. Nous sommes une poignée de gens rassemblée dans les escaliers, attendant l’ouverture des portes, nos billets bien en main. Puis, Benoit Gob, Francis La Haye et Emmanuel Schwartz font leur entrée, des cartons de vin sur l’épaule. Ils portent une tenue de protection scientifique blanche, capuchon sur la tête. C’est ainsi que chacun des spectateurs se retrouvent avec un verre de vin, qu’on leur remplira plus d’une fois, question de les préparer à ce qu’ils vont assister.

Nous entrons finalement dans la salle. Le public se retrouve dans un espace clôt dont chaque mur est recouvert d’une bâche de plastique transparent. Au milieu, trône une structure lumineuse. Une voix sans émotion s’élève. Elle nous explique la raison de notre présence, ce jour-là, au Monument National ; Emmanuel a bâti une machine à extraire la pensée pure et il souhaite la tester avec ses amis. La machine marche, seulement, personne ne le sait encore, car elle ne fonctionne pas comme prévu.

« Le spectacle commence. Le spectacle commence. Le spectacle commence. N’allez pas vous asseoir. N’allez pas vous asseoir. N’allez pas vous asseoir. »

Le rideau en plastique se lève et nous pouvons aller nous asseoir, même si la voix nous dit le contraire. Un peu à la Siri, celle-ci parlera pendant les deux premiers actes, pour laisser la place à la voix des acteurs dans le troisième. Ceux-ci ne s’adresseront jamais directement au public pendant la totalité de la pièce. C’est à travers la voix off que le public découvrira ce que ces hommes ont tenté d’enfouir loin en eux. Celle-ci parle des acteurs en utilisant leur vrai nom : Emmanuel, Benoit, Francis. Un peu à la manière narrative de Mani Soleymanlou, qu’Emmanuel considère comme son frère artistique. Peut-être que ce dernier avait justement envie de parler de lui un peu, pour changer, sans se cacher derrière les traits d’un personnage, comme un Tartuffe par exemple Peut-être avait-il envie de jouer Emmanuel Schwartz, à nu, dans tous les sens du terme.

Les moments forts de la performance, terme que j’emploie ici, faute de définition, sont certainement la vérité qui s’en dégageait et les procédés qui sortaient du traditionnel. En effet, il ne s’agit pas d’une représentation théâtrale classique, avec une situation initiale et un dénouement, mais plus quelque chose venant du ressenti et de la gestuelle. La parole est autant mise de l’avant que le visuel. La voix off n’enlève rien au spectacle, qui se prévaut d’une mise en scène efficace.

Le spectacle a tellement de théâtralité pour dire qu’ils n’en ont pas. La volonté de vouloir tant mettre en scène en disant qu’il n’y a pas de mise en scène est quelque chose de plutôt nouveau, mais qui émerge de plus en plus. Comment supprimer la théâtralité dans un spectacle où celle-ci est particulièrement à l’honneur ? C’est assez contradictoire, un peu comme la pensée pure, je suppose. Cela donne un résultat final un peu épars, passant de l’art visuel au théâtre, par la musique, la danse et la projection vidéo. Le tout évoquant un petit quelque chose du théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud, en voulant justement aller vers un théâtre total. On remarque également une certaine souffrance d’exister chez les acteurs qui éveille les nerfs et le coeur du public.

L’un des buts de ce genre de théâtre est d’éveiller les masses. Je ne dirais pas qu’Exhibition va jusque-là et je ne crois pas que les créateurs en avaient la prétention, mais en tant que spectateur, nous sentons la recherche qui a été effectuée et les heures d’exploration qui vont de pair avec un spectacle de cette envergure. Parfois, un théâtre qu’on dit expérimental perd de vue son but et dérive vers quelque de  »m’as-tu vu » par l’utilisation de procédé particulier sans justification aucune. La fin d’Exhibition tangue vers ce procédé paresseux, même si le texte tente de le justifier en démontrant que c’est justement cela le but. Le spectateur finit par décrocher et la simplicité imaginative et efficace du début se perd un peu.

Pourtant, dans l’ensemble, j’ai trouvé cela réussi. Un petit 1h, 1h15 de performance d’acteurs. Ce qui est étonnant, car ils ne parlent qu’à travers une voix off. Malgré tout, les voir évoluer sur scène, dans toute leur vulnérabilité, ensemble, mais seul, reste le moment le plus signifiant. En espérant voir ce spectacle réapparaître quelque part dans une prochaine saison théâtrale.

Théatre
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Portraits d’une ville complexe, plurielle et contradictoire

Dans le cadre du 375e anniversaire de la ville de Montréal, le Jamais Lu et le Festival TransAmériques se sont associés pour présenter un projet tentaculaire où la pluralité des voix et la complexité de la métropole sont mises de l’avant.

Le projet se décline en deux temps. D’abord, le festival Jamais Lu (qui assure la promotion de textes dramaturgiques de la relève) permettra à  sept auteurs et trois photographes de présenter leurs carnets « touristiquement incorrects » élaborés lors d’explorations diverses dans Montréal. Photographes et auteurs ont été jumelés et assignés à un quartier de la ville qu’ils connaissaient peu.  Leur mandat était assez large : s’imprégner du lieu investi pour ensuite écrire ou ramener des images de leur expérience.

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L’auteur Pierre Lefebvre a ainsi exploré le quartier Parc-Extension, un endroit qu’il n’a pas l’habitude de fréquenter de façon régulière. « Il y a quelque chose d’intéressant de parler d’un quartier de la ville qu’on ne connaît pas », souligne-t-il. Lefebvre dit avoir été marqué par le multiculturalisme du quartier et plus particulièrement, par une église de la rue St-Roch qui a en quelque sorte été sa porte d’entrée dans le quartier. L’auteur a également été surpris de découvrir que les délimitations du quartier (viaducs, voie ferrée, parc) contribuaient à faire de ce quadrilatère un lieu enclavé et difficile d’accès. « Ce qui m’a frappé, c’est à quel point les frontières du quartier sont assez étanches », explique Lefebvre. Cette question des frontières tombe à point avec l’édition 2017 du Jamais Lu, qui s’intéresse cette année à interroger la norme et les cloisons, en plus de souligner la diversité.

Jérémie Battaglia, photographe pour les quartiers Beaconsfield, St-Michel et Westmount, croit pour sa part que les divers quartiers font cohabiter au sein de la même ville des « univers radicalement différents » dans lesquels les montréalais ont parfois tendance à se cantonner. « Je dis souvent qu’il y a un Montréal par personne : chacun vit Montréal d’une façon différente», souligne Battaglia. Celui-ci, dont le travail se caractérise par une approche documentaire, s’est intéressé à «trouver trois histoires atypiques en lien avec l’histoire de chaque quartier, des histoires d’espoir de solidarité ». Battaglia a notamment rencontré une famille juive de Westmount qui parraine des réfugiés syriens. C’est en approfondissant ces récits qu’il a pu ancrer son travail photographique dans les quartiers qu’il a investis. « Ce que j’aime, c’est intégrer des univers que je ne connais pas et pour ça il faut entrer dans les maisons et abandonner la description exhaustive du quartier», explique-t-il.

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Jusqu’où te mènera Montréal?

Après la présentation des carnets au Jamais Lu, le projet se transformera sous la direction de Martin Faucher pour le projet Jusqu’où te mènera Montréal? au FTA. Faucher travaillera à partir des différents textes issus des explorations des auteurs. Ce sont ces écrits qui lui permettront de mettre en scène une « grande forme théâtrale poético-cabaret » présentée en début juin. Le projet fera état de la complexité et des contradictions de Montréal, de ses mutations et des similarités ou univers distincts qui constituent chacun des quartiers.

C’est donc un projet en plusieurs étapes, mettant de l’avant plusieurs voix et regards sur la ville que nous proposent le Jamais Lu et le FTA. La forme du projet, en mutation d’un festival à l’autre, promet d’être à l’image de la métropole.

Jamais Lu / Carnets touristiques
Vernissage de l’expo photo le 6 mai à 16 h
Présentation des carnets touristiques du 6 au 12 mai 2017 à 18 h
Théâtre Aux Écuries

Festival TransAmériques / Jusqu’où te mènera Montréal?
7 et 8 juin 2017 à 20 h
5e salle, Place des Arts

Théatre
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Unité Modèle : Quand le vernis craque!

Un an plus tôt, je faisais un entretien téléphonique avec l’humble et posé écrivain Guillaume Corbeil sur J’irai la chercher, la seconde pièce de sa trilogie qui prenait place à l’Espace Go dans le cadre du Festival TransAmériques. Depuis ce temps, il a travaillé sur quelques contrats et sur la parution de son dernier livre Trois princesses, sorti le 11 avril dernier par l’éditeur Le Quartanier. Quelques jours après ce lancement, me voilà devant la scène du Théâtre d’Aujourd’hui, un verre de bulles roses à la main, pour la présentation du dernier volet de sa trilogie Les colonies de l’image consacrée à l’image de soi, Unité Modèle, mis en scène par Sylvain Bélanger.

Dès les premières lignes d’Anne-Élisabeth Bossé et de Patrice Robitaille, on reconnaît rapidement des traits de Guillaume Corbeil. Un début effréné comme celui de 5 Visages pour Camille Brunelle, la première pièce de sa trilogie, où les personnages livrent des monologues parallèles en s’adressant directement au public (le quatrième mur étant toujours inexistant), tentant encore une fois de nous vendre leur image magnifiée. On nous invite à nous installer confortablement et à se laisser immerger par ce moment destiné à notre extraordinaire personne, parce qu’on le mérite amplement.

Crédit photo : Valérie Remise

Crédit photo : Valérie Remise

Cette fois-ci, l’histoire se pose dans un bureau de vente où les deux protagonistes jouent d’une part les vendeurs, d’une autre le couple heureux, qui pourrait être chacun d’entre nous en s’installant, voir s’appropriant un condo du projet Diorama. Entre un meuble modulaire Roche Bobois, une chaise Eiffel et «des coussins qui ont chacun leur propre histoire», le bonheur n’est qu’une simple transaction à la portée d’un portefeuille qui peut ou non se le permettre. Et rien de mieux qu’une démonstration de ce que pourrait être notre vie parfaite à travers ces quatre murs que de faire un tour guidé avec ce couple qui nous fait vivre des moments magiques dans chacune des pièces immaculées. Du premier rendez-vous entre un homme de la phase 1 et une femme de la phase 3 où on prépare un simple Osso buco, au déménagement conjointement dans la phase 7, même vos vieux jours auront leur place dans une des phases du projet Diorama pour une retraite digne de vos luxueux, mais au combien nécessaires besoins. Quiconque ayant déjà eu une conversation avec un vendeur de voiture ou de propriété, se reconnaîtra dans le texte juste et recherché de Guillaume Corbeil qui utilise les codes de la publicité puissance 10. Encore une fois, dans le même ton que le reste de sa trilogie, la mise en scène s’articule avec l’utilisation des technologies, adoptant les projections en arrière-plan. L’emploi de tablettes par les personnages s’ajoute de façon organique à ce décor moderne et lisse.

Brique après brique, Sarah et Martin nous vendent leur fausse histoire d’amour, une chorégraphie qu’ils ont maintes fois répétée, polie et façonnée, jusqu’à ce que l’un d’eux tombe dans le panneau (publicitaire!) et s’amourache réellement de l’image sublimée de son coéquipier. Un amour qui ne semble pas être partagé dès les premières lueurs d’authenticité et d’imperfection du personnage conquis. Serions-nous donc condamnés à être amoureux de ce que l’autre projette? L’auteur porte effectivement un regard cynique face à la projection et au contrôle de notre image puisque selon lui nous adaptons nos valeurs, parfois consciemment, parfois inconsciemment, pour les faire correspondre à celles de la masse. Donc, à travers nos rapports, il y a une interaction d’image à image et non d’humain à humain. L’histoire nous dira plus tard si l’authenticité aura le dessus sur le visage lisse et blanc du paraître.

La pièce Unité Modèle sera présentée jusqu’au 7 mai au Théâtre d’Aujourd’hui. Le livre Trois princesses de l’auteur Guillaume Corbeil est en librairie depuis le 11 avril.

 

 

Théatre
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Un spa stoïcien au Festival TransAmériques

Un petit bain de philo, ça vous dit? C’est ce que propose l’installation Les thermes, aménagée sous un chapiteau à l’esplanade Clark du Quartier des spectacles. C’est dans le cadre du Festival TransAmériques, du 22 au 27 mai, que cette installation dressée au coin des rues Ste-Catherine et Clark enchantera les passants.

Vous rappelez-vous les piscines de balles en plastique dans lesquels on avait l’habitude de plonger allègrement lorsque nous étions petits? Celles qui nous rendaient fous de joie car nous pouvions y nager, s’y lancer des balles et s’y laisser couler? Les thermes vous propose un petit retour en enfance, avec une twist bien adulte; c’est que sur chacune des 25 000 balles noires que contient le bassin de l’installation, une citation de la pensée stoïcienne y est gravée. Oui oui, chacune d’entre elles : « Bientôt, tu auras tout oublié », « Accommode-toi aux choses » ou encore « Cesse cette agitation de pantin ». 10 $ à celui qui retrouve l’une de ces trois balles.

On y va donc pour relaxer comme dans un jacuzzi, lire quelques boules, réfléchir, en lire d’autres, somnoler. Et si l’envie vous prend, vous pouvez tout aussi bien laisser aller vos instincts d’enfants et vous amuser dans le bain!

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C’est que chacun est libre d’interagir comme il l’entend avec l’installation, de manière la plus sérieuse à la plus éclatée. L’austérité des paroles stoïciennes détonne avec le côté ludique de la piscine à balles, ce qui rend l’installation des plus intéressante à regarder et à expérimenter. Le spectateur est maître de son expérience.

Et si vous avez envie de pousser votre réflexion plus loin, un philosophe sera sur place chaque jour à 17h30 (ainsi qu’à 15h les 24 et 25 mai) pour égayer les baigneurs de sages et amusantes pensées.

L’installation fait de plus partie d’une foire déambulatoire imaginée par 5 artistes basés à Lille et Bruxelles, et qui serait le reflet d’une entreprise en dégénérescence où aurait lieu une espèce de grosse fête de départ d’un employé. Dans  France Distraction, on y retrouve des installations du type sculptures de château gonflable, bureaux animés d’installations sonores et visuelles, et même une salle de discours. Les thermes  serait donc un spa stoïcien pour patrons démoralisés. Comique, non?

Insolite intermède à vos promenades ou à vos heures de bureau, vous trouverez sans doute votre compte dans Les thermes. L’installation est ouverte de midi à 20h du 22 au 27 mai 2014, à l’esplanade Clark du Quartier des spectacles.

Arts Médiatiques
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Ganesh Versus the Third Reich

Le FTA poursuit sa lancée, conquérant maints coeurs. Alors qu’il reste un peu plus d’une semaine avant la fin de cette incroyable septième édition, les acteurs de Back to back Theatre, tout droit venu de Melbourne, prennent d’assaut les planches de l’Usine C, avec une création insolite : Ganesh Versus the Third Reich de Bruce Galdwin.

L’histoire est celle d’une (ré) appropriation. Le symbole sacré de la culture hindoue, le svastika, a été volé par Hitler pour devenir la croix gammée nazie. Le dieu Ganesh entreprend alors un périple à travers l’Allemagne ravagée pour récupérer le bien de son peuple. Cette première trame narrative est entrecoupée d’une deuxième, levant le rideau sur un « réel », celui de la création de la pièce. Entre remise en question de leur démarche artistique et « improvisations », les acteurs dévoilent une réflexion sur leur droit de réécrire une histoire appartenant à une ligne figée du temps. Ce n’est pas seulement Ganesh qui se réapproprie le symbole sanskrit, mais la pièce qui s’approprie la tragédie, l’holocauste.

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Cette oeuvre, créée par onze artistes, est ludique, certes, mais pose la délicate question sur ce qu’on peut raconter et par qui. L’intelligence de la pièce réside dans ce doute, cet entre-deux qui plonge le spectateur dans une certaine perplexité. Ce genre d’exercice quant à moi, apparait nécessaire.

Parlant aussi de jeux de pouvoir à travers l’image du tyran, Hitler, mais également par l’entremise des rapports de force entre acteurs (Mark Deans, Simon Laherty, Scott Price et Brian Tilley) et metteur en scène (Luke Ryan), on a l’occasion de découvrir une troupe pas comme les autres. La particularité de Back to back est que ses acteurs sont atteints d’une déficience intellectuelle, à l’exception de Luke Ryan. Ce qui en l’occurrence, n’entrave absolument pas leur créativité, Ganesh est en la preuve. Dans ces parenthèses réalistes, on assiste à leur prise de parole face à au personnage de Luke Ryan, narcissique et manipulateur. D’ailleurs, leur jeu plonge parfois le public dans une hésitation quant à ce qui est fictionnel, réel ou « théâtralisé ».

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Cette pièce vaut le détour car elle nous éloigne de notre zone de confort, lance des questions pertinentes sans chercher à en avoir la réponse – ceci n’est pas forcément le but premier – et amène le spectateur à poser un regard nouveau sur le théâtre et sur ce que celui-ci permet d’explorer.

Back to back existe depuis presqu’une trentaine d’années dont le but est de créer un théâtre avec des gens portant une étiquette, mais doté d’une sensibilité artistique. Ganesh Versus the Third Reich est en représentation jusqu’au 2 juin. Ne manquez pas cette pièce hors des normes.

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Théatre
Yellow Towel

Petit objet hybride : Le festival TransAmériques

 

Il y a trois jours, Montréal rayonnait. Métaphoriquement parlant, car le beau temps nous fait encore languir. Non, Montréal était belle car c’était le coup d’envoi d’un des festivals que j’apprécie le plus. Pour les locaux, vous savez que mai n’est que le commencement. Et cela débute de belle manière. Le Festival TransAmériques en est maintenant à son troisième jour et le plus beau reste à venir.

Le FTA est un festival axé sur la danse et le théâtre. Regroupant tous les aspects de la performance, c’est une vitrine pour une multitude de talents locaux et internationaux. C’est une histoire d’amour avec l’art qui dure depuis maintenant sept ans. C’est également un évènement joueur et interactif où les festivaliers participent à l’énergie du festival. Entre causeries avec les artistes et les partys au QG, il n’y a pas grand temps pour s’ennuyer. Dans l’espace public, nous aurons droit à Dachshund Un sur la Place des Festivals, une performance conçue par Bennet Miller : une invasion de teckels dans le rôle de chefs d’état. Humour de chien et un regard ironique sur le monde. Ouvrez l’œil, car il y aura également une procession singulière de treize interprètes sonnant le tocsin, Bells 13, orchestré par Robin Poitras.

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Pour rester dans le rôle, j’ai parcouru le programme de la discipline danse et permettez-moi de vous faire part de mes coups de cœur anticipés. Il paraît qu’il faut prendre des risques dans la vie.

Yellow Towel

Dana Michel est une ancienne athlète devenue chorégraphe. Ce changement de carrière lui a réussi quand on regarde le parcours de la dame.  Son travail a trouvé une tribune dans plusieurs villes d’Europe et d’Amérique. Elle enchaîne les collaborations et les prix, s’appropriant la scène professionnelle sans hésitation. Elle présente au FTA Yellow Towel, dont la visée est de retourner les stéréotypes de la culture noire offrant au public une créature tapie dans la mémoire. Oserions-nous associer cela à une quête identitaire ? Il faudra aller au Monument-National dès ce soir et ce, jusqu’au 26 mai, pour avoir la réponse.

Birds with skymirrors

Le danseur Lemi Ponifasio revient au FTA après le très acclamé Tempest: Without a body. À l’époque, étant bénévole au Festival, j’ai pu assister à la représentation. J’étais littéralement clouée à mon siège, bombardée de sons et d’images et je suis ressortie avec l’impression d’avoir voyagé dans les entrailles d’un monde inconnu. Alors, quelle fut ma joie de voir son nom à la programmation. Cette fois-ci, c’est avec Bird with skymirrors qu’il choisit de nous séduire. Inspiré d’une scène vécue, ce spectacle propose un dialogue de réconciliation avec une nature négligée. Une ode à la terre dans le langage du corps, porteur d’histoires ancestrales. C’est au théâtre Maisonneuve que vous pourrez assister à ce spectacle initiatique, le 29 et 30 mai.

Birds with skymirrors

Khaos

Fondatrice de la compagnie O VERTIGO, Ginette Laurin est une figure emblématique de la danse contemporaine au Québec, mais également de la scène internationale. Elle a présenté Onde de choc en 2010 au FTA et elle est de retour avec Khaos, une œuvre survoltée, où les personnages d’une microsociété sont sujets à une frénésie commune. Traduisant un malaise collectif mondial, ce spectacle est un miroir du climat social électrique de notre époque.  Le monde sombre dans une folie conflictuelle et c’est ce que Ginette Laurin nous propose comme réflexion à l’Usine C, le 4 et 5 juin.

Khaos

Je pourrais éventuellement vous inciter à aller voir tous les autres shows. Qui a inventé ce processus où il faut choisir ? J’ai toujours dit que le bonheur résidait dans l’excès. Je vous garde des surprises pour les semaines à venir, car le FTA  et moi, ce n’est pas fini.

Théatre
Trieste

Le flou et le précis

Flou : Qualifie une chose un peu indistincte, dont le caractère n’est pas facilement déterminable ou discernable.

Synonymes : brumeux, hésitant, imprécis, incertain, indécis, indéterminable, indéterminé, indistinct, nébuleux, obscur, trouble, vague, vaporeux, voilé.

Précis : Qui est entièrement déterminé, qui ne laisse place à aucune incertitude.

Synonymes : assuré, catégorique, clair, concis, défini, explicite, exprès, fixe, formel, géométrique, juste, net, régulier, résumé, rigoureux, scrupuleux, soigneux, strict, tapant, transparent.

Créer demande une force : celle d’accepter de s’abandonner. D’osciller entre le flou et le précis. Consentir à se laisser tomber dans le flou, accumuler des certitudes, puis avoir le courage de les détruire. Le but ici n’est pas de proposer une forme finale qui obtiendra le consensus. Mais de proposer une trajectoire possible, une manière de se déplacer dans le monde, dans les pensées, dans les gestes. Aligner des objets de façon à ce que leur addition crée une composition qui proposera un autre objet, étrange, différent, plus grand.

L’indéfinissable crée l’insécurité et en cela peut-être est-ce le territoire requis, l’endroit où on doit se rendre en explorateur. Pourquoi ? Je ne peux répondre à la question. Pour faire avancer les choses ? Peut-être pas. D’ailleurs est-ce que les choses avancent vraiment ?

Mais teinter la réalité, inviter les autres à la regarder différemment. Proposer un autre point de vue.

Dans Trieste, je veux parler de cela. De l’importance de porter un regard attentif sur les choses, les gens, les événements. De l’importance de prendre le temps de se détacher de la  tendance à circuler à haute vitesse.  Aussi de celle qui nous pousse à tourner le regard vers ce qui brille, ce qui éclabousse, ce qui impressionne à première vue.

Je suis charmée par l’idée de réhabiliter le discret, le subtil, le mystérieux. Trieste est faite de cela. Une ville discrète, sans prétentions, qui abrite des secrets fascinants, qu’on peut prendre plaisir à explorer sans fin.

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Trieste

TRIESTE

Il y a deux semaines, nous étions au Centre EMPAC, dans la ville de Troy dans l’état de New York. Nous sommes demeurés là-bas quelque temps en résidence pour développer des idées relatives surtout à la scénographie. Notre défi était de parvenir à projeter des images sur des écrans de formes irrégulières, alors qu’ils sont en mouvement. Au final, le résultat sera en apparence très simple, mais il s’agit pour nous d’une petite victoire, qui nous permettra dans le futur de développer des concepts visuels plus complexes et riches. Ce type de résidence, fréquent en Europe et aux États Unis, est presqu’inexistant ici. Pourtant, comme il est précieux ce temps alloué à la réflexion et à l’expérimentation. Le temps est l’outil indispensable. Créer un objet singulier requiert que l’on s’investisse puis que l’on fasse une pause, puis que l’on plonge davantage dans le chaos, puis que l’on réfléchisse à nouveau et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’un objet rare, simple et éloquent émerge de lui-même.

Il devient de plus en plus difficile pour un artiste de réunir ces conditions, à notre époque où la performance est évaluée avec les barèmes d’efficacité et de rendement autrefois pertinents dans le monde des affaires, qui sont maintenant appliqués à toutes les sphères de l’art, qui est de plus en plus confondu avec la distraction ; de la création exigeante que l’on confond avec la créativité. Pour un artiste, il est difficile de maintenir la concentration, de garder l’objectif clair, alors qu’on lui demande constamment de se définir et de préciser ses attentes et ses intentions. Personnellement, ma réponse à ces questions ne peut être que : « Je ne sais pas ». Je mentirais si je répondais autre chose.

Mais de nos jours, ce « Je ne sais pas » n’est pas considéré comme une réponse sérieuse, que l’on peut faire publiquement. Alors peut-être que mon devoir d’artiste est d’avoir le courage de l’articuler, cette réponse, devant tous et avec fierté. De la prononcer clairement pour que tous entendent bien, que l’art est aussi à l’image de la vie : beau et radieux, parce qu’indéfinissable ; cruel et affreux parce qu’incompréhensible.

Puisqu’il s’agit ici d’un spectacle, Trieste, qui sera présenté dans le cadre du Festival TransAmériques et que j’ai un respect infini pour ce festival, parce que depuis le début de son existence, il propose des expériences singulières et porte un regard audacieux sur l’art, j’aurais un peu envie de parler de la manière dont un artiste créé et la difficulté de décrire ce qui se crée avant que cela n’existe en tant qu’objet.

Je ne parlerai donc pas ici de la forme de mon spectacle Trieste. Ni spécifiquement de ce qu’il contient. Un spectacle, une performance, c’est une expérience en soi, indescriptible, intransmissible, puisque la grande caractéristique d’un spectacle live est qu’il ne peut se vivre autrement qu’en personne et que les éléments qui le composent sont interdépendants, donc qu’on ne peut débattre de chacun de ceux ci séparément, à mon avis.

La lumière, le son, le corps des artistes, leurs voix, le texte, les idées, les lieux : chacun de ces éléments contribue à créer un tableau. L’œil du spectateur s’y promène et s’y attarde. Chacun d’entre eux emprunte un point de vue unique et chacun aura sa propre lecture de la proposition. L’artiste propose quelque chose à voir, le spectateur propose son point de vue d’observateur. C’est une sorte de jeu magique où chaque participant accepte que les règles soient variables et inventées au fur et à mesure par chacun des joueurs, alors même que la partie se joue.

Théatre
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Marie Brassard

Tous les texte de Marie Brassard ici.

Mensuellement, dans sa rubrique « Artistes à la trace », le Lèche-Vitrine suit un artiste dans la planification ou la réalisation de son œuvre, qui vient partager des moments privilégiés et en toute intimité avec les lecteurs. L’instant de quelques billets, l’artiste ou le collectif artistique partage des confidences, des réflexions, des photos et des vidéos personnelles, invitant les lecteurs à découvrir leur univers de création.

Ce mois-ci : Marie Brassard au FTA

Depuis la création en 2001 de Jimmy, créature de rêve, un premier spectacle solo où elle s’avançait sur le terrain de la multidisciplinarité, Marie Brassard n’a cessé de sonder les possibles du langage scénique. Amalgame fluctuant de textures sonores, d’images oniriques, d’ombres, de lumières, de paroles en éclats, ce langage s’est inventé et réinventé au fil de la création d’indéterminables et captivants objets théâtraux : La noirceur (FTA, 2003), Peepshow (FTA, 2006), L’invisible (FTA, 2008), Moi qui me parle à moi-même dans le futur (FTA, 2011). Microcosmes voyageurs, tous ces solos ont rayonné autant au Québec qu’à l’étranger, se posant dans plusieurs villes d’Europe et d’Asie, de même qu’en Australie et aux États-Unis.

Collaboratrice de longue date de Robert Lepage, avec qui elle partage une soif pour l’audace et pour la dissolution des frontières artistiques, Marie Brassard a fondé en 2001 la compagnie Infrarouge, une structure-chrysalide protéiforme de laquelle a émergé chacune de ses œuvres, conçues avec la complicité d’artistes d’ici et d’ailleurs. Exploratrice du rêve, la créatrice use des technologies nouvelles pour donner à voir et à ressentir le réel autrement. À travers ses expérimentations singulières, elle met au jour une poésie scénique où s’entretissent des paysages sonores et des images ondoyantes, matérialisant, pour un temps, ce qui d’ordinaire peine à affleurer à la surface du monde — le secret, l’intangible.

En création mondiale au Festival TransAmériques, Trieste, le tout nouveau spectacle de Marie Brassard, est une vertigineuse odyssée, du légendaire pays des morts jusqu’au fond des abysses, à la croisée des mythologies anciennes et contemporaines. Un poème scénique énigmatique et musical qui promet d’être captivant.

Théatre

Concept et sensations

Dans le cadre du FTA, une camarade et moi avons assisté jeudi soir à la première de Sur le concept du visage du fils de Dieu, de Romeo Castellucci, un spectacle qui m’inspira les bons espoirs que j’ai déjà partagés avec vous. Après les généreux applaudissements qui saluèrent la conclusion de la pièce, nous sommes restées coites quelques minutes. Et puis, on s’est raconté ce qu’on avait senti.

Il y avait d’abord l’ambiance feutrée de la salle Jean-Duceppe, habillée de son camaïeu de pourpre et qui ne semblait pas se douter du clash qui l’attendait. Il s’agit là en effet d’une pièce pour le moins détonante par rapport au répertoire habituel. Déjà, le décor opposait au velours dépareillé des sièges son monochromatisme minimaliste : sofa, tapis, plancher et table blancs, lit aux draps immaculés. En fond de scène, le fameux visage du titre : un Jésus de la Renaissance, un très gros plan du portrait d’Antonello de Messine, qui avait l’air de quelqu’un qui scrute chaque spectateur de son regard énigmatique. À mes yeux, il communiquait une humaine – ou divine ? — compassion. C’était peut-être aussi de la mélancolie, ou alors le léger sourire de l’omniscience. Pour Castellucci, quoi qu’il en soit, cette face interpelle parce qu’elle reflète la condition humaine.

Et puis, il y avait un second miroir, celui de la scène presque naturaliste qui se déroulait entre un vieux père, incontinent, et son fils; une scène qui ramenait le spectateur aux êtres qu’il connaît et qu’il aime depuis toujours. Les dialogues en italien, clairsemés, parasités par le bourdonnement d’une télévision allumée en sourdine, étaient prononcés d’un ton quotidien, sans l’artifice de porter la voix comme la convention du théâtre le préconise – d’autant plus dans une salle de cette ampleur, accueillant ce soir-là près de 700 personnes. Ce tableau pitoyable du fils changeant et rechangeant son père souillé, dont ne nous parvenait finalement que des bribes sonores, semblait ainsi s’adresser aux sens plus qu’à l’intellect. De même, la douteuse odeur dont on se demandait si on ne l’imaginait pas (et si on est au moins deux à l’avoir humée?).

Saisissante aussi, du point de vue sensoriel, la scène où, dans la cacophonie des murmures répétés du nom de Gesù, de chants religieux en crescendo et de détonations, des enfants garrochaient des grenades à la face du Jésus en question, obstinés, ne s’arrêtant que lorsque leur sac à dos était vide, que tout ce qu’il y avait à lancer avait été lancé, puis s’assoyant posément par terre, comme pour contempler leur œuvre.

Et après tout ça, il reste plein de choses intéressantes à voir au FTA, notamment Mygale, Nature morte et &&&&& & &&&, qui figuraient dans le billet anticipatif du mois d’avril. Dépêchez-vous d’en profiter, le festival termine ce samedi, 9 juin!

Théatre