Les bastards, c’est nous.

Je ne suis pas une professionnelle de l’analyse d’un spectacle de danse. Je pense qu’il faut avoir une certaine base pour prétendre pouvoir analyser de fond en comble une prestation de cette discipline. Mais, je suis capable de ressentir, de percevoir une émotion qui se dégage d’une performance. Je suis capable de reconnaître la beauté quand je la vois, je suis capable d’être touchée par un corps en mouvement. Et ce fut le cas pendant la prestation incroyable des danseurs de Some Hope for the Bastards.

Le spectacle avait lieu au Monument National et était présenté en première internationale le 1er juin dernier dans le cadre du Festival Trans-Amériques. Le spectacle faisait salle comble; gens du milieu et festivaliers s’amassaient dans le hall. J’étais fébrile. Je n’avais pas assisté à un spectacle de danse depuis un moment et j’avais peur d’être rouillée et de ne rien comprendre! Une peur bien irrationnelle, il faut le dire. Beaucoup pense que la danse contemporaine a un côté élitiste, mais je pense qu’il faut simplement avoir une certaine sensibilité pour capter son pouvoir.

Et quel pouvoir avait le spectacle chorégraphié par Fred Gravel ce soir-là! D’une durée d’une heure trente, le spectateur assistait aux prouesses physiques des danseurs, haletant presque en même temps qu’eux. Alternant silence et musique tantôt rock, tantôt électro, tantôt acoustique, parfois avec paroles, mais surtout sans, le résultat final était totalement captivant. J’étais totalement absorbée par ce que les corps essayaient de communiquer. Pourtant, mon attention s’est vu faillir à quelques moments où la séquence dansée s’étirait un peu trop dans le temps. Comme quoi, tout ne peut pas être parfait.

Fred Gravel parle habituellement beaucoup dans ses spectacles, il le dira lui-même. Ce soir-là, il a peu parlé, laissant sa création le faire à sa place. Le public a toutefois eu droit au Manifeste de Fred Gravel, nous expliquant le contexte de création du spectacle et surtout, l’origine du titre. Il a également parlé de l’attente ; autant celle que les spectateurs ont envers lui que celle qu’il a envers eux. Il disait espérer faire face à un public intelligent, curieux, sensible. À voir l’ovation finale, il semble que c’était bel et bien le cas.

La prestation était divisée en plusieurs tableaux, chacun portant son propre rythme, son propre souffle. Voulant travailler la pulsion, Frédérick Gravel passe également par la répétition et l’évolution progressive de celle-ci à travers le corps des danseurs. Le public pouvait ainsi plonger dans l’œuvre et dans l’univers du danseur même. Cela allait plus loin que regarder un tableau dans un musée, nous faisions partie intégrante de cette fresque humaine.

Le mouvement était partout. Je suis certaine que je n’ai pas vécu le même spectacle que la personne assise à mes côtés. Je pouvais décider de suivre la progression d’un couple, au détriment d’un autre, ou même d’un seul danseur, puis décider de changer en plein milieu. L’histoire que j’ai captée n’est qu’une version de la représentation, c’est le regard que j’ai décidé de lui donner. Certains duos étaient plus sensuels, d’autres plus viscéraux, parfois chaotiques. Le corps était à l’honneur, le poussant au maximum de ses capacités sans tomber dans le trop spectaculaire. Entre les grands numéros de groupe, des moments plus silencieux, désirés par le spectateur, comme une oasis de répit dans le chaos.

Mention spéciale à la conception musicale de Philippe Brault qui était exceptionnelle et en parfaite harmonie avec le visuel chorégraphique. Clin d’œil à l’éclairage digne d’un show rock. Fred Gravel disait vouloir organiser la désorganisation afin qu’il se passe quelque chose, autant dans le corps du danseur que chez le spectateur. Et c’est réussi, Fred, bravo, pari tenu!