Trieste

(Fr) TRIESTE

Il y a deux semaines, nous étions au Centre EMPAC, dans la ville de Troy dans l’état de New York. Nous sommes demeurés là-bas quelque temps en résidence pour développer des idées relatives surtout à la scénographie. Notre défi était de parvenir à projeter des images sur des écrans de formes irrégulières, alors qu’ils sont en mouvement. Au final, le résultat sera en apparence très simple, mais il s’agit pour nous d’une petite victoire, qui nous permettra dans le futur de développer des concepts visuels plus complexes et riches. Ce type de résidence, fréquent en Europe et aux États Unis, est presqu’inexistant ici. Pourtant, comme il est précieux ce temps alloué à la réflexion et à l’expérimentation. Le temps est l’outil indispensable. Créer un objet singulier requiert que l’on s’investisse puis que l’on fasse une pause, puis que l’on plonge davantage dans le chaos, puis que l’on réfléchisse à nouveau et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’un objet rare, simple et éloquent émerge de lui-même.

Il devient de plus en plus difficile pour un artiste de réunir ces conditions, à notre époque où la performance est évaluée avec les barèmes d’efficacité et de rendement autrefois pertinents dans le monde des affaires, qui sont maintenant appliqués à toutes les sphères de l’art, qui est de plus en plus confondu avec la distraction ; de la création exigeante que l’on confond avec la créativité. Pour un artiste, il est difficile de maintenir la concentration, de garder l’objectif clair, alors qu’on lui demande constamment de se définir et de préciser ses attentes et ses intentions. Personnellement, ma réponse à ces questions ne peut être que : « Je ne sais pas ». Je mentirais si je répondais autre chose.

Mais de nos jours, ce « Je ne sais pas » n’est pas considéré comme une réponse sérieuse, que l’on peut faire publiquement. Alors peut-être que mon devoir d’artiste est d’avoir le courage de l’articuler, cette réponse, devant tous et avec fierté. De la prononcer clairement pour que tous entendent bien, que l’art est aussi à l’image de la vie : beau et radieux, parce qu’indéfinissable ; cruel et affreux parce qu’incompréhensible.

Puisqu’il s’agit ici d’un spectacle, Trieste, qui sera présenté dans le cadre du Festival TransAmériques et que j’ai un respect infini pour ce festival, parce que depuis le début de son existence, il propose des expériences singulières et porte un regard audacieux sur l’art, j’aurais un peu envie de parler de la manière dont un artiste créé et la difficulté de décrire ce qui se crée avant que cela n’existe en tant qu’objet.

Je ne parlerai donc pas ici de la forme de mon spectacle Trieste. Ni spécifiquement de ce qu’il contient. Un spectacle, une performance, c’est une expérience en soi, indescriptible, intransmissible, puisque la grande caractéristique d’un spectacle live est qu’il ne peut se vivre autrement qu’en personne et que les éléments qui le composent sont interdépendants, donc qu’on ne peut débattre de chacun de ceux ci séparément, à mon avis.

La lumière, le son, le corps des artistes, leurs voix, le texte, les idées, les lieux : chacun de ces éléments contribue à créer un tableau. L’œil du spectateur s’y promène et s’y attarde. Chacun d’entre eux emprunte un point de vue unique et chacun aura sa propre lecture de la proposition. L’artiste propose quelque chose à voir, le spectateur propose son point de vue d’observateur. C’est une sorte de jeu magique où chaque participant accepte que les règles soient variables et inventées au fur et à mesure par chacun des joueurs, alors même que la partie se joue.

Let Us Know What You Think
Blogger

Marie Brassard

TRIESTE_6_cr_Minelly Kamemura

Sorry, this entry is only available in French.