(Fr) Ghada Amer au MAC : visite guidée avec Thérèse St-Gelais

Visiter une exposition par le truchement de celui ou celle qui l’a créé est une expérience plus qu’enrichissante. Point de vue essentiel, puisqu’il est le point de départ de tout le projet, la vision de la commissaire dans ce cas-ci, permet de comprendre fondamentalement comment fonctionne la production de l’artiste. Regard sur « Ghada Amer » présenté au Musée d’art contemporain de Montréal du 2 février au 22 avril 2012.

L’aventure de cette exposition a débuté bien avant son arrivée à Montréal. En effet, Thérèse St-Gelais a d’abord présenté le travail de Ghada Amer par le truchement d’une conférence de l’artiste lors du Colloque Femmes : théorie et création dans la francophonie (2010). De là est venue l’idée de présenter l’artiste à Montréal et, du même coup, d’inviter Thérèse St-Gelais à œuvrer comme commissaire. Cette exposition, simplement intitulée “Ghaha Amer”, est présentée aux côtés de deux autres artistes femmes : Wangechi Mutu et Valérie Blass. Petit aperçu de ce qu’on y trouve, avec les généreuses explications de la commissaire :

« Les oeuvres de Ghada Amer travaillent des polarités, montrent des ambivalences », nous confie d’emblée Madame St-Gelais. L’artiste utilise la broderie et, dans ses premières oeuvres, s’en servait d’abord pour y inscrire des consignes dirigées aux femmes, consignes pigées dans des revues dites « féminines », des motifs de la vie domestique.

Plus tard, Ghada Amer est passée à la représentation pornographique. Cachés sous des centaines de fils brodés, les motifs se donnent à voir après une observation minutieuse et un décodage des différents entrelacements des fils qui forment les saynètes où des femmes prennent des poses lascives et explicites.

« Il s’agit de plaisir homo-érotique, c’est un monde exclusivement féminin. C’est aussi un commentaire critique sur ce qui semble appartenir au monde féminin et au monde masculin », rajoute-t-elle.

Il y a aussi des références évidentes à l’histoire de l’art : Picasso, Ingres ou Pollock par exemple. Une des toiles s’intitule d’ailleurs : Who killed « Les demoiselles d’Avignon » (2010).

Plusieurs réflexions sont mises de l’avant dans cette démarche de citation : la pornographie est permise lorsqu’elle passe sous le couvert de l’art, mais grossière lorsqu’il s’agit de culture populaire? L’orientalisme si prisé n’était-il pas, au fond, une forme de pornographie déguisée? Ghada Amer nous positionne dans un rôle de voyeur et nous fait ainsi questionner nos habitudes de regardeur, grandement influencées par la polarité « homme/femme » et tout ce que cela implique : stéréotypes, clichés et idées convenues. Polarité dans laquelle nous vivons et qui est maintenant remise en question au quotidien.

Il est aussi important de souligner que l’artiste se considère peintre, même si la broderie demeure son médium principal. Du côté technique, elle réalise les dessins préliminaires et fait ensuite appel à des brodeuses qui exécutent les croquis. Pour quelques toiles, le processus est le suivant : la toile est retournée sur elle-même, face contre terre, afin que l’artiste vienne s’installer en dessous et tire les fils pour créer les motifs qui se superposeront aux dessins. On laisse ensuite tomber la toile sur une pellicule plastique, ce qui placera les fils au hasard. À la fin du processus, la toile est aspergée d’un produit de fixation. Le procédé pour placer les fils (faire tomber la toile) peut être recommencé à plusieurs reprises (avant l’utilisation du produit fixatif), si le résultat n’est pas satisfaisant.

Entre culture populaire, motifs presque décoratifs, citations d’œuvres connues, Ghada Amer positionne sa démarche comme étant « post-féministe ».

« Lorsqu’on lui demande si elle est féministe, Ghada Amer prend du temps à répondre. » Elle veut revoir cette idée de rupture et préfère l’harmonie.

Il y a aussi dans l’exposition une petite salle à part, que la commissaire appelle « le cabinet », et dans laquelle sont présentées des œuvres dont la démarche est quelque peu différente.

Il s’agit en fait d’un travail en duo. Ghada Amer et Reza Farhkondeh travaillent sur la même toile et font évoluer celle-ci dans un jeu d’échanges jusqu’à consensus de la part des deux créateurs. Les deux croisent délibérément tous les motifs et ce n’est pas d’important pour eux de savoir si Ghada a commencé ou Reza. On ne sait pas donc pas exactement où ça commence et où ça finit.

Le résultat de ce croisement de pratiques : dans cet espace, les toiles ne cachent plus, elles offrent délibérément. Ce cabinet propose une vision non plus trafiquée, mais frontale, directe.

Incursion franchement intéressante dans le monde de Ghada Amer qui questionne et déstabilise le spectateur par ces différents jeux entre « camouflage » et « monstration ». On se situe donc entre scopophilie (plaisir visuel) face à ces magnifiques tableaux et une certaine gêne, un certain malaise ressenti à la vue de ces femmes exhibées. Ghada Amer aime les contrastes et nous offre un fascinant amalgame et une rencontre improbable, mais efficiente, entre broderie et pornographie. À voir!

Thérèse St-Gelais est aussi commissaire de l’exposition Loin des yeux, près du corps à la Galerie de l’UQAM. Ces propos ont été recueillis lors de la visite guidée offerte par la commissaire dans le cadre du cours « Alt et altérité » donné par Tamar Tembeck à l’UQAM.

LIEN : http://www.lavitrine.com/activite/Ghada_Amer

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