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Le courage de la tolérance

Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran a d’abord été un roman, puis un film et finalement une pièce. Pour terminer sa tournée dans la province en beauté, Éric-Emmanuel Schmitt vient défaire ses valises dans la salle du Théâtre du Nouveau Monde. Cette pièce, on ne savait pas qu’on en avait besoin. C’est un petit coin de rue Bleu qui n’est pas bleu et de croissant de mer qui vient se glisser dans notre hiver québécois. C’est un garçon devenu un homme qui se lie d’amitié avec un épicier pas vraiment arabe (car être arabe, c’est être ouvert de 8h le matin à minuit et même le dimanche dans le domaine de l’épicerie), pas vraiment musulman, un peu spirituel, mais surtout, qui sait ce qu’il y a dans son Coran.

Éric-Emmanuel Schmitt n’est pas un acteur. C’est un écrivain. C’est pourquoi se sont les mots qui sont mis de l’avant dans cette représentation théâtrale. Le moment devient aussi simple que s’asseoir dans le noir et se faire narrer une histoire, comme un enfant qui se ferait raconter un conte avant de s’endormir. Le vocabulaire un peu littéraire de la pièce n’alourdit pas la représentation, mais lui sert plutôt par ses descriptions détaillées. Il est ainsi facile de se transporter dans l’imaginaire créé par l’auteur.

Les nuances de jeu sont subtiles. Éric-Emmanuel alterne entre les différents personnages de la pièce avec un léger changement de ton et d’accent. Sa voix nous envoûte et nous donne envie de fermer les yeux afin de mieux partir en voyage, nous aussi, avec monsieur Ibrahim et le petit Momo. La scénographie est très simple et évocatrice des différents lieux relatés dans l’histoire. Un coin bureau, pour la bibliothèque de son père et son appartement, un coin épicerie où se passent ses rencontres avec monsieur Ibrahim, un coin intimiste pour ses rencontres avec les prostitués de la rue Paradis et, en fond de scène, un coin de ciel, de sable, d’ailleurs. Éric-Emmanuel Schmitt fait évoluer Moïse entre ces lieux où, petit à petit, il devient un homme.

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Malgré la performance inégale du micro et quelques accrochages de texte, choses que le public semblait très enclin à pardonner étant donné que l’acteur est seul sur scène pendant le 1h50 que dure la pièce, la pièce vaut le déplacement. C’est une pièce qui perce le gris de l’hiver et prouve au public que le fait d’être juif, chrétien ou musulman n’est pas censé être une barrière entre les individus. Au contraire, cela peut être une fenêtre sur la découverte, l’expérience, l’apprentissage. Une fenêtre où un juif qui lit le Coran dépasse l’indifférence d’un père et l’absence d’une mère.

La pièce Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran est présentée au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 5 mars.

 

Théatre
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J’accuse : une envie de révolution

Sur un fond d’Isabelle Boulay, de bas collants, de soupe à l’oignon, de St-Jean Baptiste sur les plaines d’Abraham ou au Parc Maisonneuve, de petite vite dans les toilettes d’un avion, J’accuse raconte l’histoire de cinq femmes qui veulent se faire entendre, qui doivent se faire entendre.

Les femmes sur scène, elles parlent beaucoup. Du début à la fin, sans vraiment prendre le temps de s’arrêter. Elles vomissent les mots qui sont restés trop longtemps à l’intérieur d’elles. Ces mots amers, touchants, poignants, percutants, que le spectateur reçoit de plein fouet.

Il y a d’abord la fille qui encaisse, jouée par Catherine Paquin-Béchard en remplacement d’Ève Landry. Elle, elle s’habille en carte de mode d’ici et change des vies du matin au soir. En effet, elle travaille dans une boutique chic pour femme accomplie. Et elle n’en peut plus, mais supporte, en bronchant intérieurement, passivement, agressivement.

Puis vient la fille qui agresse que Catherine Trudeau joue avec justesse. Elle est l’image même de cette femme qui semble tout avoir et qui va voir Casse-Noisette à la Place des arts chaque année. Mais elle vit dans Hochelaga Maisonneuve. Mais elle peine à tenir sa compagnie Passion Confort (passion confort en anglais) à flot. Mais elle trompe son chum.

En troisième, la fille qui intègre, portée par Alice Pascual. Elle dément les vieux préjugés et idées préconçues des immigrants. Elle n’est pas voilée. Elle ne mange pas qu’épicé. Et ce n’est pas parce qu’elle n’est pas capable de finir le coffret DVD de Passe-Partout qu’elle n’appartient pas à ce peuple. Elle veut se faire faire l’amour par un homme québécois, un vrai, un bucheron avec des grosses mains et des poèmes de Gaston Miron plein la bouche. Elle veut dire à chaque Québécois que leur beau Québec est si fort, mais si fragile à la fois.

Campée par la solide Debbie-Lynch-White, il y a la fille qui adule. Elle s’adresse directement à l’auteure afin de lui faire comprendre que ce n’est pas correct de l’utiliser et de faire d’elle la risée de sa pièce. Oui, elle aime Isabelle Boulay de toute son âme. Mais ce n’est pas vrai qu’elle va se laisser démonter par un petit peu de jugement. Après tout, qui décide de ce qui est normal?

Finalement, la fille qui aime, par Léane Labrèche-Dor. Celle qui est en peine d’amour. Pas d’un homme, mais d’une amie. Qui cuisine pour oublier. Qui est comme une enfant perdue.

Ces femmes, elles ont soifs. Soifs de révolution. Elles se révoltent de ce que l’on pense d’elles, de ce qu’elles sont. Elles sont à la défense d’elles-mêmes, dans leur petit quotidien, dans leur grand drame et aussi un peu du contraire. Elles sont la preuve que l’humain est plus fort que toutes les étiquettes qu’on peut vouloir lui mettre.

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Le style d’écriture monologué d’Annick Lefebvre permet d’énoncer clairement les émotions et de créer un amalgame de dimensions. La forme donne le feu vert à l’auteure pour hyperventiler sur 1001 sujets qui touchent cette génération de femmes qui ont entre 25 et 35 ans. Truffé de références d’ici, le texte est livré de façon linéaire, chose qui demande un effort d’attention au spectateur. Cette mitraille de mots devient un peu difficile à suivre pour une audience non aguerrie. Heureusement, le texte ainsi que les comédiennes sont à la hauteur de cette tâche. La mise en scène de Sylvain Bélanger est minimasliste et légèrement statique, laissant la place qu’il faut à la revendication d’idées et à la révolte des femmes.

J’accuse, c’est vouloir dire tout haut ce qu’on pense tout bas. C’est tout démolir dans l’espoir de, peut-être, mieux rebâtir. C’est mettre à jour différentes quêtes, différentes directions, différents combats. C’est mitrailler de questions un public pendu aux lèvres de ces femmes qui gueulent leur mécontentement. Nous en sortons avec une envie de révolution au corps et une tempête plein la tête.

 

La pièce J’accuse est présentée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 25 février.

Théatre
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Siri, Siri, dis-moi qui je suis

Aujourd’hui la technologie est omniprésente dans notre quotidien comme le démontre la populaire série Black Mirror. C’est certain qu’elle facilite notre existence en nous permettant d’accomplir des tâches qui seraient immensément plus compliquées sans elle. Cependant, on a tendance à se dire que la science-fiction reste de la fiction, mais lorsqu’on s’arrête un instant, on constate que ce qui n’était qu’un fantasme il y a 30 ou 40 ans est aujourd’hui bien réel!

L’idée d’inviter une intelligence artificielle sur scène pour interagir avec une comédienne m’a intriguée et je n’ai pas pu m’empêcher d’aller voir la pièce Siri au Théâtre d’Aujourd’hui! J’aimerais spécifier que je ne suis pas un expert en théâtre, mais c’est le fait d’être témoin d’une interaction humaine avec une machine « intelligente » dans un cadre atypique qui m’a motivé.

C’est ainsi que vendredi soir dernier, je me suis retrouvé au Théâtre d’Aujourd’hui pour aller voir la pièce Siri mise en scène par Maxime Carbonneau et interprétée par Laurence Dauphinais. Le duo signe le texte, même si on pourrait parler d’un trio car Siri improvise ses lignes. En effet, malgré son statut « d’intelligence », Siri ne peut pas apprendre les dialogues et donne des réponses qui tantôt fonctionnent, tantôt jettent le public (et la comédienne) dans l’incompréhension et surprennent. C’est souvent lorsque Siri donne une réponse qui cadre très (trop?) bien avec la situation que la magie opère. On en vient à se demander comment elle peut donner une telle réponse. Par moments, elle fait preuve d’humour ou de philosophie. C’est à se poser les questions : est-ce c’est l’œuvre d’un conditionnement à répétition de la part des auteurs qui a permis à Siri d’apprendre? Est-ce la comédienne qui a découvert que certaines questions lui donnent des réponses particulièrement intéressantes? En somme, qui contrôle qui dans cette pièce?

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Même si Siri est au centre de la pièce, l’œuvre se concentre principalement sur l’histoire et la vie de la comédienne. On ne sait pas où se situe la limite entre la fiction et la réalité. En effet, à un moment de la pièce Siri est en mesure de sortir une quantité surprenante d’informations personnelles sur l’auteur, mais est-ce que ce sont ses vraies informations ou elles ont été créées pour la pièce?

La trame narrative est principalement celle d’une femme qui cherche à comprendre qui elle est. Pour cela, elle lie sa vie à la technologie, que ce soit avec sa création in vitro ou de son analyse d’ADN qui lui en apprennent plus sur son ascendance. On fait face à une œuvre très introspective sur la comédienne. Elle nous parle d’elle, nous fait part de ses angoisses, de ses joies et de ses grands questionnements.

La scénographie est simple et efficace. La scène se résume à une structure qui s’apparente à un grand cube vide qui permet de projeter le contenu qui s’affiche sur son écran. Ainsi, on peut suivre et lire les réponses de Siri, qui divergent parfois de ce qu’elle énonce, ce qui apporte quelque fois un éclairage différent sur ce qu’elle cherche à exprimer. L’utilisation de la structure permet aussi de faire de jolis plans filmés par la caméra du téléphone ou à montrer des images et des sites Web qui participent à la narration.

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La pièce, relativement courte, comprend quand même quelques petits accrocs. En effet, en pleine montée de tension, le technicien a dû interrompre la comédienne à cause d’un petit problème technique. De plus, il arrive que la comédienne répète plusieurs fois la même question à Siri. Cela donne l’impression qu’elle tente de forcer Siri à donner une réponse précise qui fera avancer la narration générale. L’équipe en est pleinement consciente puisque la comédienne prévient que Siri est imprévisible et qu’il est possible qu’ils doivent effectuer un ajustement.

J’ai tout de même passé un agréable moment qui m’a fait regretter de ne pas avoir un iPhone pour m’amuser moi-même avec Siri et voir comment elle réagit à mes questions existentielles. Si vous désirez voir la pièce Siri, dépêchez-vous puisqu’elle est présentée au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 4 février. Pour les horaires, vous n’avez qu’à demander à Siri, elle saura sûrement vous répondre!

Théatre
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Catastrophe orchestrée

Du 24 janvier au 11 février, la compagnie du Théâtre Niveau Parking présente Act of God au Prospero, une pièce sur les petites et grandes catastrophes qui changent des vies.

Lorsqu’une catastrophe frappe, le monde bascule. Rien n’est plus pareil. Les certitudes disparaissent et tout se déconstruit pour bousculer les vies dans le rayon du cataclysme. Et qu’en est-il lorsque la catastrophe est personnelle ? Elle ne fait pas les manchettes, personne n’en parle, mais elle ravage autant sur son passage la vie des gens concernés qu’un cyclone.

Marie-Josée Bastien et Michel Nadeau signe un brillant puzzle relatant une tragédie anonyme qui frappe deux couples d’amis. Des bribes de l’histoire sont d’abord dévoilées laissant le spectateur perplexe, qui tente de les assembler dans une suite logique. Peu à peu, les morceaux se remettent en place dans un suspense qui laisse place au dénouement dramatique.

En toile de fond, toujours une curiosité morbide; un photographe de guerre (Jean-Michel Déry) qui court les scènes dramatiques, une bénévole d’info-suicide (Véronika Makdissi-Warren) et une adolescente (Maud De Palma-Duquet) qui essaie constamment de frôler la mort. Les personnages se côtoient dans des scènes dont le temps et l’espace varient sans que l’on comprenne réellement les liens qui les unissent jusqu’aux scènes finales.

Et il y a la forêt, ses arbres et ses champignons ou encore le Japon et ses suicides qui prennent tout leur sens une fois le rideau tombé.

Sur scène, tout bouge tout le temps. On passe d’un lieu à l’autre en un claquement de doigts passant d’une zone de guerre au toit d’une gare de train à l’aide d’une structure polyvalente. La scène inclinée rappelle que la vie des personnages tient en équilibre. En début de parcours, ça crie, ça cogne, on installe une ambiance anxiogène qui ne se dissipera pas complètement. Les comédiens changent de personnage drastiquement entre les différentes scènes.

Sous ces sujets lourds, se trouve tout de même une touche d’humour. On sourit à plusieurs reprises pendant la représentation. Mention spéciale à Charles-Étienne Beaulne, en vendeur d’assurances aux expériences amoureuses désastreuses, qui déride l’assistance à presque chacune  de ses présences.

Si les catastrophes chamboulent les univers de tout un chacun, elles créent également des liens qui ne s’effacent jamais.

Act of God, du 24 janvier au 11 février au Théâtre Prospero

Théatre
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Unité Modèle : Quand le vernis craque!

Un an plus tôt, je faisais un entretien téléphonique avec l’humble et posé écrivain Guillaume Corbeil sur J’irai la chercher, la seconde pièce de sa trilogie qui prenait place à l’Espace Go dans le cadre du Festival TransAmériques. Depuis ce temps, il a travaillé sur quelques contrats et sur la parution de son dernier livre Trois princesses, sorti le 11 avril dernier par l’éditeur Le Quartanier. Quelques jours après ce lancement, me voilà devant la scène du Théâtre d’Aujourd’hui, un verre de bulles roses à la main, pour la présentation du dernier volet de sa trilogie Les colonies de l’image consacrée à l’image de soi, Unité Modèle, mis en scène par Sylvain Bélanger.

Dès les premières lignes d’Anne-Élisabeth Bossé et de Patrice Robitaille, on reconnaît rapidement des traits de Guillaume Corbeil. Un début effréné comme celui de 5 Visages pour Camille Brunelle, la première pièce de sa trilogie, où les personnages livrent des monologues parallèles en s’adressant directement au public (le quatrième mur étant toujours inexistant), tentant encore une fois de nous vendre leur image magnifiée. On nous invite à nous installer confortablement et à se laisser immerger par ce moment destiné à notre extraordinaire personne, parce qu’on le mérite amplement.

Crédit photo : Valérie Remise

Crédit photo : Valérie Remise

Cette fois-ci, l’histoire se pose dans un bureau de vente où les deux protagonistes jouent d’une part les vendeurs, d’une autre le couple heureux, qui pourrait être chacun d’entre nous en s’installant, voir s’appropriant un condo du projet Diorama. Entre un meuble modulaire Roche Bobois, une chaise Eiffel et «des coussins qui ont chacun leur propre histoire», le bonheur n’est qu’une simple transaction à la portée d’un portefeuille qui peut ou non se le permettre. Et rien de mieux qu’une démonstration de ce que pourrait être notre vie parfaite à travers ces quatre murs que de faire un tour guidé avec ce couple qui nous fait vivre des moments magiques dans chacune des pièces immaculées. Du premier rendez-vous entre un homme de la phase 1 et une femme de la phase 3 où on prépare un simple Osso buco, au déménagement conjointement dans la phase 7, même vos vieux jours auront leur place dans une des phases du projet Diorama pour une retraite digne de vos luxueux, mais au combien nécessaires besoins. Quiconque ayant déjà eu une conversation avec un vendeur de voiture ou de propriété, se reconnaîtra dans le texte juste et recherché de Guillaume Corbeil qui utilise les codes de la publicité puissance 10. Encore une fois, dans le même ton que le reste de sa trilogie, la mise en scène s’articule avec l’utilisation des technologies, adoptant les projections en arrière-plan. L’emploi de tablettes par les personnages s’ajoute de façon organique à ce décor moderne et lisse.

Brique après brique, Sarah et Martin nous vendent leur fausse histoire d’amour, une chorégraphie qu’ils ont maintes fois répétée, polie et façonnée, jusqu’à ce que l’un d’eux tombe dans le panneau (publicitaire!) et s’amourache réellement de l’image sublimée de son coéquipier. Un amour qui ne semble pas être partagé dès les premières lueurs d’authenticité et d’imperfection du personnage conquis. Serions-nous donc condamnés à être amoureux de ce que l’autre projette? L’auteur porte effectivement un regard cynique face à la projection et au contrôle de notre image puisque selon lui nous adaptons nos valeurs, parfois consciemment, parfois inconsciemment, pour les faire correspondre à celles de la masse. Donc, à travers nos rapports, il y a une interaction d’image à image et non d’humain à humain. L’histoire nous dira plus tard si l’authenticité aura le dessus sur le visage lisse et blanc du paraître.

La pièce Unité Modèle sera présentée jusqu’au 7 mai au Théâtre d’Aujourd’hui. Le livre Trois princesses de l’auteur Guillaume Corbeil est en librairie depuis le 11 avril.

 

 

Théatre
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Connaissez-vous…

Montréal en Histoires est fier de vous partager des petits trésors d’archive. Découvrez chaque semaine sur le blogue de La Vitrine des événements et personnages qui ont fait l’histoire de Montréal.

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Connaissez-vous Tit-Coq ?

Le théâtre est bien vivant à Montréal au milieu du 20e siècle : plusieurs troupes importantes y sont présentes et font émerger un nouveau style théâtral de répertoire canadien. Gratien Gélinas (1909-1999), auteur et comédien principaux de la pièce Tit-Coq, créée à Montréal au Monument national en 1948, est considéré comme l’un des fondateurs du théâtre québécois moderne. Il se fait connaître dès 1938 avec une série de spectacles d’actualités intitulés les Fridolinades qu’il poursuit jusqu’en 1946.

 

Crédit: Archive de la Ville de Montréal

Théatre
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L’empreinte d’une vie

Un bébé ? Une seule question posée dans un Ikea qui chamboule la vie d’un couple de trentenaires. À cette époque où le monde s’entredéchire à coups de bombes et d’attentats, où la planète est menacée par les voitures et les aérosols, quelles sont les conséquences de mettre un nouvel être humain sur terre ? Présentée à La licorne jusqu’au 3 mai, Des arbres de Duncan MacMillan présente ce couple, formé des comédiens Sophie Cadieux et Maxime Denommée, dans leur histoire d’amour et leurs remises en question.

Pessimistes ces arbres ? En fait, ils nous confrontent à nos propres contradictions. Dans notre désir de bien faire, on recycle, on circule à vélo, on donne à des oeuvres de charité, on lit, mais est-ce que ça fait véritablement de nous de « bonnes personnes »? Dans ces beaux gestes envers la planète et autrui réside cette question phare de la pièce.

On rit beaucoup pendant la représentation. Le texte, traduit par Benjamin Pradet, est mordant, franc, moderne, à la fois simple et complexe. Le rythme est effréné; on passe d’une idée à l’autre sans réfléchir comme dans cette scène à la sortie du Ikea où le personnage de Sophie Cadieux pense à haute voix, sans censure. Parce qu’on aborde ici les derniers tabous de la parentalité. Si des personnes intelligentes, informées et sensée décident de ne plus faire d’enfants pour sauver la planète, il ne restera que les enfants des abrutis qui se reproduiront ? Est-ce que tout le monde devrait procréer ? Ouf ! Les questions se bousculent sans réponses. Les personnages sont tiraillés entre leurs réflexions et leurs envies.

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Sur la minuscule aire de jeu, la mise en scène de Benoît Vermeulen est plutôt minimaliste. Une bouteille d’eau comme seul accessoire et les éclairages font le travail. Les ellipses temporelles confèrent à la pièce son originalité. D’une phrase à l’autre, les personnages se retrouvent quinze minutes, une heure, une journée voire plusieurs années plus tard, sans jamais perdre le spectateur, rehaussant même l’aspect comique des scènes. Les coupures dans le temps sont à l’image de coupes franches dans un montage cinématographique.

Les acteurs portent la pièce sur leurs épaules. Pendant 1 h 25, ils enchaînent un flot de paroles à un débit accéléré. Sophie Cadieux est remarquable dans son rôle de la blonde verbomotrice en constant questionnement, à l’humeur changeante et aux opinions sans filtre, tandis que Maxime Denommée joue sensiblement le chum dépassé qui essaie de comprendre son amoureuse tout en remettant lui aussi ses valeurs en question. Plus qu’une question écologique et morale, Des arbres est aussi l’histoire d’amour simple et compliquée d’un couple normal.

Et les arbres ? Pour remédier à l’empreinte écologique d’un possible enfant, le couple veut planter des forêts. Au final, les arbres c’est peut-être nous; une petite graine qu’on sème, qu’on arrose, qui grandit, qui vacille au gré des tempêtes et qui meurt.

Théatre
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Saviez-vous que…

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Saviez-vous que Montréal est depuis le 19e siècle au cœur de la vie culturelle des grandes villes d’Amérique?

Cette publicité du Théâtre Royal parue dans le journal La Minerve le 3 mars 1863 annonce la venue d’une troupe de ménestrels à Montréal après leur passage à Cuba. Construit par John Molson en 1825, le Théâtre Royal est agrandi par Jesse Joseph président de la New City Gas Co, en 1852 et comprend un millier de places. Comme la plupart des théâtres montréalais de l’époque, il accueille un public majoritairement anglophone et présente beaucoup de pièces venues de l’étranger principalement des États-Unis.

Crédit: Bibliothèque et archives nationales du Québec 2724683

 

 

 

Théatre
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Un désir dérangeant

L’an dernier, le Tramway nommé désir avait traversé l’Espace Go en laissant derrière lui un public enthousiasmé. La pièce mise en scène par Serge Denoncourt est de retour cet hiver.

Je ne connaissais Un tramway nommé désir que de nom. Je savais qu’il s’agissait d’une pièce de théâtre et d’un film, mais ça s’arrêtait là. J’ai donc pu assister à la pièce avec un regard neuf, sans l’ombre d’une comparaison à pouvoir dessiner. Je suis sortie ébranlée de cette pièce puissante suintante de désir et de sexe.

Au milieu du vingtième siècle, Blanche DuBois (Céline Bonnier) décide de rendre visite à sa sœur Stella (Magalie Lépine-Blondeau) et son mari, le rustre Stanley Kowalski (Patrick Hivon), ouvrier polonais, à New Orleans dans leur modeste appartement. La visite qui ne devait durer que quelques jours s’étire sur plusieurs semaines bouleversant la vie du jeune couple. Quelle est réellement la raison de la visite de Blanche ?

Magalie Lépine-Blondeau et Patrick Hivon. Photo par Caroline Laberge

Magalie Lépine-Blondeau et Patrick Hivon. Photo par Caroline Laberge

Dans le coin avant de la scène, l’auteur de la pièce, Tennessee Williams (Dany Boudreault), s’adresse au public et contemple sa pièce se dérouler sous ses yeux. Blanche DuBois, c’est lui. Elle est la représentation de ses désirs, assouvis et refoulés, la porteuse de ses pulsions. Stanley, c’est son fantasme enfin charnel. La scène est un grand appartement sans murs ni cloisons où rien n’est dissimulé.

Serge Denoncourt a décidé de ne rien suggérer. On montre tout. Baise, masturbation, viol… Ce qui trouble ce ne sont pas les scènes de nudité ou de sexualité, mais la violence qu’elles comportent. Le désir est bestial, cru; un besoin primaire à combler.

Patrick Hivon, Céline Bonnier et Magalie Lépine-Blondeau. Photo par Caroline Laberge

Patrick Hivon, Céline Bonnier et Magalie Lépine-Blondeau. Photo par Caroline Laberge

Au centre de l’œuvre : Blanche. Personnage complexe qui babille constamment, qui veut toujours qu’on la voie à son meilleur et qui ment continuellement pour enjoliver la réalité. Elle passe de la bonne humeur aux larmes en un instant. L’anxiété qui la ronge se mêle à une farouche peur de vieillir et de ne plus plaire. Elle use de son charme avec l’ami simplet de Stanley, Mitch (Jean-Moïse Martin), et le convainc de sa fausse vertu pour espérer un peu de tendresse. Le désir qui la ronge est montré du doigt comme une maladie. Une femme de cette époque qui a des envies sexuelles et qui les assouvit ne peut être que déséquilibrée. Et que dire de cette attirance envers son beau-frère qu’elle ne peut refréner… Céline Bonnier passe agilement d’un registre à l’autre; de la frivolité, à la violence, à la folie.

Une pièce d’une sensualité brute qui laisse une empreinte derrière elle.

Un tramway nommé désir est présenté à l’Espace Go jusqu’au 13 février 2016.

Théatre
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Les génies errants

Les temps sont durs pour les marginaux. Les temps sont durs pour Kevin et Jasper, deux adultes refusant l’obéissance aveugle qu’exige la société. Ils sont bizarres, anticonformistes, et leur amitié semble tissée dans un passé complexe. Mais ces deux-là sont de véritables génies, des génies errants. Et ce sont les personnages centraux de la pièce Les Flâneurs Célestes, présentée jusqu’au 20 novembre à La Licorne.

Flânant à l’arrière d’un café, les deux hommes discutent, jouent de la musique, et consomment des substances illicites. Jusqu’à ce qu’Evan, un jeune employé du café, leur demande de partir. Ils ne partiront pas, ils feront encore mieux : ils s’intéresseront à cet adolescent réservé et encore préservé des coups bas de la vie.

La musique, l’amitié, Bukowski, et la tragédie de la Vie avec un grand V représentent les piliers de cette magnifique pièce pleine d’espoir et d’humour malgré ses noirceurs. Le sourire au visage côtoie les larmes à l’œil à mesure que l’histoire avance, à mesure qu’on s’attache à ces trois êtres.

Il s’agit originalement d’une œuvre de l’auteure américaine, Annie Baker, qui avait créé la pièce pour faire travailler son chum comédien. Mais cette pièce a finalement fait beaucoup plus que ça ; elle lui a permis de recevoir le prestigieux prix Pulitzer en 2014. Au Québec, c’est David Laurin qui entreprit de la traduire après avoir eu un coup de cœur pour la pièce de Baker. Produite par LAB87, c’est à notre plus grand bonheur que la pièce fut finalement exportée dans nos salles pour une première fois en 2014 au Théâtre Prospero, et maintenant à La Licorne.

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Dirigée par David Laurin et Jean-Simon Traversy à la direction artistique, Les Flâneurs Célestes ne serait pas ce qu’elle est sans le talent de ses comédiens. Éric Robidoux dans le rôle de Kevin est absolument renversant. Pour jouer son personnage abimé par un passé dépressif et l’abus de drogue, Éric a puisé dans ses anciennes recherches et visites à l’institut psychiatrique, celles-ci lui ayant été nécessaires pour un ancien rôle. Tout y est : les tics, l’imprévisibilité, l’émotivité, tout. Jasper, interprété par Mathieu Quesnel, est l’opposé : stable, plutôt silencieux, il tempère les écarts de son ami. Ce qui est touchant dans le personnage de Jasper c’est sa grande sensibilité, s’exprimant à travers sa musique et sa poésie. Et enfin, le personnage du jeune Evan, interprété par Laurent McCuaig-Pitre, se découvre quant à lui peu à peu. S’exprimant d’abord en anglais, Evan deviendra de plus en plus proche des deux flâneurs, allant jusqu’à leur confier ses secrets et ses peurs devant sa vie d’adulte qui s’entame. Car contrairement à Jasper et Kevin, tout est encore possible pour lui.

C’est donc derrière un café, quelque part au Québec, que ces trois personnages plus humains que jamais, deviendront peu à peu devant nos yeux de célestes flâneurs. Et c’est touchant à voir.

Pour en découvrir plus sur cette magnifique pièce, cliquez ici.

Théatre
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Méfiez-vous des eaux qui dorment !

 

Le 27 octobre dernier avait lieu la première de la pièce Ils étaient tous mes fils, mise en scène par Frédéric Dubois au Théâtre Jean-Duceppe. Cette pièce phare du dramaturge américain se passe en Ohio, en 1947, dans une époque d’après-guerre. Nous découvrons ainsi l’histoire de la famille Keller, une famille typique de banlieue, qui a perdu un de leur fils, Thomas, à la guerre. Une disparition mystérieuse qui laisse espoir à Kate, la mère, qu’il reviendra sous peu.

MIchel Dumont et Louise Turcot. Photo : Théâtre Jean-Duceppe

Michel Dumont et Louise Turcot. Photo : Théâtre Jean-Duceppe

Le fil conducteur de cette pièce est Joseph, le paternel, un homme droit et fier. Il a été blanchi d’une accusation de négligence criminelle après avoir vendu des pièces d’avion défectueuses qui ont engendré l’écrasement d’avions et entraînant ainsi dans la mort vingt et un soldats américains. Les Keller ont, en apparence, tout d’une famille parfaite qui a réussi après la Seconde Guerre mondiale. Mais une visite inattendue déterra de nouveaux détails sur ce crime…

Ils étaient tous mes fils est un texte puissant où les responsabilités individuelles et collectives, la force morale et la lâcheté s’entrecoupent dans une trame de fond de tragédie. Malgré un début de pièce plutôt lent, on se demande s’il se passera quelque chose tellement que tout semble bien aller dans cette vie paisible de banlieusards, on embarque, à notre grande surprise, dans une histoire où tout finit par s’effondrer. Une intrigue qui viendra assurément vous chercher au bout de votre siège.

Michel Dumont, Benoît McGinnis et Évelyne Rompré. Photo : Théâtre Jean-Duceppe

Michel Dumont, Benoît McGinnis et Évelyne Rompré. Photo : Théâtre Jean-Duceppe

Ce qui attire toutefois notre attention, c’est l’énorme talent des acteurs. Une distribution qui vaut son pesant d’or. Le grand Michel Dumont qui joue le père de famille est toujours aussi grandiose, un aplomb inégalable. Louise Turcot, la mère, nous présente une femme touchante, sensible et à fleur de peau. On y croît ! Benoît McGinnis donne une prestation irréprochable et Évelyne Rompré et Vincent-Guillaume Otis, Annie et George, expriment avec brio les déchirements de leurs personnages.

Définitivement un texte bien servi par ses acteurs !

Chez Duceppe jusqu’au 5 décembre 2015.

 

 

Théatre
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Le bon moment

Le mini-putt comme analogie à la vie, être pris dans un « Drummondville », une rencontre aux centaines de dénouements possibles, Trotski avec un pic à glace dans la tête, et finalement, une comédie musicale plutôt inexplicable. C’est le genre d’absurdité que vous aurez le bonheur de voir aller sur scène au Théâtre de Quat’Sous, avec l’excellente pièce Variations sur un temps.

Présentée sous la forme de 5 courts numéros, la pièce déborde d’optimisme et de savoureux moments de folie. En plein le genre de pièce qui te sort de ta zone de confort, mais qui se consomme quand même très bien. Il est fort probable qu’à la sortie de la pièce, vous n’ayez pas tout compris, mais peu importe : chacun peut bien y comprendre ce qu’il veut.

Crédit : Julie Rivard via Huffington post

Crédit : Julie Rivard via Huffington post

Provenant de l’adaptation du recueil All in the Timing du dramaturge américain David Ives, Variations sur un temps aborde le temps et ses multiples perspectives. Que ce soit une histoire de bon «timing», du temps qui passe et qui nous change, ou de ces instants qui semblent figés dans le temps, tout dans la pièce tourne autour de ces moments de vie.

Déjà présentée en 1996 au Quat’Sous et alors sous la direction artistique de Pierre Bernard, la pièce mettait en scène Marc Labrèche, Élise Guilbault, Luc Picard et Diane Lavallée. Cette année, pour les 60 ans du Théâtre, Eric Jean, directeur général et artistique actuel, a décidé de remettre la pièce en scène, avec des acteurs tout aussi géniaux que ses prédécesseurs : Anne-Élisabeth Bossé, Émilie Bibeau, Simon Lacroix, Daniel Parent, Geneviève Schmidt et finalement Mani Soleymanlou.

crédit : Julie Rivard via Huffington Post

crédit : Julie Rivard via Huffington Post

Parmi les 5 mini-pièces, j’avoue avoir eu un coup de cœur pour Variations sur la mort de Trotski, qui met en scène les multiples scénarios qui auraient pu précéder la mort de Léon Trotski, qui survécu 36 heures après avoir reçu un coup de pic à glace dans le crâne! En 36 heures, il peut s’en passer des choses! Ou alors Le Drummondville qui est un état d’esprit où l’on obtient systématiquement l’inverse de ce que l’on veut. Vous savez, ce genre de journée où rien ne va comme prévu? Il me semble d’ailleurs que l’expression «être dans un Drummondville» a un certain potentiel d’expansion! Désolée à l’avance pour les gens de cette région!

Variations sur un temps est définitivement une pièce ludique, légère et oh combien vivifiante. Exactement le genre de pièce qui vous requinque. Et rappelez-vous qu’il ne sert à rien de tout vouloir comprendre : le temps est aussi variable qu’insaisissable!

La pièce est présentée au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 30 octobre. C’est le bon moment pour réserver vos places!

Théatre
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Cet endroit entre tes cuisses : la sexualité en scène

Tout cela a commencé avec la création d’un blogue. Olivia Lagacé et Linakim Champagne ont lancé This is better than porn en 2012 et ne se doutaient sans doute pas de l’engouement qui s’en est suivi. On retrouve sur ce site une intimité dévoilée sous la forme textuelle et photographique dans une tentative d’aborder la sexualité sans ses tabous traditionnels et lourds. Elles ne se sont pas arrêtées là, bien au contraire. Transposer les textes poétiques à caractère érotique sur la scène, voilà le défi qui s’est concrétisé le 16 juin dernier.

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crédits photos: Emil Baroon et Renaud Poirier

Dans l’intimité du Lion d’Or, huit hommes et femmes nous racontent les mots des deux bloggeuses dans une mise en scène signée Jérémie Francoeur. Les textes ont été dévoilés dans une suite de tableaux osés, poétiques, humoristiques, mais toujours dans une approche franche et un réalisme assumé.

La première séquence a donné le ton pour ce qui a été une expérience sans pudeur ni jugement. Une jeune femme dos au public, à moitié nue, continue de se dévêtir en se déhanchant sur un homme. Douce torture pour tous. Puis, sa voix s’élève et nous raconte « une p’tite vite » dans une ruelle. Cette scène donnait une impression de déjà vu, mais avec une nuance : la parole d’une femme. Cette scène racontée par un homme ferait-elle un effet différent ? Il faut dire la liberté sexuelle et le féminin fait encore hausser les sourcils.

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crédits photos: Emil Baroon et Renaud Poirier

Cette liberté était éclatante sur les planches du Lion d’Or, à travers les histoires ouvertes sur une réalité et des questionnements communs, mais aussi grâce aux acteurs qui assument leur nudité sans que cela soit gratuit. On réussit à retrouver la beauté dans ce qui l’a finalement toujours été. Dans la complexité des rapports humains, ces confidences trouvent écho aux nôtres. Les monologues se sont enchaînés plongeant le spectateur dans un mélange nostalgique de souvenirs et d’espérance.

Le désir fut le matériau premier de cette théâtralité, mais également un enjeu auquel on  ne doit  pas cesser de réfléchir, lorsqu’on a fini de rougir. Je salue cette manière de mettre l’art au service de la réflexion et mine de rien, d’une forme d’éducation. La discussion ne doit pas s’arrêter là, ni les éclats artistiques.

Cet endroit entre tes cuisses a été présenté le 16 juin dernier au Lion d’Or.

 

Théatre
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Entrevue avec Guillaume Corbeil : Tu iras la chercher

Une femme part pour Prague comme un coup de vent à la recherche de son identité. Elle nous entraine dans sa quête qui deviendra également la nôtre. Tu iras la chercher est la première mise en scène de Sophie Cadieux, avec un texte signé par Guillaume Corbeil, et interprété par Marie-France Lambert.

Étant lui à Montréal, et moi à Toronto, une conversation téléphonique s’impose. Ce «lui» dont il est question est le dramaturge Guillaume Corbeil, sorti de l’École nationale de théâtre du Canada il y a tout juste quatre ans, mais dont les textes portant sur une fine analyse de la représentation de soi lui vaut une première participation internationale au Festival TransAmérique, qui bat présentement son plein. On fait rapidement des tests de sons ensemble, au cas où hauts-parleurs et enregistreur ne feraient pas bon ménage. Je lui demande à la va-vite de me dire sa couleur préférée (!), et un long silence s’en suit. « Ma couleur préférée, j’imagine que c’est le bleu marin », répond-il à cette question, la seule pour laquelle il n’est pas préparé. Ce qui marque tout d’abord, c’est l’humilité dans sa voix, comme un ami qu’on connait bien et qui n’a rien à nous prouver. Pourtant Guillaume Corbeil n’en est pas à ses premiers balbutiements dans le monde du théâtre, et il peut agrémenter son faux foyer de plusieurs prix de renom, tels que le prix Michel Tremblay en 2013 pour sa pièce Cinq visages pour Camille Brunelle, premier texte de sa trilogie portant sur les individus et leur représentation d’eux-mêmes. Le second volet, Tu iras la chercher, vaut également une nomination à sa metteur en scène, Sophie Cadieux, au Prix de la critique 2013-2014. Justement, c’est dans le cadre de cette seconde pièce que nous échangeons, en passant du coq à l’âne, sur le repositionnement du théâtre québécois jusqu’au film Interstellar.

Crédit photo : Caroline Laberge

Crédit photo : Caroline Laberge

 

Tu iras la chercher est le second ouvrage d’une trilogie portant sur l’image de soi. Qu’est-ce qui le distingue des deux autres?

Dans Cinq visages pour Camille Brunelle, ce sont les personnages qui construisent leur image et qui essaient de nous l’imposer à nous, spectateurs, en la façonnant à mesure que le spectacle avance. Dans Tu iras la chercher, c’est quelqu’un qui poursuit son image, qui a l’impression qu’elle lui échappe. Elle vit dans un monde d’images, et elle a l’impression de ne pas être à la hauteur. Contrairement à dans Cinq visages où les personnages la construisaient avec confiance, le personnage de cette pièce a toujours l’impression d’être en dessous de celle-ci et, donc, essaie de la rattraper (d’où le titre Tu iras la chercher), pour enfin l’embrasser et correspondre à qui elle voudrait être. Dans Unités modèles, qui va être dans un an au Théâtre d’Aujourd’hui, ce sont les personnages – des vendeurs – qui se font imposer une image, qui essayent de la faire exister et de l’imposer aussi au public. Ce sont trois pièces qui prennent la question d’un monde de l’image par une prise différente.

Penses-tu que l’Homme est amené à jouer à tout moment de sa vie un rôle qu’il n’a pas choisi?

On est dans Shakespeare complètement, et j’ai l’impression que c’est encore plus vrai dans le monde d’aujourd’hui où on est confronté sans arrêt à des images, que ce soit la publicité (dans Unités modèles, je joue avec les codes de la publicité), que ce soit par le cinéma où on nous montre des êtres humains qui ont des destins plus grands que nature, qui vivent des moments plus grands que nature. Et donc, j’ai l’impression qu’on sent toujours le réel comme quelque chose de brouillon, d’insaisissable et de multiple. On essaie de penser avec les codes de l’image en vivant des scènes où on se voit comme un personnage. Je pense que ce n’est pas pour rien s’il y a eu une telle fascination quand on a commencé à mettre des caméras sur les téléphones. Tout à coup, enfin, on peut être des images, on peut se voir dans un écran et, donc, contrôler de quoi on a l’air. J’ai l’impression que cela a dû toujours être là, mais que ça s’est exacerbé avec le monde dans lequel on vit.

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Pourquoi avoir choisi un monologue alors que le texte est à la deuxième personne du singulier?

Ce texte est une sorte de suite d’accidents, mais en même temps pas exactement. Je voulais écrire un monologue, je l’ai commencé à la première personne et, rapidement, il y a eu cette idée de poursuite qui s’est imposée. Et puis, il est arrivé cette idée de mettre le spectateur dans la même position de poursuivre son image en se faisant raconter l’histoire. Au début, j’ai ouvert un fichier Word parallèlement, pour voir qu’est-ce que ça donnerait si je l’essayais, et cette idée a été le déclencheur de plein de trucs qui ont amené le texte là où il est rendu maintenant. Évidemment, quand on commence à écrire, pour moi du moins, je n’ai pas un plan et il me reste juste à le réaliser! Par tâtonnement, par découvertes, par essais, tout à coup, il y a une cohérence qui se construit.

Il y a donc une forte relation entre le public et le protagoniste?

On pose la question de qui parle, en fait. C’est quelqu’un qui raconte à la deuxième personne, donc sur scène on se retrouve avec une sorte de guide qui nous fait vivre l’histoire. En même temps, elle aussi, elle est en train de vivre ça dans le texte et elle est la personne dont il est question, alors ça finit par résonner à l’intérieur d’elle!

Tu travailles avec Sophie Cadieux sur cette pièce depuis déjà quelques temps et quelques représentations, votre relation artistique a-t-elle évoluée?

Oui, complètement! On l’a découverte dans ce projet parce qu’au départ on avait fait une mise en lecture à l’Espace Go où on explorait les lieux non-théâtraux d’un théâtre. Donc, il y avait quatre actrices qui jouaient dans l’Espace Go ; partout, mais pas sur scène. Au début, je lui avais fait lire ce texte et elle l’aimait bien, elle me renvoyait la balle et me questionnait. Après cette première étape de travail, on a décidé de continuer à travailler sur le texte car, en plus, c’est un texte qui s’inscrivait bien dans sa résidence qui portait sur le thème de « À quoi je corresponds ? ». On a refait une autre lecture ensuite, dans un festival international de littérature. Le texte a évolué entre les deux fois. Puis, on a décidé d’en faire un spectacle avec une production, et le texte a encore évolué. Donc, elle a été une interlocutrice de premier ordre dans l’écriture de ce texte, surtout dans sa réécriture. Avec tout ça, évidemment, on est resté très près, et il y a d’autres projets qu’on compte faire ensemble. Cela a été une super belle relation qui a évolué, parce qu’elle devenait de plus en plus familière avec le texte. Ça a été très précieux!

Est-ce que ta participation au Festival TransAmérique apporte certains avantages ou certaines rencontres?

J’ai bien hâte de voir! Évidemment, je me sens privilégié et honoré d’être là. Maintenant que je fais partie du festival, on dirait que, tout à coup, je vais pouvoir parler avec les artistes, au-delà d’être un simple spectateur. J’ai très hâte de rencontrer d’autres artistes de spectacles que j’aurai vus. D’autres parts, il y a une école secondaire et un cegep qui font un circuit FTA, et ils ont des ateliers avec des gens du festival. Je vais donner un atelier de deux heures aux deux groupes. Cela va être aussi une occasion de rencontrer des jeunes super curieux qui deviennent des festivaliers et qui iront voir beaucoup de spectacles. Donc, j’imagine que ça va être très intéressants!

Est-ce que tu as l’impression que le théâtre s’ouvre aux jeunes, justement?

Peut-être que c’est juste parce que je suis dedans et que ça a toujours été de même, mais j’ai l’impression que le théâtre, québécois du moins, est vraiment en train de se repositionner. Je pense à ce que Sylvain Bélanger fait avec le [Centre du] Théâtre d’Aujourd’hui en ce moment. À sa première saison, je me demandais à qui il allait parler à part les gens qui sont déjà dans le théâtre, et qui ne payent pas leur billet. Finalement, les gens suivent, et il y a vraiment un engouement sur les questions politiques que cela soulève. On est passé d’un art qui était un peu bourgeois à un art qui est plus social, plus politique, et qui essaie d’être au cœur de la cité. Et je pense que nécessairement c’est cela qui parle aux jeunes. Quand j’étais jeune, j’avais l’impression que le théâtre était pour les adultes et qu’ils allaient voir leur truc esthétique et bourgeois. Finalement, c’est un art beaucoup plus accessible, autant pour les créateurs que pour les spectateurs. Ça fait quatre ans que je suis sorti de l’école et, peut-être que parce que je suis à l’intérieur, je vois l’effort qu’on fait pour essayer de rejoindre les jeunes.

 

Coup de cœur d’artiste

Une personne dans le milieu culturel montréalais qui t’a étonné récemment?

Je vais dire les gens de Dear Criminals qui font de la musique. Dernièrement, ils ont fait un clip en deux parties avec de la danse, fait par Catherine Gaudet et Jérémie Niel. Je trouve super cette rencontre-là!

Une pièce que tu ne vas sûrement pas manquer cette année?

Le Tartuffe au Festival TransAmériques, j’ai très hâte de le voir! C’est fait par des Allemands qui ont repris Molière, et ça a l’air bien le fun!

Un lieu de Montréal qui ne cesse de te charmer?

La rue Clark. Chaque fois que je suis dessus, je suis content!

Un film que tu irais voir au cinéma deux fois plutôt qu’une?

J’hésite entre plusieurs… Interstellar ou Mad Max! Je vais dire les deux!

Est-ce qu’on a oublié quelque chose?

Non, on a même parlé d’Unités modèles. C’est bien de montrer tranquillement que ces trois pièces se parlent les unes aux autres.

Est-ce que tu es maintenant sûr que le bleu marine est ta couleur préférée?

En fait, tout le reste de ce que j’ai dit n’est pas très important tant que cette idée-là soit au cœur de ton texte!

Tu iras la chercher aura six représentations dans le cadre du Festival TransAmerique, du 25 au 30 mai, à l’Espace Go.

 

 

Théatre
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Tout ce qui n’est pas ordinaire

J’ai rarement vu de pièce aussi déjantée. Et pourtant, j’avais déjà été introduite à l’univers absurde et philosophique de Simon Lacroix avec le Projet Bocal.  Mais il faut croire que Simon, il aime surprendre.  En nous plongeant dans les profondeurs aquatiques de ses réflexions, la pièce Tout ce qui n’est pas sec m’a complètement déstabilisée.  Et j’ai adoré!

Écrite par Simon Lacroix, et mise en scène par Charles Dauphinais, Tout ce qui n’est pas sec évolue dans un univers indescriptible.  On ne sait pas trop où l’on est, et on ne le saura jamais.  Mais peu importe, ce qui rend la pièce si magique est justement ce flou, où l’action navigue dans des eaux douces et parfois troubles.  Pour ne pas reprendre le titre de la pièce, tout ce qui est humide est assurément au centre de l’histoire. Mais le liquide n’est qu’un prétexte pour philosopher sur la profondeur des individus, leur désir d’être incorporel, voire immortel.  La crainte, aussi, la crainte de se perdre, de ne plus être, d’être pris au piège.

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Même si cela peut sembler lourd, c’est là que la magie de Simon Lacroix embarque.  Tout ce qui n’est pas sec est au contraire une pièce lumineuse, drôle, et oh combien étonnante.

Si une chose est certaine, je suis, et resterai, une admiratrice du travail de Simon Lacroix. J’ai adoré les pièces du Projet Bocal, qui m’ont tellement fait rire.  Et Tout ce qui n’est pas sec entre dans cette même catégorie.

En plus de Simon Lacroix qui performe sur scène,  Félix Beaulieu-Duchesneau, Amélie Dallaire, Kathleen Fortin, Denis Houle et Diane Lavallée sont aussi de l’aventure. Parions qu’eux-mêmes ont été surpris par la pièce. Heureusement, ils semblent tous s’être approprié le monde invraisemblable de l’auteur.

On ne va pas au théâtre pour voir ce que l’on a déjà vu.  Au contraire, on va au théâtre comme on va voir un film ; avec l’espoir d’être transporté dans une vie ou un monde qui n’est pas le nôtre.

N’ayez donc pas peur de vous mouiller, et réservez vos places dès maintenant ! Tout ce qui n’est pas sec sera présentée au Théâtre Quat’sous du 23 mars au 12 avril inclusivement. Faites vite !

 

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