TRIESTE_6_cr_Minelly Kamemura

Marie Brassard

Mensuellement, dans sa rubrique « Artistes à la trace », le Lèche-Vitrine suit un artiste dans la planification ou la réalisation de son œuvre, qui vient partager des moments privilégiés et en toute intimité avec les lecteurs. L’instant de quelques billets, l’artiste ou le collectif artistique partage des confidences, des réflexions, des photos et des vidéos personnelles, invitant les lecteurs à découvrir leur univers de création.

Ce mois-ci : Marie Brassard au FTA

Depuis la création en 2001 de Jimmy, créature de rêve, un premier spectacle solo où elle s’avançait sur le terrain de la multidisciplinarité, Marie Brassard n’a cessé de sonder les possibles du langage scénique. Amalgame fluctuant de textures sonores, d’images oniriques, d’ombres, de lumières, de paroles en éclats, ce langage s’est inventé et réinventé au fil de la création d’indéterminables et captivants objets théâtraux : La noirceur (FTA, 2003), Peepshow (FTA, 2006), L’invisible (FTA, 2008), Moi qui me parle à moi-même dans le futur (FTA, 2011). Microcosmes voyageurs, tous ces solos ont rayonné autant au Québec qu’à l’étranger, se posant dans plusieurs villes d’Europe et d’Asie, de même qu’en Australie et aux États-Unis.

Collaboratrice de longue date de Robert Lepage, avec qui elle partage une soif pour l’audace et pour la dissolution des frontières artistiques, Marie Brassard a fondé en 2001 la compagnie Infrarouge, une structure-chrysalide protéiforme de laquelle a émergé chacune de ses œuvres, conçues avec la complicité d’artistes d’ici et d’ailleurs. Exploratrice du rêve, la créatrice use des technologies nouvelles pour donner à voir et à ressentir le réel autrement. À travers ses expérimentations singulières, elle met au jour une poésie scénique où s’entretissent des paysages sonores et des images ondoyantes, matérialisant, pour un temps, ce qui d’ordinaire peine à affleurer à la surface du monde — le secret, l’intangible.

En création mondiale au Festival TransAmériques, Trieste, le tout nouveau spectacle de Marie Brassard, est une vertigineuse odyssée, du légendaire pays des morts jusqu’au fond des abysses, à la croisée des mythologies anciennes et contemporaines. Un poème scénique énigmatique et musical qui promet d’être captivant.

Théatre
Crédits esquisse : Patrice Charbonneau-Brunelle

Pour en finir avec l’androgynie

Rapidement, j’en suis venu à la conclusion que j’avais quelque chose de résolument androgyne, faits à l’appui. La plupart du temps, avant même la parole ou le geste. Pourquoi ? Peut-être parce que j’ai reçu maintes et maintes propositions de shooting où l’on affirmait vouloir mettre de l’avant mon «ambiguïté de genre». On m’a dit ça une fois. Peut-être parce que je me suis fait appeler Madame plus souvent qu’à mon tour, alors que j’attendais dans une file au guichet et que j’avais les cheveux longs. Ou encore peut-être parce qu’une spectatrice s’est déjà exclamée : oh, je pense que c’est Janine Sutto, alors que j’entrais à peine sur la scène de Duceppe (deux pas), costumé avec une soutane, une canadienne rouge et une perruque blanche. Ou alors peut-être encore parce qu’une très pertinente journaliste qui n’avait manifestement pas lu son dossier de presse a cru que j’étais une femme qui jouait bien un homme dans The Dragonfly of Chicoutimi et qu’il s’agissait peut-être de l’énigme du spectacle.

Sommes-nous entièrement responsables de ce qui nous traverse et de ce que les gens voient en nous ? Je ne pense pas. Honnêtement, je crois que les acteurs sont les moins bons juges. En tout cas, cette pensée m’évite beaucoup d’amertume et me procure de prodigieuses surprises. Dans (e), on ne parle pas précisément d’androgynie, on en parle de façon générale. L’androgynie est un escale incontournable quand on parle d’identité sexuelle trouble, soit. Mais selon moi, l’androgynie a le dos large, et devient le no man’s land de tous les marginaux. Attention, (e) n’est pas un spectacle qui fait l’exégèse de la sexualité, ça n’a rien à voir avec La Sexologie pour les Nuls. (e) est par dessus-tout une fable, voire un conte, sur l’amour et sur ce regard de l’autre qui nous forge. (e) est aussi une déclinaison naïve et à abattre de ce que doit être un homme, une femme. (e) traite de l’absence de modèles et d’une stratégie originale pour «devenir un homme». «Devenir un homme»… Expression plus ontologique que littérale. Devenir un citoyen, devenir un être capable d’amour, surtout.  Ici, je ne parle pas de l’objet de l’amour, mais du sentiment fondamental d’amour. Celui-là inconditionnel. Oui, (e) porte un certain romantisme… Mais juste assez. Dans l’imaginaire populaire, le genre sexuel est si galvaudé qu’il est souvent confondu avec l’orientation sexuelle. C’est pour ça que je dis ça.

Crédits esquisse de costumes : Patrice Charbonneau-Brunelle

Crédits esquisse de costumes : Patrice Charbonneau-Brunelle

Si l’androgynie avait une fonction presque religieuse chez les Grecs antiques, il s’avère qu’au Lac-St-Jean il y a 15-20 ans, la chose n’était pas aussi… louable. Ce terme aujourd’hui plutôt cool et presque associé à un type de beauté dans un certain milieu n’avait pas toute sa «coolness». C’est la raison principale pour laquelle je suis resté dans les Cadets de terre, Corps de cadet 7-52, pendant trois ans, à devenir légume à faire semblant d’aimer le tir de précision. Je repassais mes pantalons pour que le pli soit parfait, formais mon béret de cadet de terre dans la douche, des journées entières à cirer mes bottes. Et quand ma mère me demandait si j’aimais ça, je lui disais que j’adorais ça. J’ai même gagné la médaille de la meilleure recrue, même si j’exécrais chaque seconde à jouer au petit soldat. Un garçon dans les Cadets aimaient : les armes, le bois, faire des nœuds, l’autorité (du moins l’exercer), donner des coups de serviettes mouillées à  quelqu’un qui dort à 3h du matin dans un camp à Val-Cartier parce que c’est ça être dans la gang-de-gars. Mille dérivés du mot androgyne fusaient alors à chaque coup de serviette, ici sans noblesse. Ça coutait pas cher, les Cadets, pour les parents. C’était l’enfer et le début officiel de mes insomnies, mais j’imagine que c’était vraiment moins pire que l’Ouganda. C’est un peu  glauque, mais ça me console. Heureusement, j’aimais un peu dans la drill, je trouvais ça chorégraphique. Une série de mouvements à se souvenir : un grand souci du détail m’habitait déjà. J’aurai aussi appris à manier une boussole, même si le chemin allait être par la suite plus d’une fois dévié. Plus tard au secondaire, j’ai descendu ma voix, j’ai agrandi mes pas, j’ai essayé de ne pas trop bouger la tête quand je riais, j’ai élargi l’espace entre mes jambes. Programme que je me suis imposé quotidiennement : les poignets dans le prolongement des bras, monter les escaliers avec les genoux parallèles ou vers l’extérieur, jamais de position 5 à 7 où une hanche sertirait dans la lumière, le moins bouger possible, parce que bouger trahit. Bagage qui m’a servi à l’École nationale. À devenir comédien. Drôle de destin pour un être terrassé par le regard de l’autre. C’est le cas de bien des comédiens, je le crains.

En arrivant à Montréal, j’avais lâché mon programme. Fort heureusement. Sur un plan ostéopathique, ce programme m’a bousillé. À l’École nationale, alors que personne n’en faisait de cas, j’étais envahi par la peur de ne jamais parvenir à «jouer» un homme «comme il faut» à chaque évaluation. Pourtant, on ne me parlait pas de ça. Et quand une fois gradué et travaillant au professionnel la directrice m’a vu jouer et m’a dit que j’avais de l’ampleur, que j’occupais tout l’espace et que je tenais bien ma partenaire dans telle scène, j’ai été stupidement heureux. Quel accomplissement, je me suis dit. Comme si mon adjudant dans les Cadets me disait : «Voici ta médaille, tu es la meilleure recrue. Je n’y ai vu que du feu. Malgré la supercherie.» J’ai eu honte de cette joie. Je me rendais compte que j’avais absolument tout mis en œuvre depuis toujours pour me faire dire de telles choses, mais que ça n’existait somme toute que dans le regard de l’autre. À dire vrai, je serai toujours heureux que l’on me dise pareille chose. Je me dirai à coup sûr: j’ai réussi. Réussi quoi ? À vous faire croire que je suis un homme comme les autres, sans doute.

L’enfance m’a appris à transformer mon corps, l’École, à remplir ce corps de toute mon âme, et parfaire ainsi l’illusion, sauf pour cette drôle de journaliste… Mais d’où vient cette obsession à vouloir être vu comme un homme, alors que l’on se voit autrement ? Surtout : d’où vient cette impression constante de ne pas être un homme achevé et complet ? Longtemps, j’ai considéré la question exclusivement par le corps. Comment transformer ce corps, comme être autrement que ce que l’on se sent être. Qu’est-ce qui est le mieux ? Le mieux moralement ? Le mieux pour sauver sa peau ? Aujourd’hui, j’admire ceux qui se donnent des permissions, et ils sont nombreux. Je les ai déjà jugés, parce qu’enviés. (e) est une permission que je me donne. Un parcours intérieur que je constate avoir fait à mon insu. Un voyage que j’ai écrit pour me croire en toute circonstance dans mon corps et dans ma vie, complet et achevé.  Si c’est ça l’androgynie, du moins la mienne, alors je préfère ne rien finir du tout.

Théatre
photo Neil Mota / Graphisme Deux Huit Huit

Pourquoi écrire (e) ?

Je me suis trompé. Je voulais écrire un recueil de poésie. L’écriture de (e) est un long dérapage salutaire. Un carambolage de gens qui m’incitent à aller plus loin et à persévérer dans l’inconscient.

(e)… (longue hésitation) ? À défaut de justifier mon titre, je vous parlerai de ce moment où, pubescent, j’ai compris ma génétique et ma délicate stature. Je vous parlerai de ce moment où j’ai abdiqué à vouloir correspondre à ce modèle de force masculine qui régnait dans mon village : corps lanceurs de pierres, cuisses de coursiers rivalisant avec les pick up et les motos 150cc, poings à assommer les vaches malades, épaules à tirer les trailers pris dans le fumier,  mains cornées par la corde à vache, corps qui ne secoue plus sous le choc de la broche électrique, même par grande pluie.

Les Boudreault sont forts, et je n’étais pas fort. Intrigué, je regardais les mains ravagées de mon père comme une énigme. Alors j’ai ramassé les roches au printemps remontées par le dégel en quatre-roues pour développer mon cuir, et je me suis mis à sauter en bas de l’armature rouillée du pont de train avec les autres gamins pour prouver que j’avais quelque courage, vertu propre aux hommes forts. C’était l’initiation au village. On sautait avec des espadrilles pour ne pas s’ouvrir la peau des pieds du plus haut du pont de train et on sautait quand on nous disait que la voie était libre et qu’il n’y avait pas de «sea-doo» en vue. Ça nous garantissait de ne pas nous faire battre tous les matins en attendant l’autobus. J’ai sauté, sans larmes, avec sang-froid.

Répétitions de la pièce (e)

Répétitions de la pièce (e)

Malgré tout, quelque chose en moi résistait. Alors, j’en suis presque venu à la conclusion que je n’étais peut-être pas tout à fait un homme. Et je me suis même mis à me voir autrement. J’observais ma sœur, qui elle, se faisait traiter de garçon manqué, et son étrange catégorie me rassurait, jusqu’à créer la possibilité en moi d’une nouvelle posture. Pendant un moment, je me souviens clairement m’être identifié à ma sœur qu’on disait ressembler à un garçon. Plusieurs mises en abymes, donc. Je reproduisais tout de ma sœur : ses mouvements, ses œillades, ses élans de rage, son phrasé.

Bon… ce n’était pas gagné à l’école. Pour survivre, littéralement survivre, je me souviens très bien m’être déclaré à haute voix et avec un grand pragmatisme : je vais apprendre beaucoup beaucoup beaucoup de mots. Je saurai toujours quoi répondre en toute situation. Je ne serai jamais désarmé. Je pourrai démonter quiconque, bastonner les assaillants, voire même les abattre. Je me suis vraiment dit : je vais tuer avec les mots. Et c’est ce que j’ai fait. Je suis devenu venimeux, on se mit à me craindre. J’en retirai un plaisir immense. Je ne m’apercevais pas que je devenais, oui, un orfèvre des mots pierreux et un agitateur habile du verbe (du moins dans ces conditions-là), mais aussi un être emmuré par les mots qui l’ont si bien défendu. Il faudra l’École nationale de théâtre, la psychanalyse et l’amour pour me faire resurgir en plein air, sans blindage, déboulonné des mots, juste accompagné par eux, sans en forcer le sens. Ça, c’est une autre histoire. Ce qui nous intéresse, c’est (e). La langue dans (e) est cette langue de résistance. Une langue qui cherche à s’élever par tous les moyens, quitte à flirter avec la banalité. Elle cherche à s’élever comme son personnage principal qui ignore comment être un homme, mais qui y parvient tout de même, à travers l’amour inconditionnel. La langue dans (e) est indissociable du personnage principal ; elle est le principal instrument de survie.

Répétitions de la pièce (e)

Répétitions de la pièce (e)

Je lisais un pré-papier d’Alexandre Vigneault la saison dernière, et je suis tombé sur une savante citation de la professeure de sociologie Madeleine Pastinelli qui a résonné très fort en moi. «L’identité est contextuelle, elle varie selon les interactions». Même si cette citation parlait de tout autre chose, notamment du subversif et fascinant Ishow, je ne saurais mieux dire en parlant de l’identité sexuelle du personnage principal, innommé, de (e). Au fil de ses rencontres, et en carence absolue de modèles, son identité s’adapte, par désir certes, mais trop souvent par survie. Dans (e), la Mère dit que «les hommes sont des concessionnaires ou des gynécologues». Quand le téléroman Les Machos devient la référence de ce qu’est «être un homme», c’est peut-être parce que rien ne va plus…

Venez donc voir et en parler avec nous, à partir du 7 mai jusqu’au 25 mai à la salle Jean-Claude Germain.

Théatre
Dany

Dany Boudreault

Mensuellement, dans sa rubrique « Artistes à la trace », le Lèche-Vitrine suit un artiste dans la planification ou la réalisation de son œuvre, qui vient partager des moments privilégiés et en toute intimité avec les lecteurs. L’instant de quelques billets, l’artiste ou le collectif artistique partage des confidences, des réflexions, des photos et des vidéos personnelles, invitant les lecteurs à découvrir leur univers de création.

Ce mois-ci : autour de la pièce (e) avec Dany Boudreault

Comédien et auteur, Dany Boudreault complète sa formation à l’École nationale de théâtre en 2008. Acteur surtout dédié à la création, Dany Boudreault est très actif sur la scène montréalaise, notamment dans Faire des enfants au Quat’Sous, The Dragonfly of Chicoutimi à l’Espace Go, Hamlet est mort aux Écuries, Beaucoup de bruit pour rien au TNM, Chante avec moi à l’Espace Libre ou L’espérance de vie des éoliennes à la Compagnie Jean Duceppe.

Parallèlement, il a écrit et interprété Je suis Cobain (peu importe) à la Petite Licorne, ainsi que la pièce (e) au Théâtre d’Aujourd’hui. Sur le plan littéraire, Dany Boudreault a publié deux recueils de poésie aux éditions Les Herbes Rouges.

Au cinéma, Dany Boudreault a participé au Projet Épopée initié par le réalisateur Rodrigue Jean, et apparait également dans les films Le Météore de François Delisle, Chasse au Godard d’Abbittibbi d’Éric Morin et Vic et Flo ont vu un ours de Denis Côté. Au petit écran, on a pu le voir dans Toute la Vérité30 vies, et plus régulièrement dans Destinées avec le personnage de Félix Tanguay.

Source : Théâtre d’Aujourd’hui

Théatre
Comédiens Montréal

Du Yukon à Paris.

Alors que les représentations de Yukonstyle de Sarah Berthiaume commencent le 9 avril au Théâtre d’Aujourd’hui, la pièce est déjà en représentation au Théâtre de la Colline à Paris. En attendant la première montréalaise, Sarah Berthiaume s’est rendue à Paris et nous fait part de ses impressions, ses angoisses et ses émotions lors de cette première.

20h30. Théâtre national de la Colline. Paris.

Je traîne dans le hall avec ma jolie robe et mon stress historique.

Dans une demi-heure, ça y est. Dans une demi-heure, Yukonstyle sera créé à la Colline, devant un public de critiques, d’abonnés et de gens de théâtre que je ne connais pas.

Je n’ai pas mangé de la journée. J’ai bu du café pour me réveiller, puis du vin pour me calmer, puis de l’eau, pour m’occuper.

Je. Suis. Terrifiée.

Par quoi, je ne le sais pas, exactement. J’ai peur que les gens n’aiment pas. Ne comprennent pas. J’ai peur que ma langue québécoise les rebute. J’ai peur qu’ils aient des attentes démesurées. J’ai peur des critiques. Des problèmes techniques. Des gens qui sortent.

Je ne sais plus où me mettre.

C’est une chose bizarre avec le métier d’auteure de théâtre : au moment fatidique, les choses ne relèvent absolument plus de notre contrôle. On est là, impuissante, à sourire, à se ronger les ongles, à espérer. On est toute entière tournée vers le regard des autres, alors qu’on a passé tant de temps lovée dans son regard à soi, entortillée autour de ses idées, ses mots, ses silences; ceux-là même qu’on a inventés, travaillés, polis, couvés. Maintenant, il faut les donner en pâture au regard des autres. C’est un acte grisant et impudique. Magnifique, mais violent.

Je plonge ma main dans mon sac et touche du bout des doigts les cadeaux de première qu’on m’a donnés pour me porter chance.

-une pâtisserie japonaise en forme de coquillage
-une photo des Moldy peaches
-un petit lynx en caoutchouc

Je mange la pâtisserie en relisant quelques textos montréalais scatologiques et bienveillants. «Merde, merde, merde, merde, merde.»

J’entre dans les loges pour répandre ma ration d’engrais sur l’équipe, moi aussi.

«Merde, merde, merde, merde, merde.»

J’embrasse Célie, la metteure en scène. Puis, les comédiens. Ils me reparlent de la photo de répète qu’ils ont vu sur Facebook : celle où on peut voir les quatre acteurs montréalais assis côté à côte sur le divan. Ils trouvent ça drôle. Ils évoquent tous une impression étrange : le sentiment d’avoir un double de l’autre côté de l’Atlantique. Comme si le vrai personnage existait, là-bas, au loin. Comme s’il avait une vie propre qui leur échappait.

Je pense à l’équipe montréalaise qui entre en salle, en ce moment même, sur la grande scène du Théâtre d’Aujourd’hui. Je sais qu’ils pensent à moi, à nous. Et je pense à eux. Et tout le monde pense à tout le monde et je me dis que ça crée peut-être un réseau d’ondes spéciales par-dessus l’océan, comme des fils jaunes brûlants tendus entre nos corps et nos esprits fébriles.

Je sors des loges alors qu’un signal retentit pour inviter les spectateurs à gagner leur siège.

Je m’assois dans le noir de la salle.

Et là, je pense aux gens que j’ai rencontrés là-bas, sur le chemin du Yukon. Les vrais de vrais, ceux qui ont inspiré mes personnages. Ceux qui ne pensent pas du tout à moi en ce moment. Ceux qui m’ont sans doute oubliée dans l’heure suivant notre rencontre. Ils sont très loin de se douter que quelque part à Paris, un comédien s’applique à dire les mots qu’ils ont prononcés une nuit de printemps 2008 dans un autobus entre Régina et Dawson Creek. Ils sont très loin de soupçonner que quelque part, à Montréal, une comédienne s’approprie un de leurs souvenirs et se laisse émouvoir par lui. J’aime cette idée. J’aime que des gens puissent devenir une pièce, un poème, une peinture à leur insu, et laisser des traces dont ils ne soupçonnent pas l’existence. J’aime que les gens soient parfois des muses insouciantes qui continuent leur chemin sans avoir conscience des fils brûlants mais invisibles qu’ils tendent derrière eux, du sens que ça peut avoir pour les autres.

Et juste avant que le noir se fasse dans la salle, juste avant que le régisseur envoie son premier cue et que les comédiens entrent en scène, je me dis que c’est tout de même beau, que tant de gens se mobilisent pour faire vivre une histoire. Je me dis que je suis contente d’exister dans un monde qui permet encore ça.

Et le noir se fait.

Théatre
Sarah Berthiaume. Photo : Julie Artacho

Sarah Berthiaume

Dans sa rubrique « Artistes à la trace », le Lèche-Vitrine suit un artiste dans la planification ou la réalisation de son œuvre, qui vient partager des moments privilégiés et en toute intimité avec les lecteurs. L’instant d’un ou de plusieurs billets, l’artiste ou le collectif artistique partage des confidences, des réflexions, des photos et des vidéos personnelles, invitant les lecteurs à découvrir leur univers de création.

Cette fois : la très talentueuse Sarah Berthiaume

Issue de l’Option-Théâtre Lionel-Groulx, cuvée 2007, Sarah Berthiaume est auteure, comédienne et cofondatrice de la compagnie Abat-Jour Théâtre. Sa première pièce, Le Déluge après, a reçu le prix de l’Égrégore 2006 et a été sélectionnée par la SACD pour être mise en lecture au festival d’Avignon 2007 avant d’être créé, en 2008, au théâtre de la Rubrique à Jonquière, puis, en version anglaise, à l’automne 2010, au Théâtre La Chapelle. La pièce sera également à l’affiche du Canadian stage de Toronto à l’hiver 2013.

Sarah est aussi l’auteure des pièces Disparitions (Dramaturgies en Dialogue 2009, Théâtre du Double signe de Sherbrooke 2012), Villes Mortes, (salle Jean-Claude Germain du Théâtre d’Aujourd’hui 2011, finaliste pour le prix Michel Tremblay 2011) P@ndora (production du Youtheatre, printemps 2012) et Les Orphelins de Madrid (production du Petit Théâtre du Nord, été 2012). Sa pièce Yukonstyle (finaliste pour le prix Gratien-Gélinas 2010, Les Francophonies en Limousin, Limoges 2011, Nouvelles Zébrures, Paris 2012, Text’Appeal, Lyon 2012) est montée, ce printemps,  simultanément au Théâtre d’Aujourd’hui à Montréal et au Théâtre national de la Colline à Paris, avant d’être produite à Bruxelles, Innsbruck, Heidelberg et Toronto.

Sarah travaille également en tant que scénariste pour l’émission Tactik sur les ondes de Télé-Québec. En tant que comédienne, on a pu la voir dans Martine à la plage, un solo que son complice Simon Boulerice a écrit pour elle. Villes Mortes est sa deuxième publication chez Ta mère, après Les Cicatrisés de Saint-Sauvignac.

Source : Les éditions de ta mère

Image principale : Julie Artacho

sarah

Théatre
muses-orphelines-credit-François Brunelle

La présence de l’absente

En sortant du Théâtre Jean-Duceppe, un peu assommée par la beauté et la force de ces Muses orphelines qui venaient de me renverser, j’ai eu envie de relire la pièce que j’avais déjà lue il y a longtemps.  J’ai eu envie de mettre les mots d’Isabelle dans ma bouche, pour que ça continue.  Parce que c’est juste trop bon.

De gauche à droite : Macha Limonchik, Nathalie Mallette, Maxime Denommée et Léane Labrèche-Dor. Photo par : François Brunelle

De gauche à droite : Macha Limonchik, Nathalie Mallette, Maxime Denommée et Léane Labrèche-Dor. Photo par : François Brunelle

La pièce écrite par Michel-Marc Bouchard paraît intemporelle, voire universelle.  Écrite à la fin des années 80, l’action se déroule en 1965 dans le petit village de Saint-Ludger-de-Milot au Lac-Saint-Jean, mais ça pourrait aussi se passer ailleurs, quelque part où l’abandon se présente comme une invitée-surprise dans une fête de famille.  C’est ce thème qui donne aux Muses sa puissante caisse de résonance, ce pouvoir de toucher l’âme, qu’elle soit québécoise, polonaise, roumaine ou encore coréenne. L’histoire s’organise autour du personnage d’Isabelle, jeune femme souffrant de déficience intellectuelle, qui décide de réunir son frère et ses sœurs à la maison familiale, en leur faisant croire au retour inattendu de leur mère partie il y a bien longtemps.  En véritable famille québécoise, tous les cris du cœur, toutes les larmes, tous les coups bas auront lieu dans la cuisine, qui souvent prend la forme d’une pièce surdimensionnée, où les murs tanguent autant que les personnages, mais parfois s’ouvre sur un vide bien noir, où le passé et l’imaginaire dansent sur des airs espagnols.  La mère, qui ne revient jamais, est malgré tout le personnage le plus présent, et on la sent dans chaque réplique, derrière chaque regard, comme si l’absence permettait l’omniprésence.

De gauche à droite : Macha Limonchik, Nathalie Mallette et Maxime Denommée. Photo par : François Brunelle

De gauche à droite : Macha Limonchik, Nathalie Mallette et Maxime Denommée. Photo par : François Brunelle

La simplicité de la mise en scène de Martine Beaulne laisse toute la place aux mots de l’auteur et au jeu grandiose des acteurs.  Nathalie Mallette et Macha Limonchik sont toujours aussi justes et touchantes, mais on remarque surtout Léane Labrèche-Dor qui, sans jamais tomber dans la caricature, donne autant de force que de fragilité au personnage de la jeune déficiente intellectuelle.  Quant à Maxime Denommée, que l’on voit peu dans ce genre de production, il impressionne dans le rôle du frère artiste et rêveur, qui se pavane dans les vieilles robes espagnoles de sa mère.  Bref, on a droit à un grand moment de théâtre grâce à une distribution de haut niveau pour cette 120e production professionnelle des Muses orphelines.

Je vous ai dit que j’ai eu envie de relire la pièce en sortant de la représentation, mais toutes sortes d’irrésistibles envies peuvent également se manifester.  Vous pourriez :

a) Vous mettre à fredonner des airs espagnols.
b) Vouloir donner un gros câlin à votre maman.
c) Vous demander si l’abandon d’une mère se solde nécessairement par une enfance éternelle.
d) Vouloir porter une grande robe à froufrous et tourner sur vous-même jusqu’à vous étourdir… (ça vaut aussi pour les garçons)

Il y a en assurément d’autres, mais le point c) devrait suffire à vous occuper jusqu’à l’arrivée de l’été.

Les Muses orphelines, pièce présentée au Théâtre Jean-Duceppe jusqu’au 30 mars, puis en tournée à travers le Québec.

Théatre
innocence_prod_Photo_@lucetg.com

(An) Innocence Lost

Exposing the injustice of a life that was lost too early and one that was saved too late.

It was a cold Montreal winter day in 2013, the girl was meeting up with the guy for date #3 (big deal, eh!). The plan was to go for drinks then attend a play (the typical dinner + movie thing so nauseating, so this was a good change). She was anxious to see him again but he was running a bit late (really? He’s not gonna show up?), but he made it just in time. As the night came to a close and she gave him a ride in her “fancy” green car, they parted ways, not knowing if they would ever see each other again…

Rewind… It was a warm summer night in 1959, the girl, Lynne Harper (Joan Wiecha), was 12 and the boy, Steven Truscott (Trevor Barrette), was 14. They were doing what every kid their age in Clinton County, Ontario, would do after dinner on a school night. Some of them would get dragged by their parents to help with the chores; others would go to the nearby creek for a swim. The boy gave the girl a ride on his shiny green bicycle, dropped her off and took one last look at her as he crossed the bridge. Little did he know that he would become the last person to see Harper alive. Not a soul could have foreseen that the unfolding of events from that night would set the precedents in one of Canada’s biggest and longest mistrial ever.

Photo: @lucetg.com

Photo: @lucetg.com

Innocence Lost, based on a true story and written by playwright Beverley Cooper, follows the chronological events that led to the murder of Lynne Harper and the trial and wrongful conviction that ensued of Steven Truscott. Similar to a Dateline NBC Friday night special investigative reporting (that I watch religiously in my snuggie…), this play brings together the members of a small community as they desperately try to pinpoint this gruesome act of violence on someone, anyone really! As with the TV show, the play left me with that feeling of emptiness at the end, wondering “ok, so who don’ it? How can justice be brought to those who deserve it?” Ultimately, there is just so much more to this “Salem witch hunt” like story than two innocent lives that were lost and trying finding the real culprit. This is a tale of awakening on the blind faith that we put in our justice system and the aftermath of this loss on everyone left behind.

Now, brace yo’self for some serious name-dropping because it’s the collective effort of the whole crew that made it possible to bring together this wonderful piece and I want to credit them. The on-stage presence of Sarah (Jenny Young), a fictional character whose role comes in handy to narrate this (sadly) true story is beautifully showcased by lighting designer, Luc Prairie. He makes this light effect with the side spots that bring out the eyes and vulnerability of each character (I was told by my date that this is the new hit thing to do in theatre these days… He’s the expert…). The eyes carry such a strong meaning as it allows us to feel an urge of empathy towards Truscott as he is sitting for trial, his mother (Julie Tamiko Manning) who claims his innocence and Lynne’s father (Allan Morgan) who just wants justice to be served. Video designers George Allister and Patrick Andrew Boivin complemented the set design with multimedia projections, showing us, among others, Steven’s dreamy eyes which occupy Sarah’s daydreams as a teenager at the very beginning of the play and which finally help her see his innocence, with just one look, decades later. It’s through the eyes of the characters that we get a sense of the anger, shock, fear and misunderstanding they felt in the wake of the events that shook their small world.

Photo: @lucetg.com

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The rhythm of the play is a constant fast-pace of monologues, dialogues and ensemble that is dynamic, mostly engaging, yet sometimes confusing (a confusion that correlates to that of the mistrial). The collective narrative of the town people coming together is like a brouhaha, but we come to understand that this is how it must have felt like for the townspeople… I mean this situation made no sense! How could a 14 year old be sentenced to hang for killing a fellow classmate? For a story with such a deep and dark undertone, the actors gracefully portrayed their characters in a setting that seems calm and serene, thanks to set designer James Lavoie. The wooden wall on which there were multimedia projections, the soft green of the set and that little tiny bush in the center of the stage felt almost peaceful. It might seem like a paradox considering the violence of the crime, but the script was written with such caution and applied sensitivity that I felt “carefully” drawn in, unlike the sensationalism that we are exposed to everyday which depletes crimes like this one of their human aspect and makes us immune to even the most gory events.

Photo: @lucetg.com

Photo: @lucetg.com

On a brighter note, Innocence Lost, directed by Roy Surette, will be presented at the Centaur Theatre until February 24th and then moves on to Ottawa for more showings, so you still have a chance to see it if you haven’t already!

Fast forward back to now…In case you were wondering, the date, just like the play, ended with, well… let’s put it that way, more questions than answers… But what I came to realize after this date and seeing how this play unfolded, it’s that nothing can really be black or white, but rather 50 shades of grey.

Théatre
Julie Gagné, Agathe Lanctôt et Jean-François Blanchard. Photographe : Luc Lavergne

Théâtre d’avant-hier, jeunesse d’aujourd’hui

C’était soir de première vendredi dernier au Théâtre Denise-Pelletier. Dans le froid glacial de janvier, très peu de comédiens et de journalistes pour assister au Jeu de l’amour et du hasard. Les invités d’honneur? Des adolescents en souliers, sans tuque ni foulard, la « falle à l’air », comme dirait l’autre. Tant mieux, puisque la production de la Société Richard III m’a semblé être conçue sur mesure pour eux.

Certains sont arrivés en autobus scolaire, d’autres ont longuement décrit le pénible trajet d’autobus qui les a menés jusqu’aux grandes portes vitrées du théâtre de la rue Sainte-Catherine Est. Bref, ça grouillait et ça jacassait dans la salle avant le début de la représentation. Je me suis demandé si cette comédie de Marivaux, présentée pour la première fois en 1730, allait réussir à les captiver, ou à tout le moins à les tenir éveillés pendant un peu plus de deux heures. L’histoire racontée est somme toute assez conventionnelle : Silvia, jeune femme destinée à Dorante, désire voir son prétendant avant de se marier à lui. Elle décide donc de changer de costume et de rôle avec Lisette, sa servante, sans se douter que Dorante et son valet, Arlequin, ont usé du même stratagème.  Évidemment, la situation donne lieu à plusieurs scènes loufoques qui ont tôt fait de séduire le public.

Daniel Desparois et Julie Gagné. Photographe : Luc Lavergne

Si la mise en scène de Carl Poliquin peut paraître un brin classique, c’est précisément cette caractéristique qui permet aux jeunes spectateurs d’être emportés par l’intelligence et la finesse du texte de Marivaux. Les personnages nagent dans un décor changeant, où de larges panneaux pivotent pour transformer l’espace. Le résultat est simple et dépouillé, laissant encore une fois toute la place aux mots de l’auteur. Près de la commedia dell’arte, le jeu des acteurs, principalement celui des serviteurs, est souvent à la limite du burlesque. Sans nullement être agacés par cet excès de bouffonnerie, les jeunes riaient aux éclats devant les nombreuses frasques de Lisette (Julie Gagné) et Arlequin (Daniel Desparois), comme ils ont été charmés par le jeu plus subtil de Guillaume Champoux et d’Agathe Lanctôt dans les rôles de Dorante et Silvia. En ce début de saison théâtrale hivernale, Carl Poliquin propose donc une version divertissante et légère du Jeu de l’amour et du hasard, qui, à -20 degrés Celsius, se prend comme un bon chocolat chaud bien sucré.

L’objectif principal du Théâtre Denise-Pelletier est d’initier les jeunes au théâtre et de leur offrir des œuvres de répertoire tournées vers la jeunesse. Avec Le jeu de l’amour et du hasard, cette mission est franchement accomplie. Les jeunes se sont instantanément levés après la dernière scène, sans vouloir être polis comme bon nombre de spectateurs plus vieux, mais réellement conquis par la pièce à laquelle ils venaient d’assister. Pendant que j’ajustais minutieusement mon foulard avant de sortir à l’extérieur combattre les éléments, ils discutaient vivement du jeu des acteurs et du propos de la pièce, tout en soignant leur tenue hivernale savamment négligée. Sentir le théâtre être en vie comme ça, quand il passe par les réflexions d’adolescents de 16 ans, me rappelle à quel point le jeune public, même quand on souhaite le faire rire, mérite d’être pris au sérieux.

Le jeu de l’amour et du hasard, jusqu’au 15 février 2013 au Théâtre Denise-Pelletier.

Théatre
La Danse de mort_crédit: Corinne Bève

Blanc comme la mort

Fin novembre, une soirée au Théâtre Prospero pour assister à l’une des premières représentations de La Danse de mort, une pièce d’August Strindberg, mise en scène par Gregory Hlady. Les spectateurs prennent place, on feuillette le programme, on gazouille, on jase. Deux personnages, mari et femme, entrent par le fond et s’installent sur des chaises, le regard droit devant, immobiles un bon moment. Puis ça commence.

Danielle Proulx et Denis Gravereaux dans les rôles de mari et femme. Crédit photo: Matthew Fournier

Le décor est froid comme la Scandinavie où est sise l’histoire : de grands pans de murs d’un blanc lisse coupent la scène de leurs diagonales. Un peu décentré, un bloc imposant, tout aussi blanc, cache en son centre un escalier. Tout en haut, les personnages peuvent monter la garde, autour de la petite plateforme. Côté cour, un autre panneau occupant presque tout l’espace vertical est recouvert de miroirs, dont l’un se transforme en une porte, à hauteur d’homme. Devant, un escalier pentu mène à un balcon faisant imperceptiblement le tour de la scène. La femme étire parfois le long de la rampe son corps languissant, dont la courbe se termine en pointes de ballet. De temps à autre, des projections colorent les surfaces immaculées : le visage d’un personnage, l’ombre d’un bateau, un sourire énigmatique. À l’avant-scène, côté jardin, une touche organique : un rectangle de terre percé à même les carreaux lisses du sol figure quelque terreau, où la femme pêche à un moment donné des vers pour nourrir le mari. Un piano droit au fini de bois naturel sert aux souvenirs : de la musique pour danser, et des portraits encadrés, qui ornent sa caisse. Au fond, une barre, comme celles des studios de répétition où les ballerines s’exercent, fait écho aux costumes incongrus des personnages féminins – tutus vaporeux et chaussons roses. Mais ces douces apparences se révéleront peut-être trompeuses.

Le mari (Denis Gravereaux) et la femme (Danielle Proulx), personnages aussi abrasifs que ceux de la pièce la plus connue de Strindberg, Mademoiselle Julie, ne peuvent supporter la présence l’un de l’autre, quoique étant unis par la loi depuis 25 ans. Leurs noces d’argent se découvrent plutôt un sujet d’amertume et de ressentiment que de fête : ils se trouvent comme prisonniers d’un mariage toxique. La femme, une ancienne comédienne, voit en son mari le monstre responsable de tous ses malheurs. Le mari, isolé du continent par ses obligations militaires, nie la maladie qui le ronge. Ayant repoussé tous leurs amis et connaissances, et jusqu’à leurs enfants et domestiques, qu’ils ne peuvent garder dans la maison faute de moyens financiers, ils se voient cloîtrés, condamnés par leurs liens matrimoniaux. L’arrivée de Kurt (Paul Ahmarani), tout juste revenu de l’Amérique, cousin de la femme et ancien ami du mari, changera-t-elle la situation pour donner quelque espoir au couple ?

Paul Ahmarani, Danielle Proulx et Denis Gravereaux. Crédit photo: Matthew Fournier

La Danse de mort, dernière production du Groupe de la Veillée, est présentée au Théâtre Prospero jusqu’au 15 décembre 2012.

Théatre
De gauche à droite, dans le sens des aiguilles d’une montre  : Jacques Baril, Edgar Fruitier,  Stéfan Perreault, Olivier Courtois,  Jean-Marie Moncelet, Sylvio Archambault, Dany Michaud, Yves Bélanger, Marcel Pomerlo, Jean-François Boudreau, Jean-Bernard Hébert et Vincent Bilodeau
Photographe : Mathieu Rivard

Le bénéfice du doute

À une époque où l’opinion prend de plus en plus de place et où chacun semble détenir la seule et unique vérité absolue, la pièce Douze hommes en colère, écrite par Réginald Rose en 1953, se présente comme un véritable miroir de la société actuelle.

C’est effectivement le premier constat qui vient en tête à la sortie de la pièce, une production de Jean-Bernard Hébert inc. présentée par le Théâtre Denise-Pelletier.  Dans un huis clos, douze jurés doivent décider du sort d’un jeune de dix-neuf ans accusé du meurtre de son père.  Les jurés, tous des hommes, viennent de différents horizons sociaux, ont des expériences de vie différentes et pourtant, ils partagent presque tous la même opinion sur le verdict à rendre.  Presque, parce qu’un seul d’entre eux osera questionner, revoir les preuves et soulever le doute raisonnable.  S’il est pourtant lui-même convaincu de la culpabilité du jeune homme dès les premiers instants de la pièce, c’est pour la valeur intrinsèque du débat et du doute qu’il maintient le jury captif de son arène de délibérations. Les esprits commencent alors à s’échauffer, la colère monte et le débat s’enclenche, si bien que la responsabilité de l’accusé, qui ne laissait d’abord présager aucune incertitude, semble soudain tout à fait contestable.

de gauche à droite : Jean-Bernard Hébert ; assis : Olivier Courtois, Yves Bélanger, Jean-François Boudreau, Jacques Baril, Edgar Fruitier
Photographe : Mathieu Rivard

La mise en scène de Jacques Rossi s’appuie sans conteste sur le film Douze hommes en colère, sorti en 1957, la trame sonore omniprésente ne laissant du reste aucun doute sur les intentions du metteur en scène.  En effet, l’action se déroule pendant un peu plus de deux heures dans la même pièce, circulaire cette fois, où il n’y a que douze chaises et une petite table carrée.  L’effet d’enfermement et d’oppression généré par le décor est magnifié par le jeu des acteurs, tous très justes dans les rôles des douze jurés.  Vincent Bilodeau, dans la peau d’un homme colérique et sensible, fait rire et grincer des dents à la fois, alors que le personnage de vieil homme campé par Edgar Fruitier est attachant et sensé.  La palme revient cependant à Jean-Bernard Hébert, brillant et posé à chacune de ses interventions.  Il faut dire que son personnage, archétype du citoyen modèle, y est pour quelque chose.  Sans se laisser convaincre facilement, il écoute, réfléchit, soupèse et réfléchit encore.   S’il finit par changer son fusil d’épaule, c’est uniquement parce qu’il a, au dernier moment, un doute raisonnable.  Ne devrait-on pas d’ailleurs tous agir ainsi plutôt que nous laisser emporter par nos pulsions et nos préjugés?

Douze hommes en colère donne à voir douze caractères différents, douze façons de réfléchir la vie et d’entrevoir la justice.  Récemment, le Québec a connu son lot de procès-spectacles, qui ont marqué les esprits et enflammé les chaumières.   On n’a qu’à penser à Guy Turcotte et à toute la médiatisation qui a entouré son procès.  La pièce présentée au Théâtre Denise-Pelletier arrive à point dans une époque où chaque individu se croit justicier et où la foi collective en notre système de lois est ébranlée.  La mise en scène de Jacques Rossi, puisant toute son énergie sur les doutes du juré no 8, offre au public un suspense habilement ficelé, qui interroge notre capacité à affronter nos idées et nos convictions, à débattre et à délibérer.   C’est une véritable thérapie de groupe à laquelle nous devrions tous assister. Alors, allez ouste! Au théâtre!

Douze hommes en colère  au Théâtre Denise-Pelletier, du 14 novembre au 18 décembre 2012.

Théatre
trois romance2

Trois Romances : Dans l’œil du malaise

On le dit dans la marge. Il se dit batârd. Je n’ose pas le qualifier de quoi que ce soit. Pour moi, il est aussi insaisissable qu’un rêve qu’on aurait cousu à l’aube. Plongeons dans un monde fraîchement chaotique et fascinant, à l’occasion de la présentation de sa plus récente oeuvre, Mygale.

Nicolas Cantin est le genre d’artistes aimant jouer sur la ligne transparente des frontières. Traversant les zones de création, son terrain de jeu est à l’image de l’homme : imaginatif et étrange. Dans le bon sens du terme. Son univers vaguement dérangeant d’où se dégagent les influences du théâtre, de l’impro et du cirque, est un puzzle extravagant laissé à l’interprétation fertile des uns et des autres. C’est de la danse et ça ne l’est pas.

Mygale. crédits photo : Nicolas Cantin

Deux pièces précèdent Mygale. Des pièces qui ont été rejouées à l’Usine C depuis le 31 octobre dernier. Aujourd’hui, ces trois chapitres forment humblement Trois romances. Elles gravitent autour de la même thématique, mais tout en suivant une évolution. L’évolution de la catastrophe. J’ai trouvé Grand singe, très sage. En apparence seulement. Peut-être parce que j’ai été prévenue. Car l’affrontement entre le duo formé par Anne Thériault, un peu femme-enfant et Stéphane Gladyszewski, force indifférente, n’avait rien de sage. Belle Manière a enflammé les conversations d’après-show que j’ai eues avec ma « sœur » sur cet abime humiliant de sentiments humains. De la faiblesse des beaux jours devant les coups traîtres de notre nature sauvage. De la tristesse suffocante qui nous a pratiquement clouées sur nos chaises. Et ce soir, que dirons-nous sur Mygale, qui d’après Nicolas Cantin, va encore plus loin.

Le dénuement de la scène ne laisse place qu’au « couple » et la danse n’est qu’évocation dans cette intimité violente. En tant que spectateur, on se retrouve à être voyeur de nos propres défaites. Tout cela, sous une trame sonore des plus déconcertante, comme ils disent, cela berce ou cela décoiffe. Le mélange est assez voluptueux dans l’ensemble.

Mygale sera en représentation jusqu’au 10 novembre. Pour ceux qui n’ont pas eu le temps de voir Grand Singe et Belle manière, les trois pièces joueront le 11 novembre en rafale. Une journée intense en perspective.

Théatre
DomJuean

Dom Juan, conjugué au présent

C’était la troisième représentation de Dom Juan_uncensored, dans la petite salle de La Chapelle, jeudi soir.

Il y avait d’abord la projection sur le mur du fond : « Ceci est un espace public ». Une conversation Twitter vivante, sous le mot-clic #DJXXX. On invitait le public à réagir en direct pendant le spectacle, en complète liberté. Les personnages, eux, avaient leur interprète-sténographe, qui, alerte, tapait sur le moment les propos qu’on voulait immortaliser. Le temps, du moins, que le fil des autres messages déroulant les tasse.

Il y avait le texte de Molière, découpé, critiqué, déplacé, « contemporanéisé », remixé. Oui, on pourrait appeler ce spectacle-ci, comme le précédent, un remix. En effet, un travail tout postmoderne, échantillonnant, mariant les référents, les registres, se réappropriant ses sources, les maltraitant un peu. N’a-t-on pas accusé Molière d’avoir plagié le personnage du Commandeur de Tirso de Molina? Déjà une reprise.

D’ailleurs, comme pour illustrer le procédé, il y avait une table de DJ. Par celle-ci, les personnages faisaient jouer l’envoûtant opéra de Mozart, Don Giovanni. Tiens, le même thème recyclé une autre fois, plus de cent ans après. Sur scène, tantôt on chantait avec l’enregistrement, tantôt on l’avait en accompagnement, ou alors on en traduisait les mots pour mieux expliquer l’enjeu de la finale.

Au centre, il y avait David Giguère, qui, en espèce de maître du jeu, jouait avec grâce un Dom Juan des plus désinvoltes. Il y avait aussi la douloureuse Elvire, et son frère qui devait défendre son honneur, Sganarelle le rebelle asservi, Dom Louis transformé en Dona Louisa, une mère en colère, mais impuissante à faire arrêter le comportement scandaleux de son fils. Car celui-ci accumule sans repentir les conquêtes, cochant sur sa liste : Dona Elvire,  « check » ; toute la population féminine de la Nouvelle-France, « check ».

Enfin, il y avait le public, surtout composé d’adolescents turbulents, qui, malgré leur comportement intempestif, ont semblé apprécier le show, sans pour autant tout bien comprendre, si l’on en juge par les commentaires projetés tout au long de la représentation. Il faut croire que c’est l’esprit de la chose qui a touché les spectateurs, et que, pour citer le metteur en scène, Marc Beaupré : les artistes ont su « élever [l’âme de ceux-ci] à la hauteur des Colosses d’Antan ».

Suite notamment à l’excellent accueil réservé à Caligula_remix, le dernier spectacle de la compagnie Terre des Hommes, La Chapelle annonce déjà des supplémentaires pour Dom Juan_uncensored du 17 au 20 décembre 2012. Garrochez-vous dessus, si ça vous intéresse, car ces billets s’envoleront sans doute tout aussi rapidement !

Théatre
grandguigne

Frissons, cocasseries et fin du monde

Louis-Philippe Labrèche et Guillaume Thériault se complètent admirablement. Le premier, qui signe la mise en scène, est un jeune homme fantasque et enthousiaste; l’autre, à la recherche dramaturgique, est rigoureux, et traque le mot juste. C’est ce duo passionné que j’ai rencontré, par une soirée moelleuse d’octobre, pour jaser de la prochaine création de leur jeune Théâtre de l’Entonnoir, Grand-Guignol II, à l’affiche dès maintenant.

Un troisième élément forme la base de la compagnie. Véronique Poirier, qui signe la scénographie du spectacle, complète parfaitement, aux dires de Louis-Philippe, le bel équilibre de l’entreprise : un produit, semble-t-il, de complicité et de confiance mutuelles. À l’origine de l’Entonnoir, il y a trois ans : le désir du trio de diplômés de l’École de théâtre de l’UQAM de monter un spectacle dans le sillon de créateurs qui le fascinent, de Matthew Gregory Lewis à Romeo Castellucci, en passant par Carmelo Bene.

Le projet de la compagnie montréalaise, s’inscrivant dans cette chaîne, prendra forme quant à lui ce printemps sous le nom du Moine, au Bain St-Michel. C’est dans le cadre du travail de longue haleine, d’adaptation et d’approfondissement nécessaire à l’élaboration de ce spectacle, que Guillaume se penche sur le gothique, le surnaturel, la mise en scène de l’horreur. Alors, par hasard, il tombe sur l’intriguant Grand-Guignol, un genre théâtral un peu oublié, entre le vaudeville et le gore, et né à Paris au début du XXe siècle. C’est l’étincelle pour qu’un premier cabaret d’horreur, simplement intitulé Grand-Guignol, voie le jour, l’an passé, aux propices alentours de l’Halloween.

Guillaume, Louis-Philippe et Véronique.

Pour reproduire le plaisir de l’expérience, les artisans de l’Entonnoir décident de récidiver, cette fois-ci,  sous le thème assez libre et plutôt incontournable de la fin du monde. La promesse, donc, d’un bon filon d’horreur et de comique à la fois. Encore cette année, on flirtera en effet avec la provocation, l’angoisse et un soupçon d’érotisme, le tout bien assaisonné par les interventions de Jean-François Lacoursière, le maître de cérémonie, qui à en juger par l’enthousiasme qu’il suscite chez ses collaborateurs, semble tout un personnage à lui seul. Les textes, une suite de sketches composés pour l’occasion, tableront sur l’esprit traditionnel du Grand-Guignol : la transgression des tabous sociaux, la création d’émotions fortes. Renouvellera-t-on le pire tel qu’expérimenté dans la première version ? « C’est différent », s’entendent pour répondre les responsables. « C’est difficile de dire : ça va être plus choquant, explique Louis-Philippe. Il faut qu’il y ait quelque chose derrière. » Si Grand Guignol II touche au scabreux, sachez donc que ce sera justifié.

Cependant, le défi que tente à nouveau d’accomplir l’équipe est de maintenir le précieux équilibre entre la construction d’une tension vers l’horreur et le relâchement du comique : que le spectateur soit diverti par chacune des fragiles mécaniques mises en scène, aussi bien par celle de l’épouvante que par celle de la farce. Un défi d’autant plus grand, vu l’intimité de la salle et la disposition des spectateurs sur trois côtés de la scène : les effets spéciaux d’Anne-Marie Taillefer risquent de faire preuve d’un grand brin d’ingéniosité. D’après Guillaume et Louis-Philippe, la collaboration dans l’écriture, la longueur du processus de création et la contribution des acteurs – grâce à qui l’on a pu tester les canevas dramatiques élaborés par les auteurs – comptent pour beaucoup dans l’efficacité des saynètes. Le travail d’une chorégraphe et d’un compositeur, devenu indispensable aux créations l’Entonnoir, concoure également à construire la tension et l’atmosphère recherchées.

C’est ce que vous découvrirez dans le « divertissement trash, pas gentil », et surtout bien « trippant » que se veut l’événement Grand-Guignol II, encore justement disposé pour vous donner quelques petits ou grands frissons avant l’Halloween, du 24 au 27 octobre, au Théâtre Mainline.

Théatre