m Il faut d’abord identifier l’étincelle d’éphémère qui fait briller les yeux du spectateur ; puis, on la capture, on la met dans un bocal, on pose un timbre et on vous la poste. n
Pour ma part, cela faisait déjà sept ans que j’étais installée à Montréal, là où tout bougerait, où tout allait se passer. Avec le temps, j’en avais fait ma ville, l’endroit où je me pose. Le plus clair du temps, je l’avais donc passé à l’université, à rêver de mots et de personnages, à en faire vivre certains, quelquefois. J’avais découvert des œuvres, des artistes, des amitiés. Et, mine de rien, je m’en étais construit une culture théâtrale, toute personnelle, moirée, anecdotique, passionnée, savante. Il était donc, semblait-il, venu le temps de la partager. Et c’est ainsi que je vous ai rencontrés. Alors, j’ai proposé ce qui suit : d'abord, identifier l'étincelle d'éphémère qui fait briller les yeux du spectateur; puis, la capturer, la mettre dans un bocal; poser un timbre, et vous la poster. Cela vous tentait : l’aventure pouvait commencer. On ne savait trop d’où vous veniez, mais j’avais entendu dire, en effet, que nous avions en commun cet émerveillement qui glougloute quand le rideau se lève, quand la scène s’anime.
Fin novembre, une soirée au Théâtre Prospero pour assister à l’une des premières représentations de La Danse de mort, une pièce d’August Strindberg, mise en scène par Gregory Hlady. Les spectateurs prennent place, on feuillette le programme, on gazouille, on jase. Deux personnages, mari et femme, entrent par le fond et s’installent sur des chaises, le regard droit devant, immobiles un bon moment. Puis ça commence.
Danielle Proulx et Denis Gravereaux dans les rôles de mari et femme. Crédit photo: Matthew Fournier
Le décor est froid comme la Scandinavie où est sise l’histoire : de grands pans de murs d’un blanc lisse coupent la scène de leurs diagonales. Un peu décentré, un bloc imposant, tout aussi blanc, cache en son centre un escalier. Tout en haut, les personnages peuvent monter la garde, autour de la petite plateforme. Côté cour, un autre panneau occupant presque tout l’espace vertical est recouvert de miroirs, dont l’un se transforme en une porte, à hauteur d’homme. Devant, un escalier pentu mène à un balcon faisant imperceptiblement le tour de la scène. La femme étire parfois le long de la rampe son corps languissant, dont la courbe se termine en pointes de ballet. De temps à autre, des projections colorent les surfaces immaculées : le visage d’un personnage, l’ombre d’un bateau, un sourire énigmatique. À l’avant-scène, côté jardin, une touche organique : un rectangle de terre percé à même les carreaux lisses du sol figure quelque terreau, où la femme pêche à un moment donné des vers pour nourrir le mari. Un piano droit au fini de bois naturel sert aux souvenirs : de la musique pour danser, et des portraits encadrés, qui ornent sa caisse. Au fond, une barre, comme celles des studios de répétition où les ballerines s’exercent, fait écho aux costumes incongrus des personnages féminins – tutus vaporeux et chaussons roses. Mais ces douces apparences se révéleront peut-être trompeuses.
Le mari (Denis Gravereaux) et la femme (Danielle Proulx), personnages aussi abrasifs que ceux de la pièce la plus connue de Strindberg, Mademoiselle Julie, ne peuvent supporter la présence l’un de l’autre, quoique étant unis par la loi depuis 25 ans. Leurs noces d’argent se découvrent plutôt un sujet d’amertume et de ressentiment que de fête : ils se trouvent comme prisonniers d’un mariage toxique. La femme, une ancienne comédienne, voit en son mari le monstre responsable de tous ses malheurs. Le mari, isolé du continent par ses obligations militaires, nie la maladie qui le ronge. Ayant repoussé tous leurs amis et connaissances, et jusqu’à leurs enfants et domestiques, qu’ils ne peuvent garder dans la maison faute de moyens financiers, ils se voient cloîtrés, condamnés par leurs liens matrimoniaux. L’arrivée de Kurt (Paul Ahmarani), tout juste revenu de l’Amérique, cousin de la femme et ancien ami du mari, changera-t-elle la situation pour donner quelque espoir au couple ?
Paul Ahmarani, Danielle Proulx et Denis Gravereaux. Crédit photo: Matthew Fournier
La Danse de mort, dernière production du Groupe de la Veillée, est présentée au Théâtre Prospero jusqu’au 15 décembre 2012.
C’était la troisième représentation de Dom Juan_uncensored, dans la petite salle de La Chapelle, jeudi soir.
Il y avait d’abord la projection sur le mur du fond : « Ceci est un espace public ». Une conversation Twitter vivante, sous le mot-clic #DJXXX. On invitait le public à réagir en direct pendant le spectacle, en complète liberté. Les personnages, eux, avaient leur interprète-sténographe, qui, alerte, tapait sur le moment les propos qu’on voulait immortaliser. Le temps, du moins, que le fil des autres messages déroulant les tasse.
Il y avait le texte de Molière, découpé, critiqué, déplacé, « contemporanéisé », remixé. Oui, on pourrait appeler ce spectacle-ci, comme le précédent, un remix. En effet, un travail tout postmoderne, échantillonnant, mariant les référents, les registres, se réappropriant ses sources, les maltraitant un peu. N’a-t-on pas accusé Molière d’avoir plagié le personnage du Commandeur de Tirso de Molina? Déjà une reprise.
D’ailleurs, comme pour illustrer le procédé, il y avait une table de DJ. Par celle-ci, les personnages faisaient jouer l’envoûtant opéra de Mozart, Don Giovanni. Tiens,le même thème recyclé une autre fois, plus de cent ans après. Sur scène, tantôt on chantait avec l’enregistrement, tantôt on l’avait en accompagnement, ou alors on en traduisait les mots pour mieux expliquer l’enjeu de la finale.
Au centre, il y avait David Giguère, qui, en espèce de maître du jeu, jouait avec grâce un Dom Juan des plus désinvoltes. Il y avait aussi la douloureuse Elvire, et son frère qui devait défendre son honneur, Sganarelle le rebelle asservi, Dom Louis transformé en Dona Louisa, une mère en colère, mais impuissante à faire arrêter le comportement scandaleux de son fils. Car celui-ci accumule sans repentir les conquêtes, cochant sur sa liste : Dona Elvire, « check » ; toute la population féminine de la Nouvelle-France, « check ».
Enfin, il y avait le public, surtout composé d’adolescents turbulents, qui, malgré leur comportement intempestif, ont semblé apprécier le show, sans pour autant tout bien comprendre, si l’on en juge par les commentaires projetés tout au long de la représentation. Il faut croire que c’est l’esprit de la chose qui a touché les spectateurs, et que, pour citer le metteur en scène, Marc Beaupré : les artistes ont su « élever [l’âme de ceux-ci] à la hauteur des Colosses d’Antan ».
Suite notamment à l’excellent accueil réservé à Caligula_remix, le dernier spectacle de la compagnie Terre des Hommes, La Chapelle annonce déjà des supplémentaires pour Dom Juan_uncensored du 17 au 20 décembre 2012. Garrochez-vous dessus, si ça vous intéresse, car ces billets s’envoleront sans doute tout aussi rapidement !
Louis-Philippe Labrèche et Guillaume Thériault se complètent admirablement. Le premier, qui signe la mise en scène, est un jeune homme fantasque et enthousiaste; l’autre, à la recherche dramaturgique, est rigoureux, et traque le mot juste. C’est ce duo passionné que j’ai rencontré, par une soirée moelleuse d’octobre, pour jaser de la prochaine création de leur jeune Théâtre de l’Entonnoir, Grand-Guignol II, à l’affiche dès maintenant.
Un troisième élément forme la base de la compagnie. Véronique Poirier, qui signe la scénographie du spectacle, complète parfaitement, aux dires de Louis-Philippe, le bel équilibre de l’entreprise : un produit, semble-t-il, de complicité et de confiance mutuelles. À l’origine de l’Entonnoir, il y a trois ans : le désir du trio de diplômés de l’École de théâtre de l’UQAM de monter un spectacle dans le sillon de créateurs qui le fascinent, de Matthew Gregory Lewis à Romeo Castellucci, en passant par Carmelo Bene.
Le projet de la compagnie montréalaise, s’inscrivant dans cette chaîne, prendra forme quant à lui ce printemps sous le nom du Moine, au Bain St-Michel. C’est dans le cadre du travail de longue haleine, d’adaptation et d’approfondissement nécessaire à l’élaboration de ce spectacle, que Guillaume se penche sur le gothique, le surnaturel, la mise en scène de l’horreur. Alors, par hasard, il tombe sur l’intriguant Grand-Guignol, un genre théâtral un peu oublié, entre le vaudeville et le gore, et né à Paris au début du XXe siècle. C’est l’étincelle pour qu’un premier cabaret d’horreur, simplement intitulé Grand-Guignol, voie le jour, l’an passé, aux propices alentours de l’Halloween.
Guillaume, Louis-Philippe et Véronique.
Pour reproduire le plaisir de l’expérience, les artisans de l’Entonnoir décident de récidiver, cette fois-ci, sous le thème assez libre et plutôt incontournable de la fin du monde. La promesse, donc, d’un bon filon d’horreur et de comique à la fois. Encore cette année, on flirtera en effet avec la provocation, l’angoisse et un soupçon d’érotisme, le tout bien assaisonné par les interventions de Jean-François Lacoursière, le maître de cérémonie, qui à en juger par l’enthousiasme qu’il suscite chez ses collaborateurs, semble tout un personnage à lui seul. Les textes, une suite de sketches composés pour l’occasion, tableront sur l’esprit traditionnel du Grand-Guignol : la transgression des tabous sociaux, la création d’émotions fortes. Renouvellera-t-on le pire tel qu’expérimenté dans la première version ? « C’est différent », s’entendent pour répondre les responsables. « C’est difficile de dire : ça va être plus choquant, explique Louis-Philippe. Il faut qu’il y ait quelque chose derrière. » Si Grand Guignol II touche au scabreux, sachez donc que ce sera justifié.
Cependant, le défi que tente à nouveau d’accomplir l’équipe est de maintenir le précieux équilibre entre la construction d’une tension vers l’horreur et le relâchement du comique : que le spectateur soit diverti par chacune des fragiles mécaniques mises en scène, aussi bien par celle de l’épouvante que par celle de la farce. Un défi d’autant plus grand, vu l’intimité de la salle et la disposition des spectateurs sur trois côtés de la scène : les effets spéciaux d’Anne-Marie Taillefer risquent de faire preuve d’un grand brin d’ingéniosité. D’après Guillaume et Louis-Philippe, la collaboration dans l’écriture, la longueur du processus de création et la contribution des acteurs – grâce à qui l’on a pu tester les canevas dramatiques élaborés par les auteurs – comptent pour beaucoup dans l’efficacité des saynètes. Le travail d’une chorégraphe et d’un compositeur, devenu indispensable aux créations l’Entonnoir, concoure également à construire la tension et l’atmosphère recherchées.
C’est ce que vous découvrirez dans le « divertissement trash, pas gentil », et surtout bien « trippant » que se veut l’événement Grand-Guignol II, encore justement disposé pour vous donner quelques petits ou grands frissons avant l’Halloween, du 24 au 27 octobre, au Théâtre Mainline.
Avec l’automne, la lumière dorée, les bisous de nez froids qui donnent envie d’aller cueillir des pommes, se pointe souvent aussi un vent de nostalgie. Mettons qu’on soit nostalgique de la rentrée scolaire… À défaut de retrouver les bancs d’école, prenons place dans ceux des théâtres, et attelons-nous à l’étude des scènes montréalaises. L’automne, c’est aussi le temps des choix. Voici ceux qu’on vous propose, en forme de plans de cours.
Le cours de littérature – à tout seigneur, tout honneur – sera bien fourni cet automne. En octobre, on délaissera pour de bon les lectures légères de l’été. En effet, nous aborderons plutôt les classiques : Emma, par exemple, une production bruxelloise présentée à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier. D’un registre adolescent et inspirée par l’étude obligatoire de Madame Bovary de Flaubert, elle en ravivera sans doute l’intérêt. Un personnage d’un tout autre ordre fera ensuite l’objet de notre attention au Rideau Vert: l’héroïne de La Sagouine, oeuvre phare d’Antonine Maillet, toujours interprétée par sa créatrice Viola Léger et dont les 40 ans sont soulignés cette année. Puis, nous migrerons à La Chapelle pour analyser les procédés d’adaptation d’un texte de Molière mettant en scène la mythique histoire de Dom Juan; ici, « uncensored », par les créateurs du remarqué Caligula_remix de la compagnie Terre des Hommes. En novembre, retournons à la salle Fred-Barry, quoique en demeurant au XVIIe siècle, pour y apprécier les vers de Jean Racine et la grandeur des personnages déchirés de Bérénice. On finira la session au Prospero, avec La Danse de mort de Strindberg, qui nous permettra de disserter, entre autres, sur l’opposition des thèmes de l’amour et de la haine, de l’attirance et de la répulsion.
Le cours de géographie nous enverra de l’autre côté de l’océan. Tout ce qui tombe nous mènera d’abord, par la poésie de Véronique Côté, de Berlin à Budapest et en d’autres endroits encore, bien installés dans les fauteuils de la salle principale du Théâtre d’Aujourd’hui. Puis, on découvrira le visage complexe de l’Iran dans un solo proposé par l’auteur Nassim Soleimanpour et défendu chaque soir par un interprète différent, dont Sébastien Ricard, Alexis Martin et Kathleen Fortin; Lapin blanc, lapin rouge sera présenté à l’Espace libre en décembre.
Notre cours de musique se consacrera quant à lui dès la fin septembre à l’exploration de l’œuvre de Kurt Weill, compositeur de L’Opéra de Quat’sous, dans l’interprétation hétéroclite du groupe de Québec l’Orchestre d’hommes orchestres. À l’Usine C, il présentera Kurt Weill : Cabaret brise-jour et autres manivelles. En octobre, nous nous attacherons à l’étude comparée des propositions parallèles de l’Espace libre et de La Chapelle autour d’une composition bien connue de Schubert : sur Fullum, dans La Jeune-Fille et la mort, un quatuor à cordes dialoguera avec les départements de philo et d’arts visuels, tandis que sur Saint-Dominique, Brigitte Nielsen, seule en scène, explorera la question du vide avec La Jeune fille et la morve.
Cabaret brise-jour et autres manivelles – Usine C
D’ailleurs, puisqu’on aborde ce domaine, nous n’échapperons pas au cours de philosophie : on passera en effet le mois d’octobre à interroger l’existence, l’urbanité et la ruralité, grâce aux mots bien choisis de Fanny Britt, avec Bienveillance, à l’Espace GO. La deuxième partie de la session nous donnera l’occasion de disserter sur les concepts de la beauté et de la laideur dans la très contemporaine Obsession de la beauté, un texte de l’Américain Neil LaBute, présenté à La Licorne.
Le cours de psychologie se penchera cet automne sur l’intime, le désir, en utilisant judicieusement le support de la kinesthésie, de la sensibilité corporelle. On étudiera d’abord un cas d’érotomanie chez le personnage solitaire et passionné imaginé par Simon Boulerice dans Martine à la plage, présentée chez Denise-Pelletier. Puis, toujours en septembre, on observera comment Brigitte Haentjens traite de l’intimité d’un couple et ce que celle-ci implique de violence et d’amour, dans Ta Douleur, à La Chapelle. L’étude se poursuivra avec les Trois romances de Nicolas Cantin, qui reprendra à l’Usine C ses créations des dernières années : Grand singe, Belle manière et Mygale. On a pu voir la dernière ce printemps au FTA. Enfin, en décembre, et toujours à l’Usine C, Marie Brassard et Sarah Williams proposeront une exploration extracorporelle imaginaire et technologique dans le solo Moving in this World.
Le cours d’histoire n’est pas en reste : nous retournerons dans le Québec des années 40 avec Thérèse et Pierrette à l’école des Saints-Anges, un morceau de l’univers de Michel Tremblay présenté en reprise au Théâtre Jean-Duceppe. Puis, plus loin encore, au XIXe siècle, à l’époque où nos ancêtres se nommaient Canadiens français, nous nous ferons relater La Chasse-Galerie et autres contes de Louis Fréchette, adaptés par Victor-Lévy Beaulieu et présentés en septembre et en octobre au Théâtre Denise-Pelletier. Fin novembre, début décembre, Serge Denoncourt jettera la lumière sur le règne d’un dirigeant singulier du Royaume de Suède au milieu du XVIIe siècle, Christine, la reine-garçon, animée par les mots de Michel-Marc Bouchard et incarnée par Céline Bonnier, au Théâtre du Nouveau-Monde.
Une petite récréation? Début octobre, on pourra s’amuser aux Écuries avec Paper Cut, un théâtre d’objet ludique et onirique, un morceau de l’univers de l’Israélienne Yael Rasooly. Et puis, en novembre à l’Espace libre, on jouera avec la gravité, en cadence avec le Nouveau Théâtre Expérimental, la compagnie berlinoise Circle of Eleven, et l’acrobatique Leo.
Paper Cut – Aux Écuries
Voilà une rentrée bien chargée, somme toute! Heureusement – ne vous fiez pas à ce ton didactique – nous ne gardons ici de l’école que le plaisir de la découverte. Alors, à quoi ressemblera votre session?
Samedi, en début de soirée, le soleil couchant tapait déjà moins fort sur les terrasses du Quartier latin qui, quoique écrasé par l’humidité caniculaire qu’accentuait l’asphalte imbibé de chaleur, fourmillait comme toujours de badauds. Dans la queue pour la billetterie du Théâtre Saint- Denis, qui s’est étendue pendant une bonne demi-heure presque jusqu’au coin de la rue Emery, un homme confiait à son épouse : « Je n’aurais jamais pensé faire la file pour René Simard. » C’est que nous allions assister à la première de la comédie musicale Chantons sous la pluie, qui, après tout juillet à la salle Pierre-Mercure, s’est installée dans son nouvel emplacement, rue Saint-Denis, pour quelques semaines en août. Quoi de mieux pour se rafraîchir, après tout, que de danser sous la pluie?
Le remake de Denise Filiatrault, très fidèle au classique cinématographique de 1952, Singin’ in the Rain, met également en vedette, outre le légendaire M. Simard, la gracieuse Marilou Morin, le charmant Renaud Paradis, et une vingtaine d’autres comédiens, danseurs et chanteurs. La pièce reprend en effet jusqu’aux chorégraphies originales de Gene Kelly et Stanley Donen, dans des décors relativement minimalistes, rappelant le carton-pâte du Hollywood du milieu du XXe siècle. Au moment opportun, même la vraie pluie y est aussi, inondant le plateau de grandes flaques, dans lesquelles l’interprète de Don Lockwood, à la suite du grand Kelly, s’en donne à cœur joie, faisant délibérément jaillir au-delà de la scène de brillantes éclaboussures, au grand plaisir des spectateurs des toutes premières rangées, et plus certainement davantage au ravissement des autres, émoustillés, témoins privilégiés de ce contact inattendu entre scène et salle.
Devant l’enfilement des pas de claquettes, les regards pétillants de Kathy, les mimiques tordues de Lina, l’énergie de Don et de Cosmo, à entendre les chansons entraînantes et familières, la foule applaudit à tout rompre après chaque numéro, réagissant avec enthousiasme aux rebondissements de l’intrigue; il se tisse ainsi une connivence avec les performeurs sur scène. N’ai- je pas vu d’ailleurs la parente d’une interprète lui envoyer la main avec emballement lors d’un des premiers numéros d’ensemble?
Chantons sous la pluie est présentée en supplémentaires jusqu’au 25 août. « On ne s’est pas ennuyé une seconde », a reconnu traditionnellement un monsieur au sortir de la salle. Était-ce le même que celui de la file? En tout cas, pour ma part, je fredonne sans cesse Good Mornin’ – en version française : Bien l’bonjour — depuis samedi (dans ma tête, ça alterne avec le thème musical des Jeux olympiques, bien entendu). Et vous, laquelle de ces incontournables chansons ne vous sort plus du crâne?
L’été appelle sans contredit les grandes sorties de plein air en famille. En voici une qui ne manquera pas d’intriguer petits et grands : la découverte d’un jardin géant habité par de surprenants personnages, celui de la nouvelle production du Théâtre de la Dame de Cœur, La prophétie des mouffettes.
C’est un lieu d’un charme idyllique. Vous le rencontrerez après avoir dépassé les mignonnes maisons du centre du village d’Upton : un site niché au creux d’un tournant de rivière, peuplé de petits suisses, d’oiseaux discrets, d’un mince félin gris et farouche et de quelques marionnettistes. Le restaurant du Vieux Moulin, qui partage l’endroit avec les constructions du Théâtre de la Dame de Cœur, est un pittoresque bâtiment de briques rouges, qui donne sur ce cours d’eau, qui cascade étroitement, dans une incessante chanson apaisante. Éparpillées sur le terrain verdoyant, quelques maisons ancestrales servant de bureaux, de gîtes pour les artisans du spectacle et d’ateliers; le CIMBAD, Centre d’Interprétation des Marionnettes Baroques – Desjardins; et surtout, l’impressionnant théâtre de plein air dont le castelet semi-circulaire entoure les spectateurs de trois côtés.
À l’entrée de la salle, les tout-petits ne cachent pas leur ravissement : des fleurs démesurées s’étendent de part en part, leurs larges pétales blancs articulés et mécanisés leur permettant de se mouvoir au rythme des chansons qui parsèment La prophétie des mouffettes. Justement, ce sont ces trois mouffettes géantes aussi, qui impressionnent le plus les enfants et leurs parents : elles dépassent en taille les comédiens humains qui leur donnent la réplique et arborent un look bigarré illustrant en quelque sorte leur personnalité. En effet, le classique pelage noir et blanc de ces bêtes se trouve individualisé par un hétéroclisme ingénieux : les mouffettes sont ainsi parées d’un vieux balai à feuilles ou d’une guirlande de loupiotes bleues, leurs moustaches bien droites ou frisées par l’âge. Alors que la lumière tamisée du soleil disparaît graduellement autour des spectateurs, d’autres personnages attirent l’attention dans l’étendue des presque 300 degrés du castelet : des nains de jardin rebondis et méfiants, une petite poupée dont l’éventail d’émotions se résume à trois phrases mécaniques, un couple de futurs parents qui doit résoudre le mystère d’un coffre, l’enjeu de la prophétie.
La prophétie des mouffettes tient l’affiche à Upton jusqu’à la fin du mois d’août, au coucher du soleil. Dites, ces sympathiques mammifères sauront-ils vous émerveiller autant que la tortue géante aux pattes griffues, rencontrée dans La Montagne qui marche, le spectacle présenté ces trois dernières années?
C’est en galopant – à peu près comme un lièvre, je crois – que j’arrive, à l’ultime minute, toute vaporeuse des efforts de ma précipitation, dans la petite salle cabaret La Balustrade du Monument-National, tout en haut du bâtiment. Là, se sont réunies quelques dizaines de créatures de tout poil, férues de théâtre, ou de curiosités, pour assister à Ménageries, un show écrit et mis en scène par Jean-Philippe Baril Guérard.
Ménageries, c’est d’abord un recueil de contes publié chez les rafraîchissantes Éditions de ta mère, et illustré par les charmants dessins de Benoit Tardif. L’auteur, dont la jeunesse ne l’empêche pas de compter déjà plusieurs textes et quelques prix à son actif, a judicieusement décidé de porter à la scène son verbe au registre très vivant. Ici, il troque donc les animaux bicolores, qui parsèment les pages de l’œuvre papier pour des figures humaines hautes en couleur. Ce qui reste, dans les mots, chez les protagonistes, c’est la nature animale : cruauté, instincts primaires, amoralité, égoïsme.
Sur la scène, les rideaux ont été ouverts sur une baie vitrée montrant le haut du paysage urbain d’une Montréal nocturne, et un néon chaud, en silhouette de couronne, orne simplement le mur du fond, à côté. Installé sur une chaise, intimement près des spectateurs, un guitariste qui, tout en apportant son soutien musical aux contes, écoute, lui aussi, observe et réagit. Car ce jeune joueur de hockey ambitieux, cette célibataire désespérée, ce bear séropositif, cette nunuche impulsive, les personnages excessifs et ordinaires qui feront leur entrée, défilant un après l’autre, relateront bientôt leur histoire qui, pourtant – on s’en rend compte petit à petit –, n’est pas très avouable. Ils nous transporteront ainsi, fort exotiquement, de Victo au Village, en passant par Saint-Hyacinthe. Pourtant, il sera là question de tigres et de cougars, de porcs, de génisses, d’ours, de loutres et de licornes; mais ces bibittes en apparence attachantes se révéleront mordre et griffer, grincer des dents.
La dernière représentation de Ménageries est ce soir, le 24 juillet dans le cadre du festival Zoofest. Le livre ainsi que toutes les autres très recommandables œuvres produites par Les Éditions de ta mère sont disponibles selon la maison : « dans toutes les bonnes librairies, ainsi que dans certains endroits mal famés », de même que par Internet.
Quant à vous, lequel de ces petits personnages à épines aurez-vous envie d’adopter?
Les saisons régulières sont déjà clôturées dans la plupart des théâtres montréalais (snif!). Qu’à cela ne tienne : il nous reste le Festival Fringe de Montréal. Du moins, pour quelques jours encore, avant l’inauguration de la période légère des pièces estivales.
S’agissant d’un événement plutôt underground, l’entrée dans le monde du Fringe, ce labyrinthe aux innombrables propositions éclectiques, semblera peut-être rébarbative aux non-initiés. Jetons-y donc une petite lumière pour s’y inviter sans crainte.
En 1947, parallèlement au Festival international d’Édimbourg, huit troupes de théâtre, ne faisant pas partie de la programmation officielle, profitèrent de ce nouvel événement culturel d’importance pour présenter leurs créations, amorçant ainsi un mouvement off qui fera bien des petits. En effet, en 1959, la Festival Fringe Society est mise en place pour faciliter la présentation des spectacles d’artistes de la « frange », en marge des arts du spectacle. Puis, le Fringe, avec ses principes démocratiques permettant aux créateurs de toutes les disciplines des arts vivants de partager leurs idées et leurs fantaisies, se transporta un peu partout à travers le monde, tout en demeurant majoritairement un mouvement anglo-saxon. Au Canada, par exemple, le premier Fringe eut lieu en 1982 à Edmonton et demeure le plus important du pays à ce jour.
D’abord, l’éthique du festival veut que le tout soit abordable et accessible, tant pour les spectateurs, qui ne paieront vraiment pas trop cher pour leurs billets, que pour les créateurs dont le coût de l’inscription est plutôt modeste et qui reçoivent en entier les recettes de la vente des billets. De plus, l’organisation fournit les salles et autres lieux de représentation. La sélection des œuvres présentées ne relève pas de la décision d’une direction artistique, mais bien d’un tirage au sort – c’est le cas à Montréal – ou d’un système de première demande reçue, première acceptée. Il n’y a donc aucun contrôle sur le contenu, aucune censure quant au titre, aux thématiques ou à la forme. C’est ainsi qu’une telle diversité est possible : au Fringe, on trouve de tout, et on compte d’ailleurs beaucoup sur le bouche à oreille pour faire connaître les créations qui valent la peine d’être découvertes.
Le Festival Fringe de Montréal, quant à lui, voit le jour en 1991 avec l’initiative d’étudiants de l’Université McGill. Il a la particularité d’exiger un quota de créations francophones : ainsi, on y accueille 60% d’artistes québécois, dont la moitié est francophone. Alors que la version très courue d’Édimbourg fait place autant aux stars qu’aux créations underground, la jeune édition de Montréal est davantage un tremplin pour les artistes émergents, une plate-forme d’exploration, un lieu de promotion de la culture alternative.
Pour ma part, j’ai goûté cette semaine à MTL_APK : MonTréal APoKlypse, qui se présentait dans un décor minimal de chaises et de cubes (les compagnies n’ayant que quelques minutes pour faire le montage et le démontage afin de laisser la place au prochain spectacle). Une large distribution menée par l’auteur et metteur en scène Jocelyn Roy, un laboratoire où l’ordre des scènes change chaque soir, où les comédiens jouent sur le qui-vive, incarnant la panique d’une fin du monde campée dans le métro de Montréal, peuplée de zombies et de désirs réprimés. Jusqu’à samedi.
Et puis, il y en a bien d’autres que vous pourrez découvrir jusqu’à dimanche. Pour encourager la spontanéité des spectateurs, 25% des billets sont d’ailleurs gardés à la porte pour vous, une heure avant la présentation de chaque spectacle.
Dans le cadre du FTA, une camarade et moi avons assisté jeudi soir à la première de Sur le concept du visage du fils de Dieu, de Romeo Castellucci, un spectacle qui m’inspira les bons espoirs que j’ai déjà partagés avec vous. Après les généreux applaudissements qui saluèrent la conclusion de la pièce, nous sommes restées coites quelques minutes. Et puis, on s’est raconté ce qu’on avait senti.
Il y avait d’abord l’ambiance feutrée de la salle Jean-Duceppe, habillée de son camaïeu de pourpre et qui ne semblait pas se douter du clash qui l’attendait. Il s’agit là en effet d’une pièce pour le moins détonante par rapport au répertoire habituel. Déjà, le décor opposait au velours dépareillé des sièges son monochromatisme minimaliste : sofa, tapis, plancher et table blancs, lit aux draps immaculés. En fond de scène, le fameux visage du titre : un Jésus de la Renaissance, un très gros plan du portrait d’Antonello de Messine, qui avait l’air de quelqu’un qui scrute chaque spectateur de son regard énigmatique. À mes yeux, il communiquait une humaine – ou divine ? — compassion. C’était peut-être aussi de la mélancolie, ou alors le léger sourire de l’omniscience. Pour Castellucci, quoi qu’il en soit, cette face interpelle parce qu’elle reflète la condition humaine.
Et puis, il y avait un second miroir, celui de la scène presque naturaliste qui se déroulait entre un vieux père, incontinent, et son fils; une scène qui ramenait le spectateur aux êtres qu’il connaît et qu’il aime depuis toujours. Les dialogues en italien, clairsemés, parasités par le bourdonnement d’une télévision allumée en sourdine, étaient prononcés d’un ton quotidien, sans l’artifice de porter la voix comme la convention du théâtre le préconise – d’autant plus dans une salle de cette ampleur, accueillant ce soir-là près de 700 personnes. Ce tableau pitoyable du fils changeant et rechangeant son père souillé, dont ne nous parvenait finalement que des bribes sonores, semblait ainsi s’adresser aux sens plus qu’à l’intellect. De même, la douteuse odeur dont on se demandait si on ne l’imaginait pas (et si on est au moins deux à l’avoir humée?).
Saisissante aussi, du point de vue sensoriel, la scène où, dans la cacophonie des murmures répétés du nom de Gesù, de chants religieux en crescendo et de détonations, des enfants garrochaient des grenades à la face du Jésus en question, obstinés, ne s’arrêtant que lorsque leur sac à dos était vide, que tout ce qu’il y avait à lancer avait été lancé, puis s’assoyant posément par terre, comme pour contempler leur œuvre.
Et après tout ça, il reste plein de choses intéressantes à voir au FTA, notamment Mygale, Nature morte et &&&&& & &&&, qui figuraient dans le billet anticipatif du mois d’avril. Dépêchez-vous d’en profiter, le festival termine ce samedi, 9 juin!
Six heures et demie – c’est le temps que nous avons consacré, vendredi soir, à écouter les mots de Sophocle, dans la trilogie Des femmes présentée tout le mois de mai au Théâtre du Nouveau Monde. Certains, curieusement, semblent considérer que c’est tout un marathon pour le spectateur, un effort de longue haleine, une épreuve – qui en vaut la peine, mais tout de même une épreuve. Sauf qu’on y va après tout pour se faire raconter des histoires, non? Accrochés aux images de Wajdi.
Comme souvent chez Mouawad, on sent, on ressent l’influence des éléments de la nature. Ils sont, là, particulièrement tangibles.
À l’ouverture des Trachiniennes, récit de désir et de douleur, une longue ondée, pendant la chanson du chœur, oblige les personnages à s’abriter sous une grande toile; et ça crépite sur le plastique, et de grandes lampées se déversent parfois sur les dalles ocre qui composent l’espace de la tragédie de Déjanire. La pluie cesse, mais l’eau demeure omniprésente, ruisselant en giclées brillantes, lavant ou collant les vêtements sur les corps. À un moment, la servante douche sa maîtresse de seaux d’eau qui éclaboussent en gerbes scintillantes la forme cambrée de la noble Déjanire, toute à l’exultation du retour tant espéré de son mari. Après, le tissu sec de la nouvelle robe qu’elle enfile par-dessus son sous-vêtement mouillé se tache d’humidité, au fil de ses mouvements inquiets, jaloux, et de ses déplacements lancinants sur le sol moite et glissant.
Marie-Ève Perron, Olivier Constant, Sylvie Drapeau, Patrick Le Mauff | Crédit photo : Jean-Louis Fernandez
Antigone, récit de révolte, se déroule quant à lui sous le signe de la terre. La terre noire et sèche dont se barbouille en entier l’héroïne afin de passer inaperçue quand elle va clandestinement enterrer son frère, de façon symbolique, en recouvrant le cadavre, dont la Cité dénie la sépulture, de poussière. Et puis, la pierre blanche du rocher à l’intérieur duquel on l’enterre vivante pour la punir de sa désobéissance envers la loi, elle qui obéit plutôt à sa foi. La terre, tombeau; la terre, demeure d’Hadès, celui qui règne sur les morts.
Sara Llorca, Charlotte Farcet | Crédit photo : Jean-Louis Fernandez
Et quand le troisième volet, récit de vengeance, commence, on retrouve la pluie, mais, ici, comme les dalles oxydées ont été remplacées par une sorte de grand carré de sable, c’est dans la boue que pataugeront les personnages d’Électre. Les vêtements y traînent, s’y maculent sans cérémonie; la protagoniste en oint son corps comme de peintures de guerre; elle façonne une mère de boue dont elle détruit la tête à coups de batte qui font gicler du vaseux tout autour. Électre vit dans la fange et attend que son frère Oreste vienne tout purifier. Puis l’eau revole. La boucle est bouclée.
Sara Llorca, Samuël Côté | Crédit photo : Jean-Louis Fernandez
Vous aurez donc le choix de la frugalité ou de la gloutonnerie puisque Les Trachiniennes, Antigone et Électre vous sont commodément proposées en format séparé la semaine et en suite appréciable les samedi et dimanche, jusqu’au 6 juin.
Et, dites, le débat de l’année passée, ça vous titille encore?