Rose-Carine Henriquez

m De l’autre côté du jour, sensible aux vérités silencieuses, aux beautés muettes et à la subjectivité des choses simples. Un regard pour chaque élan. n

Pour savoir qui je suis, il faut poser les yeux derrière le paravent du monde. Je suis cette fille ordinaire, debout au milieu de la foule, qui vibre aux joies révélées. Vous voyez? Cette fille dont le regard pétille devant les mouvements des corps, au son de la voix rauque d’un poète, devant l’enchâssement des images qui s’élancent, fébriles. Je m’émeus dans l’intimité d’une chambre noire devant la photographie d’une petite fille qui tangue, suivant les lignes affolées d’élans suspendus. Elle me ressemble. Je m’émerveille souvent. Pour tout, pour rien. La démesure me colle à la peau. Je l’aime surtout chez les autres. Je ne baisse jamais les yeux, pour ne rien rater. Pour avoir quelque chose à raconter. Je lis de manière maladive. J’écris de manière excessive, la plupart du temps dans ma tête. J’ai voulu un jour, devenir comédienne ou jouer les équilibristes. J’ai une fascination pour le corps. Les jeux du corps. J’aime l’inexplicable. La beauté imparfaite. L’originalité assumée. Je suis cette fille qui ne se rappelle jamais des titres des chansons, de livres ou de films, mais se souvient de chaque histoire et de chaque ressenti. Je préfère le silence aux paroles dénuées de sens. J’aime avoir le choix. Je suis cette fille. Avide.
cet-endroit-entre-tes-cuisses-sans-tabous-ni-jugements-298205

Cet endroit entre tes cuisses : la sexualité en scène

Tout cela a commencé avec la création d’un blogue. Olivia Lagacé et Linakim Champagne ont lancé This is better than porn en 2012 et ne se doutaient sans doute pas de l’engouement qui s’en est suivi. On retrouve sur ce site une intimité dévoilée sous la forme textuelle et photographique dans une tentative d’aborder la sexualité sans ses tabous traditionnels et lourds. Elles ne se sont pas arrêtées là, bien au contraire. Transposer les textes poétiques à caractère érotique sur la scène, voilà le défi qui s’est concrétisé le 16 juin dernier.

TIBTP1

crédits photos: Emil Baroon et Renaud Poirier

Dans l’intimité du Lion d’Or, huit hommes et femmes nous racontent les mots des deux bloggeuses dans une mise en scène signée Jérémie Francoeur. Les textes ont été dévoilés dans une suite de tableaux osés, poétiques, humoristiques, mais toujours dans une approche franche et un réalisme assumé.

La première séquence a donné le ton pour ce qui a été une expérience sans pudeur ni jugement. Une jeune femme dos au public, à moitié nue, continue de se dévêtir en se déhanchant sur un homme. Douce torture pour tous. Puis, sa voix s’élève et nous raconte « une p’tite vite » dans une ruelle. Cette scène donnait une impression de déjà vu, mais avec une nuance : la parole d’une femme. Cette scène racontée par un homme ferait-elle un effet différent ? Il faut dire la liberté sexuelle et le féminin fait encore hausser les sourcils.

TIBTP

crédits photos: Emil Baroon et Renaud Poirier

Cette liberté était éclatante sur les planches du Lion d’Or, à travers les histoires ouvertes sur une réalité et des questionnements communs, mais aussi grâce aux acteurs qui assument leur nudité sans que cela soit gratuit. On réussit à retrouver la beauté dans ce qui l’a finalement toujours été. Dans la complexité des rapports humains, ces confidences trouvent écho aux nôtres. Les monologues se sont enchaînés plongeant le spectateur dans un mélange nostalgique de souvenirs et d’espérance.

Le désir fut le matériau premier de cette théâtralité, mais également un enjeu auquel on  ne doit  pas cesser de réfléchir, lorsqu’on a fini de rougir. Je salue cette manière de mettre l’art au service de la réflexion et mine de rien, d’une forme d’éducation. La discussion ne doit pas s’arrêter là, ni les éclats artistiques.

Cet endroit entre tes cuisses a été présenté le 16 juin dernier au Lion d’Or.

 

Théatre
Jeunefille_photoDamianSiqueiros733

La Jeune Fille et la Mort : Renaissance

Les Grands Ballets Canadiens clôt leur saison avec La Jeune fille et la Mort de Stephan Thoss, une pièce basée sur une dualité primaire de notre existence : l’indissociabilité de la vie et de la mort.

Résolument contemporain, ce ballet mise sur l’abstraction pour dévoiler l’acceptation d’une évidence : « Vivre c’est mourir ». La réflexion de Stephan Thoss l’a amené à redéfinir cette notion funeste qu’est la fin d’une vie. Funeste seulement dans certaines croyances, car pour d’autres, la mort n’est pas une fin en soi. C’est ainsi que le chorégraphe a choisi de mettre en scène un équilibre et un ensemble. S’inspirant de notions contraires  (le ying et le yang, le blanc et le noir, inspirer et expirer), il propose une exploration à base de symboles et de complémentarités.

crédit photo : Damian Siqueiros

crédit photo : Damian Siqueiros

Ces symboles, nous les retrouvons aussi à travers les quatre éléments : l’eau, le feu, la terre et l’air. Ces éléments, qui ponctuent le parcours cyclique du monde et celui de la chorégraphie, sont personnifiés par quatre danseuses. Leurs costumes sont les seuls à être confectionnés d’étoffes de couleurs, contrastant avec le noir et la simplicité des autres. Ces éléments inspirent le langage corporel et le mouvement dont l’influence expressionniste transmet bien une agitation intérieure et un combat contre le monde extérieur et ses absolus. Nous assistons alors à une déconstruction des certitudes figées, à une sorte de lâcher-prise.

crédit photo : Damian Siqueiros

crédit photo : Damian Siqueiros

La Jeune Fille et la Mort est fait de tableaux, tantôt lumineux, tantôt remplis de noirceur. Dans un décor sobre et encadré  (fenêtres, portes et tables), « la jeune fille » évolue et côtoie la Mort, ce personnage vêtu de noir. Entre fascination, peur et, finalement, acceptation, les danseurs nous font vivre des émotions contradictoires qui se dégagent de leurs enchainements énergiques sur une trame musicale qui épouse à merveille l’intensité du ballet. En effet, des créations de Phillip Glass, de Franz Schubert et de plusieurs autres talentueux musiciens amènent une touche onirique à ce spectacle déjà chimérique.

La Jeune Fille et la Mort sera présenté jusqu’au 23 mai 2015 au Théâtre Maisonneuve de La Place des Arts.

 

Danse
tungstene7333

Tungstène de bile : Récits écorchés

Tungstène de bile. Drôle de nom. Drôle d’imaginaire. Pour Jean-François Nadeau, ce serait « une amère promesse de lumière dans l’angoisse ». Paru aux éditions de L’Écrou en 2013, ce recueil de seize textes est transposé sur scène dans un éclatement d’idéaux : débris de soi dans la violence du quotidien.

Accompagné de Stefan Boucher et de ses délires musicaux, Jean-François Nadeau efface l’auteur pour laisser la place au comédien. Il offre une belle performance poétique en se glissant dans les chaussures d’une multitude de personnages cassés, pris dans leurs petites histoires ordinaires.

Poésie et performance

Le décor de type cabaret nous plonge tout de suite dans un certain confort. Une familiarité intime. On n’en attendrait pas moins d’une lecture de poésie. Pourtant, il ne s’agit pas seulement de lire, mais bien d’incarner – des voix silencieuses et fantomatiques.

La scène est petite, agencée dans un recoin comme si les performeurs étaient pris au piège, aculés dans une suite d’atmosphères inquiétantes. Les textes se fracassent avec une singularité propre. Nadeau et Boucher ont une belle complicité. L’univers musical de l’un entre en symbiose avec l’univers de la parole de l’autre, alternant parfois les rôles. L’improvisation se marie au slam. Le conte s’allie à la chanson. Le jeu théâtral puise dans les mots pour donner naissance à un spectacle haletant. Un peu trop par endroits, certainement.

Portrait de déchéances humaines

On rencontre Moreen, Stella, Marie et les autres. On entend leurs voix dérangeantes. On assiste à leurs douleurs communes et à leur glorification de l’espoir menu. Les textes sont sombres, crus et sensibles. La réalité qui y est décrite n’est pas jolie. Dépossession de soi, désenchantement, recherche désespérée de l’oubli. Et le mot en filigrane : la banalité.

La maladie de notre époque est bien que notre mal-être est un fait divers. Une chronique rapidement oubliée. Le rythme de passage d’un texte à l’autre m’a laissé cet arrière-goût : les histoires se suivent et se confondent. En même temps, la notion de collectivité se fait plus ressentir. Autant dire qu’on a tous fait de l’amertume notre pain quotidien.

Le recueil est maintenant dans ma bibliothèque. Je continue à essayer d’y déceler la promesse de lumière.

Jusqu’au 4 avril, à la salle Jean-Claude Germain du Théâtre d’Aujourd’hui

Théatre
somewhere-between

Somewhere between maybe : ovni créatif

Étrange spectacle qu’est Somewhere between maybe, présenté hier à l’Agora de la danse. Dana Gingras signe une création insaisissable qui échappe aux normes. La chorégraphe montre que la danse peut être complètement éclatée.

Dana Gingras est une artiste d’envergure internationale et audacieuse. Après avoir cofondé la compagnie The holy body tatoo, elle s’est tournée vers une aventure solitaire avec Animals of distinction qui diffusent ses œuvres indépendantes. C’est une artiste qui défend la prise de risque dans la création.

Somewhere between maybe est une prise de risque qui se situe dans un espace autre que celui de notre compréhension immédiate. Dans un univers en apparence ludique, le spectacle est un ensemble de tableaux, d’arrêts sur des états, sur fond de musique de bal. Le spectateur a une vue en contre-plongée sur une scène me rappelant un trou noir où les deux danseuses évoluent en retenues et en pas faussement hésitants. Elles longent les bords de la scène, disparaîssent dans la noirceur, hors du cadre de l’espace scénique. On les devine, on sent leurs mouvements, mais elles sont hors champ. L’influence cinématographique a toujours pris une grande part dans le travail de la chorégraphe.

Sonya Stefan et Jamie Wright ne dansent pas, elles explorent l’espace dans un équilibre précaire, dans une sorte d’étrangeté, dans des actions interrompues. Affublées de masques, elles portent le « fantôme d’une chorégraphie » pour reprendre les mots de Dana Gingras qui a voulu se distancer du langage de la danse.

Très peu d’accessoires ont été utilisés, mais ils avaient leur justesse. D’abord, il y la corde qui sert au jeu des interprètes et qui « tranche » la scène. Puis, le sceau qui empêche les artistes de se toucher, les masques qui isolent les interprètes dans leur propre monde et la trame sonore venue d’un autre temps. Tout semble propice pour un voyage d’une sensation à l’autre.

Dépouillée d’une continuité et d’une histoire, la chorégraphie est basée sur le ressenti. Il faut laisser le pragmatisme à la maison. Quand on s’assoit devant une scène, on accepte implicitement de se plonger dans l’imaginaire de quelqu’un d’autre et toute la beauté est là. On n’est même pas obligé d’aimer. L’essentiel est de saisir au vol cette volonté de créer.

 

Somewhere between maybe
Jusqu’au 13 février à l’Agora de la danse

Danse
Nebulae+02733

Le collectif Nebulae : En faveur d’un art accessible

Ils partagent un commun amour. C’est comme ça que toute belle histoire commence. Pour ces quatre amis (Simon, Max, Joris et Tom), l’aventure dans la gestion d’événement culturel est née de la somme de leurs personnalités, de leur passion pour l’art et la musique, et sans doute un peu d’une bonne dose d’audace. Le genre qui m’attire l’œil. Le genre qui joue avec les règles. Le genre qui réunit d’autres grands esprits.

La curiosité m’a poussée à contacter le collectif Nebulae, à questionner leur démarche et à entrer dans leur monde le temps d’une soirée. Monde qui s’est bâti d’abord autour de la musique électronique. Pourtant, quelques évènements plus tard, le rêve qu’ils avaient partagé lors de leur escapade à la Nouvelle-Orléans, nourri d’une rencontre avec des artistes américains et un séjour dans une maison dans les arbres,  se dessine à présent dans une vision artistique définie.

« Notre collectif tente de renouveler l’expérience muséale, de redonner envie aux jeunes de notre génération de s’imprégner du patrimoine artistique et de les encourager à découvrir certains grands artistes du passé sous un œil nouveau, dans une atmosphère moins solennelle et révérencieuse que celle des musées traditionnels. »

Nebulae+12

C’est une grande et noble idée. Pas une idée nouvelle, mais une qui s’ajuste bien à notre époque turbulente, en perpétuelle recherche de nouveauté. Leur originalité est dans la création même de l’exposition : un artiste est choisi – pour son influence, son statut historique ou sa vision) – et un contenu est adapté au personnage : présentations créatives, installations visuelles et, bien sûr, l’accompagnement musical. On assiste à de multiples découvertes, un enchainement d’inspirations. Tout cela dans un environnement festif et immersif jusqu’aux petites heures du matin pour une foule de noctambules et de paresseux, comme ils le disent si bien. Ils s’approprient et créent un espace culturel unique, éphémère et mobile, participant du même fait à une tendance du milieu.

« Les œuvres ont tendance à quitter les galeries et les musées pour se retrouver dans des endroits inattendus, dans les rues, les soirées et même à domicile (artBangBang et son prêt d’art). Les musées eux mêmes tentent de se renouveler en créant des nocturnes, en intégrant davantage de numérique pour hausser l’interactivité des expositions. »

Leur dernière soirée se tenait vendredi à l’espace culturel La Cenne, où on a pu découvrir Hunter S. Thompson, journaliste et écrivain américain : petite rétrospective en sept phases d’une vie (et époque) marquante. Celui qui a popularisé le jounalisme-gonzo a été dépeint à travers le thème de l’adrénaline, comme Egon Schiele a été vu sous celui du fantasme lors de leur exposition précédente.

Nebulae+18

« Hunter est idéal pour diffuser notre concept. Il n’est pas d’une époque trop éloignée, a laissé une trace importante dans la contre-culture au point qu’il en est devenu une icône dans certains milieux. Ce n’est pas un inconnu total. Il a mené une vie de star, drôle, hystérique, dangereuse. »

C’est une expérience à vivre pour réellement saisir l’essence de leur projet. J’étais incapable de l’imaginer avant de me retrouver me promenant dans cet espace habilement construit.

Ils sont bouillants d’idées – que ce soit dans le choix de leurs artistes prochains ou dans le nombre et la circulation de leurs expositions – et surtout, ils sont attachés à cette ville. Amour qu’ils traduisent dans ces mots…

«  […] les québécois sont un peuple affamé de nouveaux concepts, avec un gros appétit culturel. Les artistes qui composent le patrimoine artistique mondial n’appartiennent plus à un pays, ils méritent d’être rendus accessibles à tous et de toutes les manières possibles. Montréal est la ville idéale pour tester notre proposition car elle est à la fois très ancrée dans le passé, mais tournée vers l’avenir ; une identité forte tout en restant complètement ouverte sur le reste du monde. »

Pour plus d’informations sur le collectifs et leurs prochains évènements vous pouvez consulter leur site ici.

Arts Médiatiques
D_pour_Dieu

D pour Dieu : Vertige qui fait sourire

En mars dernier, je suis tombée en amour avec As is (tel quel), une pièce mordante et philosophique, créée par Simon Boudreault (Simoniaques Théâtre). On retrouve ce même monde décadent dans D pour Dieu où le ludisme maquille la sagesse et où le rire masque les déceptions.

Ce récit aux allures de conte est livré par l’auteur lui-même, accompagné sur scène par la marionnettiste Karine St-Arnaud et le musicien Éric Desranleau. C’est une histoire simple, celle d’un personnage qui pourrait être tout le monde. De la naissance à la découverte des premiers revers de l’existence humaine, ce narrateur évolue dans une quête de soi, de sens, et de savoir.

DpourDieusimon-boudreault

D’abord, convaincu qu’il est Dieu, le centre de l’univers et celui des mamelles et du barbu, Puis, cet égocentrisme enfantin laissera place à la conscience. Conscience de soi et des autres, des limites, des actes et de leurs conséquences. Conscience de la causalité et des responsabilités. Conscience que l’amour ne sauve pas. On traverse les moments clé de la vie du personnage en ayant comme lui une certaine perplexité.

Certains cherchent leurs réponses dans l’alcool, la création ou la solitude. Le personnage, quant à lui, se tourne vers Dieu. J’aurais pu dire la religion, mais c’est bien vers la figure divine et de toutes ses déclinations que court cet homme-enfant, rejetant toutes les religions. Quand celui-ci reste muré dans son habituel silence, il se tourne vers les échappatoires mortelles. Comme nous tous.

C’est une pièce intelligente et efficace qui n’aspire qu’à se pencher sur l’humain, cet être solitaire et démuni qui doit tout apprendre, même à souffrir. Sans mode d’emploi.

D-POUR-DIEU-facebook

Simon Boudreault a offert une performance drôle, habile et captivante. L’écriture, mélange de lieux communs, de clichés assumés et de jeux langagiers, participe à l’essence de la pièce. Les passages avec les marionnettes ont amené une originalité et une ironie qui montrent bien qu’on n’est pas l’espèce la plus intelligente, parfois.

Et préparez vous à vous reconnaître, à plonger dans une introspection, qu’elle soit bienvenue ou non, car la pièce n’invente rien. C’est un miroir sur ce qu’on sait déjà, mais qu’on fait passer avec un faux-semblant muni d’un certain aplomb.

Tout cela dans un vertige qui fait sourire.

D pour Dieu aux Ateliers Jean-Brillant
Du 7 aux 29 novembre

Théatre
agoradanse-14-delire-domestique-deborah-dunn733

Le délire domestique

La dernière création de la chorégraphe Deborah Dunn, Le délire domestique, c’est sept solos un peu barges explorant le thème de l’univers féminin dans ce qu’il a de plus banal et de terre à terre ; de plus stéréotypé, aussi.  C’est sept incarnations d’une intimité grandiloquente.

La chorégraphe interdisciplinaire qu’est Deborah Dunn, fondatrice de la compagnie de danse Trial et Eros, a un univers créatif bien à elle. Univers que j’avais tenté de dépeindre dans mon billet sur Orlando ici. Ses inspirations prennent racine dans la littérature et l’histoire, auxquelles elle insuffle sa vitalité et sa vision décalée du monde. Le délire domestique puise dans la simplicité du quotidien, le foyer et l’ordinaire. Pourtant ce qui est offert sur scène n’est pas simplement de l’ordre du commun, mais incarne plutôt un éclatement des clichés. Les sept interprètes offrent chacune à leur tour des performances disparates, personnelles, absurdes ; une fenêtre ouverte sur leur conception de la solitude dans des morceaux de vie au quotidien : scène de ménage ou de cuisine.

agoradanse-14-delire-domestique-louise-lecavalier

Sur une scène pourtant épurée – seulement un réfrigérateur et quelques accessoires propres à chaque séquence – la théâtralité est très présente, portée par chaque danseur et créant une ambiance unique pour chaque tableau. Certains étaient empreints d’une douceur diffuse, mélancolique, alors que d’autres étaient plus viscérales. L’ensemble était bien un délire. Vivant.

Trois solos sont venus me chercher. Ceux de Dean Makarenko (le seul homme de la distribution), de Louise Lecavalier et d’Audrée Juteau. Les deux premiers laissaient transparaître cette force tranquille avec des passages que je qualifierais d’électriques.

Le solo d’Audrée Juteau (présenté dans la bande annonce ci-dessous), avait quelque chose d’immatériel et de fluide qui contrastait avec sa forte présence.

Le délire domestique, si on devait se risquer à le définir, est un spectacle en point de fuite et d’une belle fraîcheur, qui pose un regard sur le féminin tout en le glorifiant. Cela se poursuit jusqu’à demain à l’Agora de la danse.

Danse
TROIS_2_créditValérie Remise2

Trois : un parmi tant d’autres

La première fois que j’ai entendu parler de Trois, pièce de théâtre mise en scène par Mani Soleymanlou, c’était au dernier Festival TransAmérique. Visionnant la bande-annonce, j’avais été intriguée sans aller la voir, faute de temps. Pourtant, le sujet me parlait. C’est tout mon monde. Ayant choisi la francophonie dans mes études littéraires, l’écriture migrante est un intérêt marqué pour moi. Alors quand j’ai appris que Trois revenait au Théâtre d’Aujourd’hui, c’est avec un naturel entraînant que j’en ai demandé la couverture. Ensuite, j’ai couru  chez Olivieri m’acheter le regroupement de la trilogie en version papier; j’aime avoir les mots devant mes yeux, question d’appropriation.

En effet, avant Trois, il y a eu Deux et, avant, Un. Progressive et attachante, la trilogie est réunie pour un spectacle de quatre heures incluant deux entractes. Quatre heures où l’on passe par une myriade d’émotions variables en puissance. Cette création autobiographique débute sur [Un] monologue où l’auteur se questionne sur ses origines, sa légitimité, le regard de l’autre et son individualité. Ensuite, le dialogue est de mise dans le duo Deux avec le comédien Emmanuel Schwartz  où les deux amis confrontent leur manière d’aborder l’identité : le silence ou la parole, les influences sur leur processus créatif. C’est la partie teintée  d’un mélange d’humour et de lucidité. Et enfin, Trois, cette mosaïque culturelle où une quarantaine de personnages  parlent d’une même voix, partagent une même «épopée», partant dans une même quête.

crédit photo : Valérie Remise

crédit photo : Valérie Remise

C’est un spectacle simple et sensible qui bouscule beaucoup de choses juste dans le fait d’exister et de dire.

Un, ce solo témoignage tient lieu de conte et de cahier de route. Mani Soleymanlou trace son périple de l’Iran jusqu’à Montréal avec le regard acéré de celui porteur de maintes histoires. Deux est un jeu grandiloquent, mais qui reste poignant: la complicité de Soleymanlou et Schwartz se laisse voir dans leurs réflexions ponctuées de quelques pas de danse, de chant et des répliques vives. Trois, c’est l’apogée de tout cela; un regard vers l’avenir tout en tenant le passé par la main. D’origines diverses, ces gens ne pourront être plus proches dans leurs questionnements sur leur identité personnelle et ethnoculturelle.

Devant cette histoire collective, on rit (beaucoup), on se remet en question, on doute, on pleure (peut-être que c’est juste moi) et surtout, on en ressort avec une prise de conscience (personnelle).

 


Trois – Théâtre d’aujourd’hui

Jusqu’au 17 octobre

Théatre
table rase1

Zone Homa : talents de quartier

Plus les jours passent, plus je m’attache à HoMa. J’y passe le plus clair de mon temps depuis quelques mois et ça reste l’un des quartiers les plus vivants, humains et anecdotiques de Montréal. Un des aspects qui rend le quartier d’autant plus intéressant est celui de la culture qui y émerge. Et quoi de mieux que de jeunes talents pour redonner vie à un quartier souvent sous-estimé?

Depuis le 17 juillet dernier, Zone Homa, festival multidisciplinaire, prend d’assaut les pôles artistiques du quartier. Des oeuvres uniques, expérimentales, à peine sorties du ventre créatif, sont présentées devant un public gourmand.  Il reste trois petites semaines pour découvrir, aimer, détester, ne rien comprendre, ou être subjugué.

Êtres à lacer

Êtres à lacer

Mardi soir, j’ai vu Table rase, petit objet théâtral encore en chantier du collectif Les chiennes. Présenté comme « un polaroid d’une génération qui capote », c’est la mise en scène d’un lâcher prise : six filles confrontées à un malaise personnel et en même temps commun. Une lutte perpétuelle contre l’engouement routinier, les séquelles de famille, le tracé culturel, l’auto-victimisation et même la mort. C’est l’illustration décadente de nos (petits) bouleversements intérieurs dans une vérité cruelle et ironique. Maladroit dans le jeu, cela reste une claque, et l’émotion transmise par les six comédiennes prenait à la gorge.

Ça m’a donné envie de continuer à explorer ce nid  certainement plein de surprise qu’est Zone Homa. Dans la liste des spectacles à voir, Dans la cage, une performance live et interactive qui risque de donner son plein sens au mot « théâtre ». Le public et les artistes se côtoieront dans le même espace : le bar, mettant à plat les barrières entre la réalité et la fiction. Malheureusement, le spectacle est complet, mais ceux qui ont déjà leur billet passeront certainement un beau moment.

(Self)destruct

(Self)destruct

En danse, mon intérêt s’est porté sur Êtres à lacer et Fluides, un programme double porté sur les sentiments humains. Deux spectacles différents mais qui se rejoignent. Le premier traduit la recherche torturée d’une forme de liberté ; le second, cette vie que l’on traverse dans une fuite vertigineuse sans trop savoir la destination finale. Pour finir, je me suis penchée sur (Self)destruct, confrontation avec notre mémoire imparfaite et rebelle. Une installation et performance chorégraphique qui donne dans l’abandon de soi.

Ces prochaines semaines ne se résument pas à ces quelques choix subjectifs, mais à un réel foisonnement où les créateurs sont férus de votre encouragement.

Zone Homa – 17 juillet au 23 août.

Théatre
locking

Festival BAM : Danse urbaine made in Montréal

Le festival Bust A Move, création des Productions Unkut, est un événement consacré à la danse de rue qui représente une culture, et même une religion pour certain. Le temps d’un weekend, la TOHU a été envahie par une vague d’énergie provoquée par une jeunesse prometteuse.

Bust A Move est également une compétition, une Battle comme de celles qui sont nées dans les rues du New York des années 70. C’est aussi une attitude, des idées novatrices et audacieuses. C’est l’imagination et l’affirmation d’une culture. 11ème édition pour eux, première pour moi, j’ai été bien emballée de découvrir ce monde brut qui mériterait une visibilité nettement plus grande.

Crédit photo : Kyle Ruggles

Crédit photo : Kyle Ruggles

 

Le premier jour était consacré aux éliminatoires et aux quarts de finale. Des danseurs d’ici et d’ailleurs s’affrontaient pour se tailler une place qui leur permettrait de revenir le lendemain. Cette année marquait aussi une nouveauté : le Kids Battle. Des duos d’enfants de 7 à 13 ans, talentueux et passionnés livraient leur hardiesse devant un public chaleureux. D’ailleurs, le crew Double Trouble, composé de deux jeunes filles impressionnantes, a remporté une première place bien méritée.

Du Popping au Bboying en passant par le Locking, le House, le Hip-hop et le Waacking, ces genres qui ont suivi une évolution en accord ou en opposition avec une époque et un mode de pensée, furent investis, réinventés, rendus avec classe par les danseurs. L’ambiance était à son meilleur, entre autres grâce aux talents d’animateur de Clauter « Dr. Step » Alexandre et au son de nos DJs. La soirée des finales était tout aussi excitante.  La qualité des chorégraphies et le talent de ces mordus faisaient plaisir à voir et honneur aux juges présents qui revenaient souvent avec cette maxime de laisser son âme sur le danceflloor. Des âmes, on en a vu un grand nombre, et de belles! Et comme Princess Shayla – juge de la catégorie Waacking –  l’a si bien dit : « Comment juger une âme? » certains choix semblaient déchirants.

crédit photo : Kyle Ruggles

crédit photo : Kyle Ruggles

 

Un évènement comme celui-ci concorde parfaitement avec la vivacité de notre métropole. Comme toute discipline artistique, l’amour qu’on porte à son art est à l’avant-plan. Ce sont aussi des rêves de gamins jetés à la face du monde. Un moyen d’expression, une façon d’élever sa voix, de laisser sa trace. Tout peut être dit à travers la danse, peu importe le genre.

Danse