Myriam Daguzan Bernier

m Un cabinet de curiosités sans fin proposant d’expérimenter le monde d’une façon tout à fait singulière : comme notre imaginaire l’entend. n

Je n’attends pas après la nouveauté : je cours littéralement après. Culturellement, je suis à l’affût de tout ce qui est original, bouge, propose une vision éclairante et éclairée sur la société. Blogueuse pour le webzine Ma mère était hipster et aussi pour DHC/ART et PHI, j'aimerais, dans un monde idéal, être partout à la fois. Partager, discuter, écrire sur ce qui me passionne est une joie quotidienne. Parlez-moi de musique, de danse, de littérature, de théâtre, d’arts visuels, de magazines, bref de tout ce qui touche à la vie culturelle montréalaise. Vous me verrez probablement m’emballer et vous livrer un vibrant hommage à ma toute dernière découverte, qui un disque sur lequel je danse (probablement) depuis quelques jours, qui un bouquin singulier qui m’a happée, ou encore un spectacle génial qui m’a laissé pantoise. Ici, c’est Myriam l’historienne de l’art, la visiteuse d’expositions, que vous retrouverez. Parce qu’avec plaisir (toujours, on a qu’une vie!), je vous parlerai de ce qui se fait d’unique à Montréal du côté des musées. Et comme tout projet qui m’emballe, j'ai bien hâte de partager tout ça avec vous!

Architecture et santé : regards et projets pour un monde malade

En imparfaite santé : la médicalisation de l’architecture – Centre Canadien d’architecture

25 octobre 2011 au 15 avril 2012

Le CCA présente jusqu’au 15 avril prochain l’exposition En imparfaite santé : la médicalisation de l’architecture. Une visite au cœur des problématiques actuelles qui touchent la santé de la population à travers le monde et les solutions envisagées pour améliorer la situation. Constats troublants sur cette santé si justement qualifiée ici « d’imparfaite », car les réflexions et propositions amenées par ces projets architecturaux naissent, évidemment, d’une santé globale défaillante…

Des questions nous assaillent dès l’entrée en matière : un texte explicatif soulève plusieurs problèmes rencontrés par les habitants des villes, entre autres. La façon de concevoir la ville est-elle adaptée à ses habitants ou est-ce plutôt l’inverse qui se passe? On devient de plus en plus appuyé dans notre quotidien par des gadgets qui nous facilitent l’existence, mais qu’en est-il des lieux de vie, de travail, ou de passage?

L’exposition nous propose un parcours divisé selon les problématiques les plus urgentes : allergies, asthme, cancer, épidémies, obésité et vieillissement. Sous ces divers thèmes, des propositions sont apportées, provenant du passé, en cours, ou en réflexion pour le futur de la population. Des jardins anallergiques (contrôle de l’émission de pollen par la plantation d’arbres « femelles » qui produisent une substance que les êtres humains assimilent bien, contrairement au pollen des arbres « mâles ») ou encore un projet comme Harmonia 57 au Brésil, où la surface d’un édifice est recouverte d’un jardin à la verticale où y est intégré un système d’irrigation. On y apprend aussi qu’environ 0.5% de la population souffre de ce qu’on appelle le syndrome allergique total, la maladie environnementale ou plus simplement, la maladie du XXe siècle. Ce qui en dit long!

Il y a aussi ce fascinant principe de spéléothérapie. Des chercheurs ont constaté que les travailleurs des mines de sel étaient beaucoup moins touchés par des problèmes d’asthme. Des lieux de repos ont donc été créés où les gens peuvent aller faire des séjours de 24 à 48 heures sous terre, le sel étant un aidant naturel pour éliminer les glaires.

On démontre aussi les résultats d’une étude sur la poussière domestique au Canada où l’on apprend, sans grande surprise, que les populations urbaines sont plus grandement touchées par la présence de métaux lourds comme le plomb ou le mercure. On nomme les trois villes les plus polluées au monde, Linfen (Chine), Norilsk (Russie) etLa Oroya(Pérou), qui sont toutes situées à proximité de lieux de production industrielle. La solution envisagée : construire des murs filtres, des surfaces électrostatiques qui utiliseront la pollution ambiante pour accrocher celle-ci sur leurs parois, devenant une partie de la construction même des immeubles.

« Nous sommes dorénavant sur appel, en tout temps et partout » est une phrase tirée d’un des cartels de l’exposition. Ce qui est souligné ici, c’est qu’avec la vie que l’on mène actuellement, nous sommes disponibles 24 heures sur 24. À l’information, au divertissement, à l’autre, à la société. Des architectes se sont posés la question : a-t-on accès à un lieu régénérateur? Notre maison/appartement nous sollicite sans arrêt avec télévision, téléphone, installations diverses qui nous permettent d’être constamment branchés au reste du monde. Mais arrive-t-on, à un certain moment, à décrocher, à créer une réelle séparation entre travail et repos, entre social et intime? Des plans de maisons conçues pour se régénérer sont proposés.

Des faits troublants sont aussi mis de l’avant  dans la section Épidémies : le fameux SRAS qui a effrayé le monde entier en2003 aamené les autorités à créer des solutions drastiques à Singapour. Les gens affectés devaient être en quarantaine, confinés chez eux, surveillés avec des systèmes de caméra installés dans leur maison. Le refus de se plier à ces contraintes amenait le/la contrevenant(e) à s’exposer à des amendes de plus de 10 000 $ ou encore l’emprisonnement. On aborde alors la création des Domestic Isolation Room, ces cellules à installer chez soi qui permettent de rester avec la famille tout en évitant la contamination.  Toilette, système d’eau et même des gants à enfiler pour permettre de rester en contact physique avec les proches et aider aux tâches ménagères…

Exposition du CCA, En imparfaite santé : la médicalisation de l’architecture. ©CCA, Montréal

L’obésité  et le vieillissement sont aussi au cœur des préoccupations : création de lieux ludiques urbains pour adultes et enfants, afin de s’activer tout en s’amusant; centres pour personnes atteintes d’Alzheimer, où les parcours sont pensés en fonction des pertes de mémoire et délires ponctuels afin d’éviter les paniques et le sentiment de confusion; la combinaison AGNES (Age Gain Now Empathy System) à enfiler pour recréer les conditions physiques d’une personne de 75 ans (lentilles qui donnent une vue trouble, sangles qui serrent différentes parties du corps afin de reproduire les contraintes physiques), combinaison conçue par des étudiants du MIT (Massachusetts Institute of Technology) pour étudier le vieillissement du corps.

On y trouve photographies, documents, plans, maquettes, études, objets et textes. Oui, beaucoup de lectures à faire, mais le procédé est aisé : textes courts, significatifs et agréables. Une scénographie très élégante et sobre, mettant en valeur les informations efficacement et permettant au visiteur de prendre un recul sur les chiffres et statistiques nombreuses qui lui sont offertes. Il reste peu de temps pour aller visiter En imparfaite santé, mais la semaine dernière est paru le livre qui y est associé, et il s’agit, ni plus ni moins, de l’exposition complète en version papier. Belle exposition, magnifique publication, à voir absolument afin, éventuellement on l’espère, de proposer un second volet à ce projet, cette fois intitulé En parfaite santé.

Publication En imparfaite santé (2012). ©CCA / Lars Müller Publishers

Musée Exposition

Ghada Amer au MAC : visite guidée avec Thérèse St-Gelais

Visiter une exposition par le truchement de celui ou celle qui l’a créé est une expérience plus qu’enrichissante. Point de vue essentiel, puisqu’il est le point de départ de tout le projet, la vision de la commissaire dans ce cas-ci, permet de comprendre fondamentalement comment fonctionne la production de l’artiste. Regard sur « Ghada Amer » présenté au Musée d’art contemporain de Montréal du 2 février au 22 avril 2012.

L’aventure de cette exposition a débuté bien avant son arrivée à Montréal. En effet, Thérèse St-Gelais a d’abord présenté le travail de Ghada Amer par le truchement d’une conférence de l’artiste lors du Colloque Femmes : théorie et création dans la francophonie (2010). De là est venue l’idée de présenter l’artiste à Montréal et, du même coup, d’inviter Thérèse St-Gelais à œuvrer comme commissaire. Cette exposition, simplement intitulée “Ghaha Amer”, est présentée aux côtés de deux autres artistes femmes : Wangechi Mutu et Valérie Blass. Petit aperçu de ce qu’on y trouve, avec les généreuses explications de la commissaire :

« Les oeuvres de Ghada Amer travaillent des polarités, montrent des ambivalences », nous confie d’emblée Madame St-Gelais. L’artiste utilise la broderie et, dans ses premières oeuvres, s’en servait d’abord pour y inscrire des consignes dirigées aux femmes, consignes pigées dans des revues dites « féminines », des motifs de la vie domestique.

Plus tard, Ghada Amer est passée à la représentation pornographique. Cachés sous des centaines de fils brodés, les motifs se donnent à voir après une observation minutieuse et un décodage des différents entrelacements des fils qui forment les saynètes où des femmes prennent des poses lascives et explicites.

« Il s’agit de plaisir homo-érotique, c’est un monde exclusivement féminin. C’est aussi un commentaire critique sur ce qui semble appartenir au monde féminin et au monde masculin », rajoute-t-elle.

Il y a aussi des références évidentes à l’histoire de l’art : Picasso, Ingres ou Pollock par exemple. Une des toiles s’intitule d’ailleurs : Who killed « Les demoiselles d’Avignon » (2010).

Plusieurs réflexions sont mises de l’avant dans cette démarche de citation : la pornographie est permise lorsqu’elle passe sous le couvert de l’art, mais grossière lorsqu’il s’agit de culture populaire? L’orientalisme si prisé n’était-il pas, au fond, une forme de pornographie déguisée? Ghada Amer nous positionne dans un rôle de voyeur et nous fait ainsi questionner nos habitudes de regardeur, grandement influencées par la polarité « homme/femme » et tout ce que cela implique : stéréotypes, clichés et idées convenues. Polarité dans laquelle nous vivons et qui est maintenant remise en question au quotidien.

Il est aussi important de souligner que l’artiste se considère peintre, même si la broderie demeure son médium principal. Du côté technique, elle réalise les dessins préliminaires et fait ensuite appel à des brodeuses qui exécutent les croquis. Pour quelques toiles, le processus est le suivant : la toile est retournée sur elle-même, face contre terre, afin que l’artiste vienne s’installer en dessous et tire les fils pour créer les motifs qui se superposeront aux dessins. On laisse ensuite tomber la toile sur une pellicule plastique, ce qui placera les fils au hasard. À la fin du processus, la toile est aspergée d’un produit de fixation. Le procédé pour placer les fils (faire tomber la toile) peut être recommencé à plusieurs reprises (avant l’utilisation du produit fixatif), si le résultat n’est pas satisfaisant.

Entre culture populaire, motifs presque décoratifs, citations d’œuvres connues, Ghada Amer positionne sa démarche comme étant « post-féministe ».

« Lorsqu’on lui demande si elle est féministe, Ghada Amer prend du temps à répondre. » Elle veut revoir cette idée de rupture et préfère l’harmonie.

Il y a aussi dans l’exposition une petite salle à part, que la commissaire appelle « le cabinet », et dans laquelle sont présentées des œuvres dont la démarche est quelque peu différente.

Il s’agit en fait d’un travail en duo. Ghada Amer et Reza Farhkondeh travaillent sur la même toile et font évoluer celle-ci dans un jeu d’échanges jusqu’à consensus de la part des deux créateurs. Les deux croisent délibérément tous les motifs et ce n’est pas d’important pour eux de savoir si Ghada a commencé ou Reza. On ne sait pas donc pas exactement où ça commence et où ça finit.

Le résultat de ce croisement de pratiques : dans cet espace, les toiles ne cachent plus, elles offrent délibérément. Ce cabinet propose une vision non plus trafiquée, mais frontale, directe.

Incursion franchement intéressante dans le monde de Ghada Amer qui questionne et déstabilise le spectateur par ces différents jeux entre « camouflage » et « monstration ». On se situe donc entre scopophilie (plaisir visuel) face à ces magnifiques tableaux et une certaine gêne, un certain malaise ressenti à la vue de ces femmes exhibées. Ghada Amer aime les contrastes et nous offre un fascinant amalgame et une rencontre improbable, mais efficiente, entre broderie et pornographie. À voir!

Thérèse St-Gelais est aussi commissaire de l’exposition Loin des yeux, près du corps à la Galerie de l’UQAM. Ces propos ont été recueillis lors de la visite guidée offerte par la commissaire dans le cadre du cours « Alt et altérité » donné par Tamar Tembeck à l’UQAM.

Musée Exposition