La présence de l’absente
En sortant du Théâtre Jean-Duceppe, un peu assommée par la beauté et la force de ces Muses orphelines qui venaient de me renverser, j’ai eu envie de relire la pièce que j’avais déjà lue il y a longtemps. J’ai eu envie de mettre les mots d’Isabelle dans ma bouche, pour que ça continue. Parce que c’est juste trop bon.

De gauche à droite : Macha Limonchik, Nathalie Mallette, Maxime Denommée et Léane Labrèche-Dor. Photo par : François Brunelle
La pièce écrite par Michel-Marc Bouchard paraît intemporelle, voire universelle. Écrite à la fin des années 80, l’action se déroule en 1965 dans le petit village de Saint-Ludger-de-Milot au Lac-Saint-Jean, mais ça pourrait aussi se passer ailleurs, quelque part où l’abandon se présente comme une invitée-surprise dans une fête de famille. C’est ce thème qui donne aux Muses sa puissante caisse de résonance, ce pouvoir de toucher l’âme, qu’elle soit québécoise, polonaise, roumaine ou encore coréenne. L’histoire s’organise autour du personnage d’Isabelle, jeune femme souffrant de déficience intellectuelle, qui décide de réunir son frère et ses sœurs à la maison familiale, en leur faisant croire au retour inattendu de leur mère partie il y a bien longtemps. En véritable famille québécoise, tous les cris du cœur, toutes les larmes, tous les coups bas auront lieu dans la cuisine, qui souvent prend la forme d’une pièce surdimensionnée, où les murs tanguent autant que les personnages, mais parfois s’ouvre sur un vide bien noir, où le passé et l’imaginaire dansent sur des airs espagnols. La mère, qui ne revient jamais, est malgré tout le personnage le plus présent, et on la sent dans chaque réplique, derrière chaque regard, comme si l’absence permettait l’omniprésence.

De gauche à droite : Macha Limonchik, Nathalie Mallette et Maxime Denommée. Photo par : François Brunelle
La simplicité de la mise en scène de Martine Beaulne laisse toute la place aux mots de l’auteur et au jeu grandiose des acteurs. Nathalie Mallette et Macha Limonchik sont toujours aussi justes et touchantes, mais on remarque surtout Léane Labrèche-Dor qui, sans jamais tomber dans la caricature, donne autant de force que de fragilité au personnage de la jeune déficiente intellectuelle. Quant à Maxime Denommée, que l’on voit peu dans ce genre de production, il impressionne dans le rôle du frère artiste et rêveur, qui se pavane dans les vieilles robes espagnoles de sa mère. Bref, on a droit à un grand moment de théâtre grâce à une distribution de haut niveau pour cette 120e production professionnelle des Muses orphelines.
Je vous ai dit que j’ai eu envie de relire la pièce en sortant de la représentation, mais toutes sortes d’irrésistibles envies peuvent également se manifester. Vous pourriez :
a) Vous mettre à fredonner des airs espagnols.
b) Vouloir donner un gros câlin à votre maman.
c) Vous demander si l’abandon d’une mère se solde nécessairement par une enfance éternelle.
d) Vouloir porter une grande robe à froufrous et tourner sur vous-même jusqu’à vous étourdir… (ça vaut aussi pour les garçons)
Il y a en assurément d’autres, mais le point c) devrait suffire à vous occuper jusqu’à l’arrivée de l’été.
Les Muses orphelines, pièce présentée au Théâtre Jean-Duceppe jusqu’au 30 mars, puis en tournée à travers le Québec.

