Karine Pietrantonio

« J’habite Montréal depuis que je suis née. Je ne me vois pas vivre ailleurs parce que je ne veux pas à avoir à traverser de pont, ça non, mais surtout parce que je veux pouvoir me sentir totalement étourdie par l’effervescence culturelle de ma ville. Tous les jours, ou plutôt chaque minute de chaque jour, Montréal nous éblouit avec ses couleurs, ses musiques, ses saveurs. Et moi, je retrouve tout ça au théâtre. Passée près d’être moi-même sur la scène, j’ai finalement choisi une autre avenue, ou plutôt une autre avenue m’a choisie, et je suis désormais une docile étudiante en littérature. Sauf qu’au fond, la culture, c’est un chassé-croisé où toutes les disciplines s’entrecroisent, à notre grand bonheur. Je n’arrive tout simplement pas à m’imaginer œuvrer ailleurs que dans le milieu des arts. De toute façon, je ne crois pas que ma douce folie serait acceptable en d’autres endroits. Je pars donc à la découverte du théâtre que j’aime, celui qui dérange souvent et parfois engage, qui questionne abondamment et divertit de temps en temps, le théâtre qui toujours m’enflamme et me bouleverse encore. »
muses-orphelines-credit-François Brunelle

La présence de l’absente

En sortant du Théâtre Jean-Duceppe, un peu assommée par la beauté et la force de ces Muses orphelines qui venaient de me renverser, j’ai eu envie de relire la pièce que j’avais déjà lue il y a longtemps.  J’ai eu envie de mettre les mots d’Isabelle dans ma bouche, pour que ça continue.  Parce que c’est juste trop bon.

De gauche à droite : Macha Limonchik, Nathalie Mallette, Maxime Denommée et Léane Labrèche-Dor. Photo par : François Brunelle

De gauche à droite : Macha Limonchik, Nathalie Mallette, Maxime Denommée et Léane Labrèche-Dor. Photo par : François Brunelle

La pièce écrite par Michel-Marc Bouchard paraît intemporelle, voire universelle.  Écrite à la fin des années 80, l’action se déroule en 1965 dans le petit village de Saint-Ludger-de-Milot au Lac-Saint-Jean, mais ça pourrait aussi se passer ailleurs, quelque part où l’abandon se présente comme une invitée-surprise dans une fête de famille.  C’est ce thème qui donne aux Muses sa puissante caisse de résonance, ce pouvoir de toucher l’âme, qu’elle soit québécoise, polonaise, roumaine ou encore coréenne. L’histoire s’organise autour du personnage d’Isabelle, jeune femme souffrant de déficience intellectuelle, qui décide de réunir son frère et ses sœurs à la maison familiale, en leur faisant croire au retour inattendu de leur mère partie il y a bien longtemps.  En véritable famille québécoise, tous les cris du cœur, toutes les larmes, tous les coups bas auront lieu dans la cuisine, qui souvent prend la forme d’une pièce surdimensionnée, où les murs tanguent autant que les personnages, mais parfois s’ouvre sur un vide bien noir, où le passé et l’imaginaire dansent sur des airs espagnols.  La mère, qui ne revient jamais, est malgré tout le personnage le plus présent, et on la sent dans chaque réplique, derrière chaque regard, comme si l’absence permettait l’omniprésence.

De gauche à droite : Macha Limonchik, Nathalie Mallette et Maxime Denommée. Photo par : François Brunelle

De gauche à droite : Macha Limonchik, Nathalie Mallette et Maxime Denommée. Photo par : François Brunelle

La simplicité de la mise en scène de Martine Beaulne laisse toute la place aux mots de l’auteur et au jeu grandiose des acteurs.  Nathalie Mallette et Macha Limonchik sont toujours aussi justes et touchantes, mais on remarque surtout Léane Labrèche-Dor qui, sans jamais tomber dans la caricature, donne autant de force que de fragilité au personnage de la jeune déficiente intellectuelle.  Quant à Maxime Denommée, que l’on voit peu dans ce genre de production, il impressionne dans le rôle du frère artiste et rêveur, qui se pavane dans les vieilles robes espagnoles de sa mère.  Bref, on a droit à un grand moment de théâtre grâce à une distribution de haut niveau pour cette 120e production professionnelle des Muses orphelines.

Je vous ai dit que j’ai eu envie de relire la pièce en sortant de la représentation, mais toutes sortes d’irrésistibles envies peuvent également se manifester.  Vous pourriez :

a) Vous mettre à fredonner des airs espagnols.
b) Vouloir donner un gros câlin à votre maman.
c) Vous demander si l’abandon d’une mère se solde nécessairement par une enfance éternelle.
d) Vouloir porter une grande robe à froufrous et tourner sur vous-même jusqu’à vous étourdir… (ça vaut aussi pour les garçons)

Il y a en assurément d’autres, mais le point c) devrait suffire à vous occuper jusqu’à l’arrivée de l’été.

Les Muses orphelines, pièce présentée au Théâtre Jean-Duceppe jusqu’au 30 mars, puis en tournée à travers le Québec.

Théatre
Julie Gagné, Agathe Lanctôt et Jean-François Blanchard. Photographe : Luc Lavergne

Théâtre d’avant-hier, jeunesse d’aujourd’hui

C’était soir de première vendredi dernier au Théâtre Denise-Pelletier. Dans le froid glacial de janvier, très peu de comédiens et de journalistes pour assister au Jeu de l’amour et du hasard. Les invités d’honneur? Des adolescents en souliers, sans tuque ni foulard, la « falle à l’air », comme dirait l’autre. Tant mieux, puisque la production de la Société Richard III m’a semblé être conçue sur mesure pour eux.

Certains sont arrivés en autobus scolaire, d’autres ont longuement décrit le pénible trajet d’autobus qui les a menés jusqu’aux grandes portes vitrées du théâtre de la rue Sainte-Catherine Est. Bref, ça grouillait et ça jacassait dans la salle avant le début de la représentation. Je me suis demandé si cette comédie de Marivaux, présentée pour la première fois en 1730, allait réussir à les captiver, ou à tout le moins à les tenir éveillés pendant un peu plus de deux heures. L’histoire racontée est somme toute assez conventionnelle : Silvia, jeune femme destinée à Dorante, désire voir son prétendant avant de se marier à lui. Elle décide donc de changer de costume et de rôle avec Lisette, sa servante, sans se douter que Dorante et son valet, Arlequin, ont usé du même stratagème.  Évidemment, la situation donne lieu à plusieurs scènes loufoques qui ont tôt fait de séduire le public.

Daniel Desparois et Julie Gagné. Photographe : Luc Lavergne

Si la mise en scène de Carl Poliquin peut paraître un brin classique, c’est précisément cette caractéristique qui permet aux jeunes spectateurs d’être emportés par l’intelligence et la finesse du texte de Marivaux. Les personnages nagent dans un décor changeant, où de larges panneaux pivotent pour transformer l’espace. Le résultat est simple et dépouillé, laissant encore une fois toute la place aux mots de l’auteur. Près de la commedia dell’arte, le jeu des acteurs, principalement celui des serviteurs, est souvent à la limite du burlesque. Sans nullement être agacés par cet excès de bouffonnerie, les jeunes riaient aux éclats devant les nombreuses frasques de Lisette (Julie Gagné) et Arlequin (Daniel Desparois), comme ils ont été charmés par le jeu plus subtil de Guillaume Champoux et d’Agathe Lanctôt dans les rôles de Dorante et Silvia. En ce début de saison théâtrale hivernale, Carl Poliquin propose donc une version divertissante et légère du Jeu de l’amour et du hasard, qui, à -20 degrés Celsius, se prend comme un bon chocolat chaud bien sucré.

L’objectif principal du Théâtre Denise-Pelletier est d’initier les jeunes au théâtre et de leur offrir des œuvres de répertoire tournées vers la jeunesse. Avec Le jeu de l’amour et du hasard, cette mission est franchement accomplie. Les jeunes se sont instantanément levés après la dernière scène, sans vouloir être polis comme bon nombre de spectateurs plus vieux, mais réellement conquis par la pièce à laquelle ils venaient d’assister. Pendant que j’ajustais minutieusement mon foulard avant de sortir à l’extérieur combattre les éléments, ils discutaient vivement du jeu des acteurs et du propos de la pièce, tout en soignant leur tenue hivernale savamment négligée. Sentir le théâtre être en vie comme ça, quand il passe par les réflexions d’adolescents de 16 ans, me rappelle à quel point le jeune public, même quand on souhaite le faire rire, mérite d’être pris au sérieux.

Le jeu de l’amour et du hasard, jusqu’au 15 février 2013 au Théâtre Denise-Pelletier.

Théatre
De gauche à droite, dans le sens des aiguilles d’une montre  : Jacques Baril, Edgar Fruitier,  Stéfan Perreault, Olivier Courtois,  Jean-Marie Moncelet, Sylvio Archambault, Dany Michaud, Yves Bélanger, Marcel Pomerlo, Jean-François Boudreau, Jean-Bernard Hébert et Vincent Bilodeau
Photographe : Mathieu Rivard

Le bénéfice du doute

À une époque où l’opinion prend de plus en plus de place et où chacun semble détenir la seule et unique vérité absolue, la pièce Douze hommes en colère, écrite par Réginald Rose en 1953, se présente comme un véritable miroir de la société actuelle.

C’est effectivement le premier constat qui vient en tête à la sortie de la pièce, une production de Jean-Bernard Hébert inc. présentée par le Théâtre Denise-Pelletier.  Dans un huis clos, douze jurés doivent décider du sort d’un jeune de dix-neuf ans accusé du meurtre de son père.  Les jurés, tous des hommes, viennent de différents horizons sociaux, ont des expériences de vie différentes et pourtant, ils partagent presque tous la même opinion sur le verdict à rendre.  Presque, parce qu’un seul d’entre eux osera questionner, revoir les preuves et soulever le doute raisonnable.  S’il est pourtant lui-même convaincu de la culpabilité du jeune homme dès les premiers instants de la pièce, c’est pour la valeur intrinsèque du débat et du doute qu’il maintient le jury captif de son arène de délibérations. Les esprits commencent alors à s’échauffer, la colère monte et le débat s’enclenche, si bien que la responsabilité de l’accusé, qui ne laissait d’abord présager aucune incertitude, semble soudain tout à fait contestable.

de gauche à droite : Jean-Bernard Hébert ; assis : Olivier Courtois, Yves Bélanger, Jean-François Boudreau, Jacques Baril, Edgar Fruitier
Photographe : Mathieu Rivard

La mise en scène de Jacques Rossi s’appuie sans conteste sur le film Douze hommes en colère, sorti en 1957, la trame sonore omniprésente ne laissant du reste aucun doute sur les intentions du metteur en scène.  En effet, l’action se déroule pendant un peu plus de deux heures dans la même pièce, circulaire cette fois, où il n’y a que douze chaises et une petite table carrée.  L’effet d’enfermement et d’oppression généré par le décor est magnifié par le jeu des acteurs, tous très justes dans les rôles des douze jurés.  Vincent Bilodeau, dans la peau d’un homme colérique et sensible, fait rire et grincer des dents à la fois, alors que le personnage de vieil homme campé par Edgar Fruitier est attachant et sensé.  La palme revient cependant à Jean-Bernard Hébert, brillant et posé à chacune de ses interventions.  Il faut dire que son personnage, archétype du citoyen modèle, y est pour quelque chose.  Sans se laisser convaincre facilement, il écoute, réfléchit, soupèse et réfléchit encore.   S’il finit par changer son fusil d’épaule, c’est uniquement parce qu’il a, au dernier moment, un doute raisonnable.  Ne devrait-on pas d’ailleurs tous agir ainsi plutôt que nous laisser emporter par nos pulsions et nos préjugés?

Douze hommes en colère donne à voir douze caractères différents, douze façons de réfléchir la vie et d’entrevoir la justice.  Récemment, le Québec a connu son lot de procès-spectacles, qui ont marqué les esprits et enflammé les chaumières.   On n’a qu’à penser à Guy Turcotte et à toute la médiatisation qui a entouré son procès.  La pièce présentée au Théâtre Denise-Pelletier arrive à point dans une époque où chaque individu se croit justicier et où la foi collective en notre système de lois est ébranlée.  La mise en scène de Jacques Rossi, puisant toute son énergie sur les doutes du juré no 8, offre au public un suspense habilement ficelé, qui interroge notre capacité à affronter nos idées et nos convictions, à débattre et à délibérer.   C’est une véritable thérapie de groupe à laquelle nous devrions tous assister. Alors, allez ouste! Au théâtre!

Douze hommes en colère  au Théâtre Denise-Pelletier, du 14 novembre au 18 décembre 2012.

Théatre
Femmes savantes _photo : Yves Renaud / TNM

Les femmes, Vaugelas et le toupet de Carl Béchard

Bien qu’on aime assister au rayonnement international des artistes de chez nous, on est toujours heureux de les voir rentrer à la maison.  Ainsi, après un immense succès en Provence cet été, la troupe de Denis Marleau débarque finalement à Montréal pour nous présenter Les Femmes Savantes de Molière, et force est de constater que la magie opère autant au TNM qu’au château de Grignan.

Bien sûr, le TNM n’a rien de l’ancienne résidence de Madame de Sévigné, et nul doute que voir la pièce en plein air dans un décor aussi somptueux ajoutait au charme.  N’empêche, l’illusion qu’offre la version québécoise de la production suffit amplement à nous plonger dans un univers royal.  On se retrouve donc dans la cour intérieure d’une probable résidence d’été, où transats et bassin d’eau rappellent les vacances, et où les projections d’images du château et de riches draperies amplifient l’opulence.   Ce n’est cependant pas le décor qui occupe le premier plan ici, mais bien le langage, autant celui de Molière que celui de Marleau.  En fait, le metteur en scène a si bien compris les nuances du maître de la comédie qu’on pourrait parler d’un seul langage, tant la clarté du propos est magistrale.  L’alexandrin n’est pas ici un obstacle à la compréhension, contrairement à tant d’autres productions de classiques.  On imagine aisément tout le travail de compréhension de texte derrière ces Femmes Savantes, et l’intelligence du regard de Denis Marleau se sent à chaque réplique, ce qui nous permet de savourer pleinement les jeux de langue de l’auteur.

Transposée dans l’univers des années 1950 alors que la pièce a été originellement créée à la fin du 17e siècle, la mise en scène se nourrit de ces deux époques.  Ainsi, les femmes savantes encore un peu ridicules de Molière se retrouvent dans un univers où le féminisme, toujours muselé, préparait tranquillement sa révolution.  Les costumes années 50 de Ginette Noiseux sont tout simplement magnifiques, et on se surprend à croire aux amours d’un Clitandre en jeans et aux cheveux gominés, véritable réincarnation de Dany Zuko dans Grease.

Denis Marleau a su s’entourer d’une équipe d’excellents comédiens, qui manient habilement l’alexandrin aussi bien que la comédie.  C’est un pur délice de voir Sylvie Léonard en Bélise, « matante » un peu pompette qui s’imagine une horde de prétendants à ses pieds, tout comme on passe vite par-dessus la fausse bedaine d’Henri Chassé en Chrysale tant il est charmant en mari soumis et poltron.   Christiane Pasquier est magnifique de retenue et de candeur dans le rôle de la mère castratrice, pour qui le savoir passe par l’étude de la philosophie et de la poésie.  En plus de lire Vaugelas, ces femmes savantes se laissent embobiner par Trissotin, poète énergumène sans talent qui se balade en Vespa.  En versificateur-charlatan, Carl Béchard cabotine un peu, et on pourrait presque le comparer à un Marc Labrèche sur l’acide, avec sa couette de cheveux démesurée et ses nombreuses « steppettes », mais il fait rire le public de bon cœur, et en ce sens, le pari est gagné.

Si le toupet de Carl Béchard peut parfois distraire, on reste complètement captivé par les vers de Molière.  Quel prophète, quand même, quand on pense que la pièce a été créée en 1672 et qu’aujourd’hui, les femmes occupent la majorité des sièges dans les universités et que l’institution du mariage est en déclin.  Pour sa première rencontre avec Molière, Denis Marleau a su rendre vivante la pensée de l’auteur, en soulignant toutes ses subtilités.  Avec une mise en scène pleine de raffinement et une distribution d’exception, Les Femmes Savantes provoque des éclats de rire lucides et pousse immanquablement à réfléchir sur la place accordée aux femmes dans la société.  On en ressort avec la rate dilatée, certes, mais on a aussi la tête pleine et l’envie irrépressible d’en discuter, encore et encore.

Jusqu’au 27 octobre 2012 avec supplémentaire le 14 octobre à 15h, au Théâtre du Nouveau Monde

Théatre