Emmanuelle Ceretti

Mes mots favoris sont calembour, grivois, charismatique, cucurbitacée et baliverne. Je veux tout connaître par cœur. Je peux d’ailleurs vous réciter Speak White de Michèle Lalonde ou alors toutes les répliques de toutes les versions longues des trois films du Seigneur des anneaux. J’aime être première rangée lorsque j’assiste à un spectacle de théâtre. J’aime un peu moins cela lorsque je vois un film au cinéma. Je suis amoureuse du théâtre, mais la littérature est mon amante. Légèrement téméraire, un peu sarcastique et souvent rêveuse, j’écrirai sur Lèche-Vitrine avec le même feu afin que, vous aussi, vous aurez le goût de demander à la Culture de sortir avec vous.
monsieuribrahim_733

Le courage de la tolérance

Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran a d’abord été un roman, puis un film et finalement une pièce. Pour terminer sa tournée dans la province en beauté, Éric-Emmanuel Schmitt vient défaire ses valises dans la salle du Théâtre du Nouveau Monde. Cette pièce, on ne savait pas qu’on en avait besoin. C’est un petit coin de rue Bleu qui n’est pas bleu et de croissant de mer qui vient se glisser dans notre hiver québécois. C’est un garçon devenu un homme qui se lie d’amitié avec un épicier pas vraiment arabe (car être arabe, c’est être ouvert de 8h le matin à minuit et même le dimanche dans le domaine de l’épicerie), pas vraiment musulman, un peu spirituel, mais surtout, qui sait ce qu’il y a dans son Coran.

Éric-Emmanuel Schmitt n’est pas un acteur. C’est un écrivain. C’est pourquoi se sont les mots qui sont mis de l’avant dans cette représentation théâtrale. Le moment devient aussi simple que s’asseoir dans le noir et se faire narrer une histoire, comme un enfant qui se ferait raconter un conte avant de s’endormir. Le vocabulaire un peu littéraire de la pièce n’alourdit pas la représentation, mais lui sert plutôt par ses descriptions détaillées. Il est ainsi facile de se transporter dans l’imaginaire créé par l’auteur.

Les nuances de jeu sont subtiles. Éric-Emmanuel alterne entre les différents personnages de la pièce avec un léger changement de ton et d’accent. Sa voix nous envoûte et nous donne envie de fermer les yeux afin de mieux partir en voyage, nous aussi, avec monsieur Ibrahim et le petit Momo. La scénographie est très simple et évocatrice des différents lieux relatés dans l’histoire. Un coin bureau, pour la bibliothèque de son père et son appartement, un coin épicerie où se passent ses rencontres avec monsieur Ibrahim, un coin intimiste pour ses rencontres avec les prostitués de la rue Paradis et, en fond de scène, un coin de ciel, de sable, d’ailleurs. Éric-Emmanuel Schmitt fait évoluer Moïse entre ces lieux où, petit à petit, il devient un homme.

monsieuribrahim_500

Malgré la performance inégale du micro et quelques accrochages de texte, choses que le public semblait très enclin à pardonner étant donné que l’acteur est seul sur scène pendant le 1h50 que dure la pièce, la pièce vaut le déplacement. C’est une pièce qui perce le gris de l’hiver et prouve au public que le fait d’être juif, chrétien ou musulman n’est pas censé être une barrière entre les individus. Au contraire, cela peut être une fenêtre sur la découverte, l’expérience, l’apprentissage. Une fenêtre où un juif qui lit le Coran dépasse l’indifférence d’un père et l’absence d’une mère.

La pièce Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran est présentée au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 5 mars.

 

Théatre
j-accuse_733

J’accuse : une envie de révolution

Sur un fond d’Isabelle Boulay, de bas collants, de soupe à l’oignon, de St-Jean Baptiste sur les plaines d’Abraham ou au Parc Maisonneuve, de petite vite dans les toilettes d’un avion, J’accuse raconte l’histoire de cinq femmes qui veulent se faire entendre, qui doivent se faire entendre.

Les femmes sur scène, elles parlent beaucoup. Du début à la fin, sans vraiment prendre le temps de s’arrêter. Elles vomissent les mots qui sont restés trop longtemps à l’intérieur d’elles. Ces mots amers, touchants, poignants, percutants, que le spectateur reçoit de plein fouet.

Il y a d’abord la fille qui encaisse, jouée par Catherine Paquin-Béchard en remplacement d’Ève Landry. Elle, elle s’habille en carte de mode d’ici et change des vies du matin au soir. En effet, elle travaille dans une boutique chic pour femme accomplie. Et elle n’en peut plus, mais supporte, en bronchant intérieurement, passivement, agressivement.

Puis vient la fille qui agresse que Catherine Trudeau joue avec justesse. Elle est l’image même de cette femme qui semble tout avoir et qui va voir Casse-Noisette à la Place des arts chaque année. Mais elle vit dans Hochelaga Maisonneuve. Mais elle peine à tenir sa compagnie Passion Confort (passion confort en anglais) à flot. Mais elle trompe son chum.

En troisième, la fille qui intègre, portée par Alice Pascual. Elle dément les vieux préjugés et idées préconçues des immigrants. Elle n’est pas voilée. Elle ne mange pas qu’épicé. Et ce n’est pas parce qu’elle n’est pas capable de finir le coffret DVD de Passe-Partout qu’elle n’appartient pas à ce peuple. Elle veut se faire faire l’amour par un homme québécois, un vrai, un bucheron avec des grosses mains et des poèmes de Gaston Miron plein la bouche. Elle veut dire à chaque Québécois que leur beau Québec est si fort, mais si fragile à la fois.

Campée par la solide Debbie-Lynch-White, il y a la fille qui adule. Elle s’adresse directement à l’auteure afin de lui faire comprendre que ce n’est pas correct de l’utiliser et de faire d’elle la risée de sa pièce. Oui, elle aime Isabelle Boulay de toute son âme. Mais ce n’est pas vrai qu’elle va se laisser démonter par un petit peu de jugement. Après tout, qui décide de ce qui est normal?

Finalement, la fille qui aime, par Léane Labrèche-Dor. Celle qui est en peine d’amour. Pas d’un homme, mais d’une amie. Qui cuisine pour oublier. Qui est comme une enfant perdue.

Ces femmes, elles ont soifs. Soifs de révolution. Elles se révoltent de ce que l’on pense d’elles, de ce qu’elles sont. Elles sont à la défense d’elles-mêmes, dans leur petit quotidien, dans leur grand drame et aussi un peu du contraire. Elles sont la preuve que l’humain est plus fort que toutes les étiquettes qu’on peut vouloir lui mettre.

jaccuse_500

Le style d’écriture monologué d’Annick Lefebvre permet d’énoncer clairement les émotions et de créer un amalgame de dimensions. La forme donne le feu vert à l’auteure pour hyperventiler sur 1001 sujets qui touchent cette génération de femmes qui ont entre 25 et 35 ans. Truffé de références d’ici, le texte est livré de façon linéaire, chose qui demande un effort d’attention au spectateur. Cette mitraille de mots devient un peu difficile à suivre pour une audience non aguerrie. Heureusement, le texte ainsi que les comédiennes sont à la hauteur de cette tâche. La mise en scène de Sylvain Bélanger est minimasliste et légèrement statique, laissant la place qu’il faut à la revendication d’idées et à la révolte des femmes.

J’accuse, c’est vouloir dire tout haut ce qu’on pense tout bas. C’est tout démolir dans l’espoir de, peut-être, mieux rebâtir. C’est mettre à jour différentes quêtes, différentes directions, différents combats. C’est mitrailler de questions un public pendu aux lèvres de ces femmes qui gueulent leur mécontentement. Nous en sortons avec une envie de révolution au corps et une tempête plein la tête.

 

La pièce J’accuse est présentée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 25 février.

Théatre