Charles Dionne

« L’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches » - Louis-Ferdinand Céline La surutilisation des citations est un phénomène connu chez ceux qui s’intéressent à la littérature. Je m’excuse d’avance. Mais qui de mieux pour démontrer la place qu’a la littérature dans l’imaginaire collectif que Céline? Celui dont l’œuvre et la vie ne cessent d’animer nos sociétés. Celui qu’on se doit d’aimer/détester et qu’il faut absolument endosser/rejeter. C’est ce genre de phénomène qui, selon moi, illustre toute la justesse de la littérature – cette belle grande claque qui nous oblige à nous poser quelques questions supplémentaires, à adopter un point de vue inédit et surtout, à tout foutre, partout, en l’air. C’est cette littérature que je me propose de mettre en lumière ici. Celle qui questionne - faute de nous « changer » comme on l’entend un peu trop -, et nous fait subir un de ces glissements inoubliables. Tomber littéralement de sa chaise. Cette littérature me passionne profondément. Je tenterai de la mettre à votre disposition. Je suis aussi cofondateur de Poème sale (poemesale.com).

Parlons de littérature en 7 points – Le FIL de Montréal

Le FIL de Montréal a toujours été une période particulièrement intéressante : non seulement performons-nous la littérature au cœur d’un des plus grands rassemblements de littérateurs au Québec, mais, plus encore, nous en parlons. Et dans le contexte culturel actuel, parler de littérature est foncièrement bienvenue.

Les thèmes sous-entendus de l’édition 2012 du festival sont un peu la marche et l’investissement des lieux publics. Quoi de plus efficace pour faire entrer la littérature dans la vie des gens, en effet, que de voir des livres en allant travailler. Poésie nomade, balade littéraire, les pauses lectures et les chambres littéraires du Quartier des spectacles font sortir les littératures des salons, investissent les rues de Montréal et rendent un peu de mobilité au geste de lire.

Sept événements à ne pas manquer selon moi :

POÉSIE, SANDWICHS ET AUTRES SOIRS QUI PENCHENT

Peu de choses nouvelles peuvent être dites à propos de ce banquet poétique créé par Loui Mauffette : on relève sa justesse et sa beauté chaque année depuis sa création en 2006. C’est même un peu grâce à succès unilatéral que le spectacle revient cette année. Je me contenterai donc de vous inviter à y aller. Vous y retrouverez sur scène, entre autres, Benoit Landry, Julie Le Breton,
Fanny Mallette, Loui Mauffette, Yves Morin, Iannicko N’Doua, Patricia Nolin et Yann Perreau.

POÈTES URBAINS, POÉSIE NOMADE / LA TRAVERSÉE SAINT-DENIS

Parcours littéraire qui suit la rue Saint-Denis entre Roy et Gilford, l’événement promet des rencontres poétiques et une dizaine de microsites « momentanément habités par des écrivains et artistes acolytes ». L’espace public est investi par la littérature. Ce sont « Baudelaire revisité, des improvisations folles, un piano et trois chênes, poète masseur ou déambulateur, rituels sacrés, poèmes gravés, le souffle intime et les envolées ». Idée originale de Joël Pourbaix et coordonné par Catherine Cormier-Larose des productions Arreuh, vous y rencontrerez près de trente poètes et artistes.

PROJET ©

Réel laboratoire de création en direct, le PROJET © est une collaboration de ARTV et insanë qui veut questionner « notre rapport aux mots dans leur plus simple expression ». En deux jours, un auteur (Guillaume Corbeil), un blogueur (Laurent K. Blais de 10 Kilos) et un philosophe (Normand Baillargeon) feront l’expérience de leur propre processus d’écriture. La littérature en cage. Idée originale de Vincent de Repentigny.

BALADE LITTÉRAIRE

Faisant écho au climat de crise qu’a vécu le Québec et ses rues durant les huit derniers mois, l’événement propose de revisiter l’œuvre de certains auteurs européens qui, eux aussi, se sont retrouvés dans un tel contexte.  Passant de la Librairie Las Americas à la Maison des écrivains, les auteurs Pep Coll (Catalogne), Carolin Emcke (Allemagne), Antonio Lozano (Espagne) et Marco Malvaldi (Italie) dirigeront la marche.

L’ÉCRITURE ENGAGÉE

Toujours dans l’esprit des manifestations et des prises de positions opposées qui ont animé la ville, l’événement pose l’éternelle question du rôle social de l’écrivain. Doit-il être actif? Prendre position d’office? Rester dans l’ombre de la pure création? La littérature a-t-elle une essence sociale? Stanley Péan animera les tables rondes alors que Pep Coll (Catalogne), Carolin Emcke (Allemagne), Antonio Lozano (Espagne) et Marco Malvaldi (Italie) donneront des pistes de réflexion.

CHAMBRES LITTÉRAIRES DU FIL

La Quartier des spectacles, berceau d’événements montréalais, sera transformé en village littéraire à l’angle Clark et Maisonneuve. « Il était une fois un village au cœur du Quartier des spectacles. Dans ce village, les maisons sont des allégories et derrière chaque porte se dessinent des histoires, à ouvrir et à fermer, comme des livres. Chacune des cinq maisons est en fait une chambre littéraire, lieu à la fois intime et public, qui présente une thématique de la littérature ou de notre rapport à elle. » Il ne vous restera qu’à habiter les lieux du village.

PAUSE LECTURE

L’Espace culturel Georges-Émilie-Lapalme de la Place des Arts est l’hôte d’une installation éphémère qui se veut un « terrain de jeu pour lecteur en herbe ou averti ». L’événement se donne pour mission de réfléchir au rapport physique à la lecture en proposant un espace propice à celle-ci; pour prendre le temps de lire. Vous pourrez donc faire une pause lecture spontanée et vous « retrouver dans un monde momentanément connu que de l’auteur et de soi ».

Bon festival!

P.S. Attendez-vous aussi à ce qu’on vous invite à passer devant la maison d’Émile Nelligan et à imaginer le givre sur sa vitre. C’est un classique.

Charles Dionne - @dionnecharles

Littérature

On the Road : une adaptation

En dressant le portrait de la génération d’après-guerre qu’on appellera la Beat, On the Road de Jack Kerouac a par la suite marqué toutes celles qui ont suivi, jusqu’à aujourd’hui. C’est même à l’auteur qu’on doit le terme Beat parmi lequel les spectres d’Allen Ginsberg, de Neal Cassady et de William Burroughs planent toujours. La dernière adaptation cinématographique est le plus récent indice de cette fascination pour une jeunesse désinvolte, mais humaine; pour la route symbole de mouvement et d’américanité; et pour les expériences qu’offrent le jazz, la poésie et la drogue. C’est animés de tout cela que le narrateur dénommé Sal, Dean et Marylou, parcourent les soubresauts de leur vie : « It was three children on the earth trying to decide something in the night and having all the weight of past centuries ballooning in the dark before them. » (p. 118). Et contre le poids du monde, les personnages partent en quête de sens et d’affiliation profonde avec le monde et ceux qui l’habitent. À la question existentielle de l’existence, ils opposent leur vie et tout ce qui les emporte.

Tout au long du roman, l’évasion comme réflexe devant la répétition de l’histoire reste constamment en filigrane. La définition elle-même de Beat tend vers la dénudation totale, physique et mentale, la crudité et la spontanéité des relations avec les instances du monde, celles qui suivent une surutilisation du corps et de l’esprit. Leur corps est jeune, mais leur esprit est déjà usé. La génération rappelle, mais ne recrée pas vraiment celle du Dada, qui prenait le chemin de l’absurde et du surréalisme, ou même la génération perdue des années 1920. Contre l’adversité que l’histoire s’évertue à revivre en cycle, une partie de sa jeunesse, « abattue », lui répond par le mouvement et l’expérimentation propre à une constante exploration et une recherche de réponses : « We were all delighted, we all realized we were leaving confusion and nonsense behind and performing our one and noble function of the time, move » (p. 119). Et plus généralement, l’exercice auquel se prêtent les protagonistes s’interroge sur la vie comme marche à suivre périmée et système de règles qui tournent à vide. C’est une critique de la société américaine.

Isn’t it true that you start life a sweet child believing in everything under your father’s roof? Then comes the day of the Laodiceans, when you know you are wretched and miserable and poor and blind and naked, and with the visage of a gruesome grieving ghost you go shuddering throught nightmare life. (p. 95)

Dans un tel contexte de liberté des mœurs et d’épreuve de la vie,  la folie occupe une place bien particulière. Un renversement sémantique s’opère : être fou devient mélioratif, bon, et reconnaître cette « qualité » chez quelqu’un ne peut qu’enclencher un rapprochement instantané.

Because the only people for me are the mad ones, the ones who are mad to live, mad to talk, mad to be saved, desirous of everything at the same time, the ones who never yawn or say a commonplace thing, but burn, burn like fabulous yellow roman candles (p. 7)

La citation semble même reprise intégralement dans l’adaptation. Elle est narrée dans la bande-annonce. Durant tout le roman, Sal cherche donc des fous et en trouve un en la personne de Dean. « Nonetheless we understood each other on other levels of madness » (p. 5). Et c’est ensemble qu’ils traverseront une partie de l’Amérique, poursuivant la quête qu’ils partagent. Cette folie dénote une profonde sensibilité humaine où l’on se raconte nos histoires, où l’on ne travaille que lorsque l’argent est nécessaire, où l’amour libre est bon malgré tous les problèmes qu’il occasionne et où l’authenticité ne se force pas. « She bought my meals […] In exchange I told her stories » (p. 93) raconte Sal à propos d’une jeune femme qu’il a rencontrée. L’authenticité qui se dégage des personnages passe par la confusion qui les habite, celle qu’ils tentent de défaire avec l’aide de leur mobilité. Ils sont, somme toute, partis chercher des valeurs sûres pour se réconforter et faire taire leur confusion latente. « This is the night, what it does to you. I had nothing to offer anybody except my own confusion » (p. 112). Ils se proposent la route, leur moyen de toucher un peu à quelque chose de pur, à quelque chose qui représente l’unicité, les liens et les connexions entre les Hommes. « The purity of the road. The white line in the middle of the highway unrolled and hugged our left front tire as if glued to our groove » (p. 120).

Bien ancré dans son époque – l’histoire du Jazz par exemple –,  le roman est investi d’une universalité  des thèmes qui a rapidement créé un mythe : l’image d’un auteur solitaire, écrivant son roman en trois semaines, sur un rouleau de cent vingt pieds, d’un seul souffle, s’inspirant du Jazz et de son propre voyage sur la route 6 en 1947. Le résultat reste contemporain. Rappelant une certaine forme de roman d’apprentissage, toutes les jeunesses, tour à tour, s’y sont identifiées.

Vous trouverez le livre dans toutes les bonnes librairies.

Et la bande-annonce du film homonyme qui sortira à la fin de l’automne ici :

* Ce film était dans la course à la Palme d’Or au Festival International du Film de Cannes, le 23 mai 2012.

Littérature

Carnavals divers – Jean-Philippe Tremblay

Jean-Philippe Tremblay écrit avec une force d’énonciation à couper le souffle. L’Écrou l’a trouvé, et nous l’offre. Et jamais n’a-t-il été possible d’apprécier autant un coup de poing sur l’oreille. « nous sommes plastique / fruits abîmés de peu de rêves / chair d’une amérique / de chlore et de téléromans ».

Dans Poésie immédiate, Pierre Nepveu parle de la « fragilité de toute lecture, [de] la faiblesse même du lecteur »[1] lorsqu’il est face à un texte nouveau, à un auteur inconnu. Cette vulnérabilité littéraire que l’on vit dès les premières pages d’une lecture contemporaine, je l’ai ressentie avec force chez Jean-Philippe Tremblay. Dire que j’ai vécu de la « faiblesse » ne me semble pas du tout suffisant. Une réelle attaque aux tripes – un coup de pelle au visage – voilà ce qu’est la poésie de Carnavals divers, premier recueil du jeune poète. C’est un verbe qui nous attrape par les cheveux et qui nous tire vers lui, nous plongeant dans une lecture ininterrompue, de la première à la dernière page, avec le goût amer d’être un véritable imbécile pâteux immobile.

« Elle n’est pas très poétique l’époque », adresse le narrateur à un jeune poète dans le préambule au recueil. Il l’écrit pourtant, sa poésie. N’est-ce pas comme ça qu’on la ramènera? Parce qu’aujourd’hui, elle n’est plus que spectacle ou les auteurs nous font « la fois du vide du silence du blanc mystère mêlé de ton ludisme qu’on lui danse dans la face en calant nos bières et qu’on se sente juste un peu étourdis un peu comme toi ». La poésie a vécu l’oppression du divertissement : on n’espère d’elle que l’outil d’un étourdissement qui sent la bière. C’est aller terriblement plus loin que le truisme du « plus personne ne lit de poésie aujourd’hui, c’est triste».

Pierre Nepveu raconte qu’en lisant pour la première fois Herménégilde Chiasson en 1974, il y a vu « une figure particulièrement éloquente de l’immédiateté poétique, là où le langage veut être la vie elle-même, dans sa crudité originelle, dans son déferlement insensé, déraisonnable ». Quarante ans après, je découvre le narrateur de Carnavals divers, celui qui ne peut plus espérer un « déferlement insensé » parce qu’il se trouve au centre d’une grande dévastation sémantique. Aucune chance pour le « déraisonnable » : tout est passé du côté de l’assèchement et des langues arides, des bouches fermées. Ne reste que ce « Tu » qui l’accompagne en fin de recueil. Carnaval divers, c’est un hurlement contre quelque chose de mort en espérant qu’il se réveille ; mais c’est aussi un difficile « à quoi bon? »

Ce que dénonce le recueil a des allures de banlieusard, de petit bourgeois et de grosse patate de salon devant la télévision. C’est la figure générique, reproductible, de celui qui s’est endormi dans le confort, pour qui tout ce qui bouge autrement est suspect. Parfois ce sont ceux aux « dents tellement blanches la grosse veine sous leur cravate », mais surtout, c’est celui qui « essaie de ne pas se tuer au cas où il se passerait quelque chose ». Parce qu’il ne se passe rien et que l’immobilité est reine. Et c’est son règne que tente de briser la figure errante du narrateur, pour ramener un peu de vie.

« Est-ce qu’on a oublié ou jamais vraiment su le calme la douceur ». Cette question sans point d’interrogation est la base de tout le geste poétique. Tout est à (re)faire. « Il faudrait tout réinventer le vocable et les gestes évoquer les formes les rituels de l’affection ». Cette attaque frontale, c’est le coup de grâce avant que « les mots de chaleur » reviennent. Derrière toute cette haine, Carnavals divers hurle, s’adresse à la vie et surtout, contre toute cette « construction d’apathie ». Son titre dit tout : le carnaval est ce qui, par essence, dénote la réjouissance et s’il est devenu divers, il ne reste plus que l’universel ordinaire des choses, partout, et toujours.

Et faute de tout le reste, il s’est installé « une bonne dizaine de variétés d’eaux aux bouteilles design ».

Il y a de ces livres qui nous prennent par surprise, Jean-Philippe Tremblay en a écrit un. Une rare authenticité s’en dégage et rappelle ce qu’on appelle parfois bêtement un « cri du cœur ». Si son narrateur conteste, ce n’est jamais gratuit ou acharné. Tout est juste parce que parcimonieux. Courez-y et demandez à vos libraires de le tenir en stock. Et si vous en voulez plus, Les éditions de l’Écrou en ont plein pour vous.

L’Écrou fait des bandes-annonces. Voici celle de Carnavals divers :


[1] Nepveu, Pierre, La poésie immédiate, Nota Bene, col. Nouveaux essais Spirale, 2008.

Littérature

La Nuit de la poésie

Le 15 juin 2012, si vous étiez dans le quartier Saint-Henri et écoutiez attentivement, vous avez probablement entendu quelques cris. Organisé par Véronique Bachand, Anik de Repentigny et Alexandre Faustino, en collaboration avec Poème Sale et les Ateliers Jean-Brillant, La Nuit de la poésie avait lieu, rassemblant une trentaine de poètes de tous les horizons.

Si les amateurs de poésie ressentent habituellement une légère amertume en sortant d’une nuit de poésie, faute d’assez de poètes ou faute d’assez d’énergie, le 15 juin dernier, ils ont retrouvé la vigueur, l’authenticité et le verbe qui, à une autre époque, avaient fait de 1970, un moment d’anthologie – le plus grand de la poésie du Québec, peut-être.

Dans le cadre de la troisième édition du festival Chantier libre, événement multidisciplinaire, la Nuit de la poésie réunissait une trentaine de poètes autour du seul désir de dire et de performer une poésie contemporaine. Et au risque de faire mon étudiant en communication qui rédige la narration d’une publicité de grand magasin, « il y en avait vraiment pour tous les goûts ». C’est en partie ce regroupement de voix éclectiques, autant sur le plan des générations que des styles, qui a fait de cette nuit de la poésie, selon moi, la plus réussie de l’année (et l’année est encore jeune. C’est dire à quel point j’y crois). Quand Claude Beausoleil et Jean-Paul Daoust partagent la scène avec Mathieu Arsenault et Danny Plourde, c’est qu’il se passe quelque chose de rare.

Au cœur des Ateliers Jean-Brillant à Saint-Henri, hôtes du festival et lieux historiques datant du tout début du XXe siècle, la petite scène de bois a tenu le coup pendant plus de sept heures sous les pieds de : Mathieu Arsenault, Martine Audet, Véronique Bachand, Claude Beausoleil, Carl Bessette, Sébastien Blais, France Boisvert, Sébastien Boulanger-Gagnon, Sylvain Campeau, Marc-André Casavant, Catherine Cormier-Larose, Jean-Paul Daoust, Jean-Simon Desrochers, Joël Des Rosiers, Rose Eliceiry, Alexandre Faustino, Christine Germain, Marie-Paule Grimaldi, François Guerette, Benoit Jutras, Fabrice Koffy, Corinne Larochelle, Julien Lavoie, Daniel Leblanc-Poirier, Thélyson Orélien, Danny Plourde, Amélie Prévost, Omar Alexis Ramos, Mathieu Renaud, Eliz Robert, Éric Roger, Hector Ruiz, Jocelyn Thouin, Tony Tremblay, Claudine Vachon, Yollande Villemaire et Ouanessa Younsi.

D’une lecture à l’autre, l’actualité faisait évidemment surface : la grève, le gouvernement libéral, les casseroles, le rouge et le noir (pas le roman, les carrés) et les matraques ont déclenché cris et applaudissements. Danny Plourde, Mathieu Arsenault, Jocelyn Thouin et Carl Bessette s’y sont mêlés alors que Jean-Paul Daoust a, à cet effet, marqué le discours de la crise du Québec de la soirée en nous parlant de sa BMW qu’il avait fait rouler à 130 km/h jusqu’à l’événement. Mais le fond social actuel n’a jamais laissé de côté toute la force du verbe déconstruit, du langage poussé vers ses limites et d’une profonde subjectivité. Des élans venus de tous les côtés ont plongé les spectateurs aux confins de leurs performances, des plus uniques et personnelles. Claude Beausoleil a lu un Kérouac français au rythme des mains des spectateurs ; Mathieu Renaud et Marc-André Casavant ont livré, chacun, une performance extrasensorielle. La carte blanche laissée aux auteurs a véritablement régné sur la soirée. Invité mystère, gardé secret jusqu’à la fin, Yann Perreault a interprété une chanson a cappella, accompagné par les pieds frappés au sol des spectateurs.

Mais la poésie des mots n’était pas la seule à tenir tête à une salle comble. Une poésie de l’image s’était aussi installée. Éric Poirier et Charles-André Coderre avaient recueilli plusieurs heures de film Super 8 de l’ONF (à voir la quantité, je dirais qu’on en avait pour une semaine de visionnage). Après avoir modifié la pellicule à l’aide de peinture, de produits chimiques et d’altérations physiques, ils ont projeté le tout sur différents vitraux et fenêtres des Ateliers. Au-delà de la beauté de leur travail, les divers extraits portaient aussi en eux toute l’histoire d’un jeune Office National du film. En observant les scènes, la mission actuelle de l’ONF, axée en partie sur l’animation et les expériences interactives, était drastiquement remise dans son contexte historique et représentait soudain un pas de géant.

La soirée s’intitulait La Nuit de la poésie. Néanmoins, la présence des deux jeunes cinéastes, du DJ Pranapapa, de deux documentaristes intéressés par l’événement et des installations, photos et vidéos qu’avaient léguées à la salle les cinq derniers jours de festival ont permis aux spectateurs de s’immerger dans une définition bien large de la poésie, guidés, bien entendu, par la voix de trente poètes.

Et si vous avez envie de parcourir le territoire poétique de Montréal, vous pouvez assister physiquement aux régulières soirées Solovox à l’Escalier et aux Cabarets de la pègre, ou vous rendre sur Voix d’ici pour visionner les différentes vidéos qui s’y trouvent.

Les Cabarets de la pègre sont parfois difficiles à trouver. Ils sont habituellement annoncés sur le blogue de la maison d’édition Poètes de brousse.

Littérature