Cynthia Boucher

« Nous visitons des églises comme si elles étaient des musées, nous allons aux musées comme nous allions à l’église. Voici les temps présents; je suis fille d’aujourd’hui, du moins sous cet aspect. Les musées ne suffisent plus, je continue mon pèlerinage au fil des expositions, des « happenings », ou des articles à écrire. Qui sommes-nous aujourd’hui? Comment nous divertissons-nous? Qu’est-ce que l’art peut bien avoir encore à nous dire? Chaque fois que j’irai à la messe, je vous inviterai à me suivre. Et chacune de ces belles cérémonies aura lieu à Montréal, notre ville, notre chérie. Diversifiée par son offre culturelle, par ses différents quartiers, par son « p’tit look » de métropole, sans condescendance, Montréal me plaît. Chaque fois que nous y revenons, j’y suis à peine de retour, elle embellie, elle devient plus charismatique. Elle suit notre rythme. Nous suivons le sien. Lunettes de soleil, nous nous prenons par la main, le temps file. Un café à la main, en route pour le prochain rituel. »
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Des requins au Vieux-Port de Montréal?

La saison estivale approche à grand pas et les programmations d’été s’affichent. Cette année, ce sont les requins qui occuperont le Centre des sciences de Montréal situé en plein milieu du pittoresque Vieux-Port de Montréal. Voilà enfin une bonne occasion de sortir toute la famille : les requins fascinent tout le monde. Le moment rêvé de jumeler cette sortie d’une longue ballade sur les quais, aux abords du majestueux fleuve Saint-Laurent qui borde notre île. Bref, un interlude éducatif accompagné d’une odeur de vacances.

J’ai été invitée à participer à la soirée de lancement, où il m’a été possible d’entendre un conférencier hyper intéressant : le porte-parole qui chaperonne l’exposition, nulle autre que Jeffrey Gallant, président directeur de l’Observatoire des requins du Québec[2] et de toute une panoplie d’organismes voués à l’étude des requins. Il en a rencontrés, lui, des requins, et ce, dans toutes les eaux du globe, même celles du Québec.

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Hein? Des requins au Québec? Probablement quelque part dans le Nord, près de l’entrée de la Baie d’Hudson. Non?

 En fait, 7 espèces de requins viennent visiter l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent. Et juste pour qu’on ait un ordre de grandeur, les organisateurs de cette exposition en ont fait une immense murale, où l’homme se fait tout petit aux côtés de ces monstres de mer. Mais peut-on qualifier les requins de monstres? L’imaginaire développé autour de Jaws (1975) qui mettait en vedette un requin arrivant de la profondeur des profondeurs pour attaquer d’innocents baigneurs sur la plage, ainsi que les subséquentes franchises du film, nous joue-t-il des tours, encore aujourd’hui? Qu’est-ce que le requin et est-il dangereux pour l’homme? C’est, pour être entièrement honnête, le but avoué de cette exposition, que de démystifier ce charmant poisson.

Pardon? Un poisson charmant, le requin. Non mais, ça va pas?

Redorer l’image du requin, voilà entre autres, la tâche que s’est assignée le Centre des sciences de Montréal. Une tâche qu’il accomplit en mettant en œuvre tout un réseau d’objets et d’informations. Tout d’abord, des tonnes de dents de requin sont exposées, servant de repères chronologiques. Une dent de requin, lorsqu’elle tombe, est remplacée en moins de 24 heures. Sa dentition n’est en fait qu’une série de séries de dents. C’est égratignant.

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Le requin, quel prédateur! Et pourtant… il est également une proie.

La présence de ce poisson est cruciale dans les milieux marins. En effet, selon Jeffrey Gallant, le requin est le « gestionnaire des océans ». Il vidange les eaux du globe et ramasse les carcasses. Pourtant, l’extinction le guette. Plus de cent millions de requins disparaissent chaque année. Le danger provient d’une pratique particulièrement destructive, l’« aileronage ». Cette pratique consiste à retirer du requin ses ailerons, et uniquement ses ailerons, afin de les vendre sur le marché de la gastronomie.

L’exposition est diversifiée et sa formule interactive est captivante. La possibilité de jouer sur les écrans tactiles avec des reconstructions de requin de plusieurs centaines de millions d’années est géniale. Les deux spécimens congelés, un requin mako de 226 kg et sa proie, un thon rouge du Pacifique de 312 kg, sont fascinants. Sans compter que l’idée de mettre à la disposition du public une cage servant à la plonger en territoire « hostile » est propice à d’excellents moments photographiques. Pour ma part, j’ai adoré m’asseoir devant les trois projections simultanées sur d’immenses écrans. Cela m’a hypnotisée. J’y ai passé une belle soirée en bonne compagnie, j’ai appris des trucs inconcevables dont, je l’ai déjà mentionné plus haut, cette histoire de dents, qui se remplacent en moins de 24 heures!

Musée Exposition
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La Lanterne Rouge, ou votre prochaine sortie aux Grands Ballets

Nous avons reçu la visite du Ballet National de Chine, les 21, 22, 23 et 24 février dernier. Ils ont interprété, à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, La Lanterne Rouge, une poignante tragédie amoureuse, présentée pour la première fois au Canada. Mélangeant ballet classique, danse folklorique et représentations de l’Opéra de Pékin, La Lanterne Rouge est remarquablement mise en scène, saisissante de couleurs et de sonorités. Interprétée par une soixantaine de danseurs, elle ne passe pas inaperçue.

La Lanterne Rouge est une adaptation d’un film du cinéaste Zhang Yimou, Épouses et Concubines, lui-même adapté d’un roman de Su Tong, qui porte le même titre en traduction française. C’est ce cinéaste qui a produit le livret de ce ballet. Il est également le metteur en scène. Nous sommes dans la Chine des années 20. Une jeune femme, Lotus, se trouve forcée de devenir la deuxième concubine d’un haut fonctionnaire, riche et puissant. Elle intègre une maisonnée où sont déjà présentes l’épouse du fonctionnaire ainsi que la première concubine. L’atmosphère est chargée de rivalités qui mèneront inexorablement à la finale tragique. Lotus s’amourachera, réciproquement, d’un acteur de l’Opéra de Pékin. Cette liaison sera connue de la première concubine. Jalouse, elle la dénoncera au maître, qui lui reprochera, entraînant la chute des trois protagonistes dans une atmosphère contrastant fortement avec l’ensemble du spectacle.

La Lanterne Rouge

La Lanterne Rouge

C’est fatalement une simplification, tant du film que du roman. Cela est nécessaire dans un contexte narratif aussi particulier que la danse où rien n’est dit, tout est dansé, tout est imagé. Cela m’a beaucoup surprise, positivement. Comment rendre intelligible l’action narrative dans un ballet? Ce sont les mouvements des danseurs et la scénographie qui le permettent. À cet effet, les décors et costumes sont somptueusement intégrés à la chorégraphie. Les décors de Zeng Li, minimalistes et répétitifs, et étrangement chargés de connotations de lourdeur et d’enfermement, permettent l’encadrement de la scène et les jeux scénographiques, qui font avancer la narration. Les immenses bandes qui descendent du haut de la scène, entre transparence et absorbance des couleurs, se répètent des coulisses gauches à droites. Elles sont magnifiques. Les rangées de lanternes rouges, allumées devant les appartements d’une des concubines, elles illustrent le choix du maître, créent une atmosphère oppressante et stylistiquement captivante… Et pourtant, esthétiquement attirantes et sensuelles, elles symbolisent la discorde.

Lors du deuxième acte, le maître et sa cour assistent à une représentation de l’Opéra de Pékin. Cette scène est une de mes préférées. Le choix d’une immense porte circulaire dont les motifs du pourtour sont la réminiscence traditionnelle des arts décoratifs chinois, comme lieu de la représentation du spectacle de l’Opéra de Pékin, permet gracieusement l’enchaînement suivant. Dès lors que les deux protagonistes se reconnaissent comme amoureux, ils ferment les portes diaphanes et les pourtours de la scène s’assombrissent. Débute un magnifique duo incarnant les débuts de cette passion amoureuse. Ce moment nous extrait de la temporalité et nous introduit dans leur univers passionnel. Plusieurs autres scènes sont magnifiques dont celle où tous les danseurs sont réunis autour des tables de mah-jong, ainsi que l’avant-dernière scène où la lacération, tant des protagonistes que de leurs actions, est suggérée par les énormes bâtons rouges frappant la toile blanche.

La Lanterne Rouge

La Lanterne Rouge

Je pourrais longuement continuer sur ce spectacle tant il était riche en expressions. Les représentations sont déjà terminées; néanmoins, les Grands Ballets nous réservent d’autres spectacles, tout aussi intéressants, quoi que très différents dans leurs factures et dans leurs thématiques. Le prochain spectacle des Grands Ballets prendra la scène du 14 au 23 mars, Danz & Toot, un programme double d’Ohad Naharin et Didy Veldman qui s’annonce original et captivant.

Danse
Untitled (Windows), 2010. Lynne Cohen

Rentrée hivernale au MAC pour qui veut voir

C’est un nouveau départ au Musée d’art contemporain de Montréal. Faux Indices de Lynne Cohen, photographe canadienne de renommée internationale, Uraniborg de Laurent Grasso, sa première exposition d’envergure en Amérique du Nord, le tout pimenté par une création multimédia, 4000 Disparos du brésilien Jonathas de Andrade. Ça vient de débuter au Musée, et ce sera sur les murs, ou les écrans, jusqu’au 28 avril 2013.

Mon premier billet pour La Vitrine, date d’octobre 2012 et portait sur la nouvelle exposition du Musée d’art contemporain. Afin de démarrer un nouveau cycle, me voilà de nouveau à la conférence de presse du Musée pour le lancement hivernal. Je suis toujours impressionnée par le soin qu’ils mettent à articuler l’ensemble des expositions. Elles semblent toujours être disparates, mais, à bien y regarder, on y aperçoit une thématique. Une toile se tisse qui révèle une unité d’ensemble.

Untitled (Mauve Wall), 2010. Lynne Cohen. Collection du Musée d’art contemporain de Montréal

Untitled (Mauve Wall), 2010. Lynne Cohen. Collection du Musée d’art contemporain de Montréal

Pas de choix de parcours. On débute avec les photographies de Lynne Cohen, qui mènent vers l’entrée de l’exposition de Laurent Grasso, une mise en scène hétéroclite du regard, un long corridor que l’on devra parcourir une deuxième fois et que l’on terminera, alors que l’on sortira, avec la projection multimédia de Jonathas Andrade. C’est une exposition qui peut se vivre en plusieurs temps. Le premier étant celui des anecdotes, des histoires que l’on se raconte alors que l’on parcourt les œuvres. Tout est possible devant les lieux, vides, et «trouvés» de Lynne Cohen. Qui aurait bien pu être présent dans cet espace? En quelle année celle-là a-t-elle été prise? Qu’est-ce qui a bien pu être vécu dans ce bureau? Qui s’est assis sur cette chaise?

Dans un deuxième temps, on peut se questionner sur ce que l’on regarde. Ces lieux existent-ils? Ces carrelages lustrés, ces effets miroirs sur ces surfaces polies, chacun des lieux se réfléchit lui-même amenant celui qui regarde à se questionner sur la véracité des espaces. Il n’y a pas d’extérieur représenté, toutes concernent des espaces moyens recouvertes de marbre, de tapis, d’eau, de mannequins. Elle nous demande, elle l’a dit en conférence de presse, de prendre cela avec humour. Il n’y pas de figuration, du moins pas directe. Il y a beaucoup d’absents, des mannequins, des calques, des photographies. Bref, qu’est-ce qu’on voit dans ces photographies? Le vrai, le faux? Le vrai faux? Ou le faux vrai? Ainsi, dans un troisième temps, il est question de camouflage idéologique et c’est Lynne Cohen qui l’affirme. La question est de savoir si ce que l’on regarde est déguisé par la forme des lieux représentés.

Uraniborg, Jeu de Paume, Paris, France 2012. Laurent Grasso  Photo : Romain Darnaud

Uraniborg, Jeu de Paume, Paris, France 2012. Laurent Grasso
Photo : Romain Darnaud

On enchaîne avec Uraniborg, de Laurent Grasso. Ici, dans ce premier corridor, qui mènera au suivant, jusqu’au cul-de-sac qui oblige à revenir sur ses pas, et revoir tout ce qui vient d’être vu sous un nouvel angle, il est question de temps et d’espace. C’est l’intention de l’auteur, je suis formelle sur ce point, de faire expérimenter, à celui qui s’y trouve, une dématérialisation du temps, «un décalage avec la réalité», dit-il. Dans un premier temps, on est plongé dans l’obscurité à regarder par des fenêtres, des ouvertures, vers des œuvres disposées. Elles semblent anodines et anecdotiques. Pourtant, non. C’est ainsi que dans un deuxième temps, on comprend qu’il existe une constellation liant toutes ces œuvres, livres, tableaux, impressions, statues, vidéos, etc. Ils parlent tous de la perception, à l’œil nu, via une camera attachée sur le dos d’un faucon, via la lecture, via la contemplation. L’exposition questionne le rapport qu’entretient l’observation avec le politique. Ainsi, dans un troisième temps, il faut ouvrir les yeux et chercher à comprendre le présent.

Les Oiseaux, 2008. Laurent Grasso. Vidéo DV Couleur, son, 8 min 55 s. Avec l’aimable permission de la Galerie Chez Valentin, Paris / Sean Kelly Gallery NY  Photo : Romain Darnaud

Les Oiseaux, 2008. Laurent Grasso. Vidéo DV Couleur, son, 8 min 55 s. Avec l’aimable permission de la Galerie Chez Valentin, Paris / Sean Kelly Gallery NY
Photo : Romain Darnaud

La toile se dévoile et apparaît alors un questionnement sur le regard, sur ce que l’on voit, et ce que l’on croit voir. Voir, et ce que nous oublions de regarder. Ainsi peut-on se demander si ce que l’on admet comme visible fait partie d’un dispositif plus large, politisé, historique. Mais bon, on peut aussi, tout simplement, prendre plaisir à sa ballade et admirer les prouesses techniques de la scénographie de Laurent Grasso, la qualité des photos de Lynne Cohen et se laisser porter par une vidéo de Jonathas de Andrade.

Musée Exposition
Verita@VivianaCangialosi

Fleurs de pissenlits et rhinocéros au théâtre Maisonneuve : La Verità

C’est une histoire d’amour folle et paranoïaque, c’est présentée par un duo, dans la plus grande tradition du cirque, ça se conclut sur des mots d’amour, c’est La Verità. Un spectacle écrit et mis en scène par Daniele Finzi Pasca, interprété par la nouvelle Compagnie Finzi Pasca, présenté conjointement avec la Place des Arts, au théâtre Maisonneuve. Vous auriez eu jusqu’au 3 février pour vous y présenter, merci aux supplémentaires, vous aurez jusqu’au 9 février 2013 pour vous asseoir et tressaillir à chacune des courbettes et pirouettes de cette ribambelle d’interprètes.

La Verità. Photo par : Viviana Cangialosi

Vous avez certainement entendu parler de ce spectacle par le biais de cette fameuse toile de 9 par 15 mètres que Dalí a peint pour un ballet, Tristan Fou, présenté au Metropolitain Opera à New York en 1944. Non? Vous n’aviez pas remarqué la moustache de Dalí sur les affiches? De façon générale, je ne suis pas spécialement attirée par les peintures de Dalí. J’étais quelque peu craintive au sujet de la toile et du rôle qu’elle jouerait dans la pièce. Néanmoins, la crainte n’est pas garante de l’avenir. Le rideau se lève, un autre descend, et le rideau se lève de nouveau. Chut!!!! Ça commence.

La Verità. Photo par : Viviana Cangialosi

Dalí a rencontré Gala en 1929 et ils sont tombés amoureux fou l’un de l’autre. Ils se sont épousés quelques années plus tard, en 1932. Ce n’est que la mort qui les séparera alors qu’elle s’éteint en 1982. Elle est partout dans ses peintures, modèle et inspiration. Le spectacle est également une histoire de rencontres fortuites débutant avec Dalí qui rencontre Gala, Dalí et l’Amérique, Dalí et l’opéra, Tristan et Iseult, la toile et Daniele Finzi Pasca, et tous ces couples sur scènes, de par leurs gestes d’entrelacement qui s’approchent et se rapprochent, se supportent mutuellement, sur une barre, à l’intérieur d’une sphère, accrochés à une pyramide ou a même le sol.

La Verità. Photo par : Viviana Cangialosi

Les différents objets qui occupent la toile deviennent des éléments scénographiques, jamais inaperçus. L’ambiguïté sexuelle des figures et des corps nous accompagnent tout au long du spectacle, faisant fi de nos attentes face au genre des danseurs et danseuses. Les fleurs de pissenlits chatouillent le regard. Elles apparaissent dans la première partie, en arrière-fond d’un numéro où deux acrobates, suspendus à une pyramide de fer, s’enlacent, se frôlent. Le fond est complètement blanc, d’une lumière spectrale, qui maintient notre regard sur le contact corporel du couple. Une file de pissenlit entre en scène, par la droite, accompagnée d’un rhinocéros, leurs costumes argentés composés de petits miroirs qui nous réfléchissent. Ils ressortent, par la gauche, ils ont fait tableau. Après l’entracte, dans la deuxième partie, les pissenlits réapparaissent. Un champ de fleurs de pissenlits blancs. L’acrobate s’entortille sur un ruban rouge, d’inquiétantes poupées, animées et inanimée, se promènent et sortent de scène. Le rideau tombe, c’est de nouveau Tristan Fou. Est-ce le jour? Est-ce la nuit? Ne serait-ce pas plutôt un rêve? Le soleil se lève, le ciel c’est la mer.

La Verità. Photo par : Viviana Cangialosi

À la fin de la présentation, toute la salle frappait des mains, donnant le rythme à une ronde clinquante. Enfin, le public s’est progressivement levé pour une ovation, frappant encore des mains d’une rythmique entraînante. Ce numéro à saveur de French Cancan a fait tout un tabac. Tous vêtus d’une robe, qui, a bien y regarder, leur est singulière, ils tournaient, certains dans d’immenses cerceaux, d’autres autour de la scène. Dans le même décor que la première scène, les rideaux de scène, magnifiques, ainsi que cette fabuleuse tête de cheval suspendue dans les airs, le spectacle s’est conclu. Des plumes blanches du début à la frénésie finale, de belles images en tête, je suis rentrée chez moi heureuse de m’être plongé dans cet univers entre cirque et art.

Cirque
Montréal, 2012 © Mimmo Jodice

Mimmo Jodice, Villes Sublimes. Qui nous regarde?

Quel mois de décembre! Une fin de session qui s’éternise, j’ai à peine eu le temps de faire un saut au musée McCord. Je souhaitais, pour la première fois, mettre les pieds au Musée McCord et voir sa collection. D’une pierre deux coups, j’en ai profité pour donner un coup d’œil à l’exposition Villes Sublimes de Mimmo Jodice. Et vous, si le désir vous prend de voyager tout en restant à Montréal, l’exposition fait présence jusqu’au 10 mars 2013.

J’ai donné rendez-vous à mon partenaire de musée favori, un dimanche matin. Le musée était à peine murmurant. Plusieurs familles étaient présentes pour l’exposition ludique Jouets 3. Nous en avons profité pour faire un tour complet et contempler toutes les autres expositions. La fin du monde… en caricature, Marie-Claude Bouthillier|Familles, Montréal – Points de vue.

Nous étions là pour ces superbes photos que nous rencontrons souvent dans le métro. Paris et Venise, deux villes qui nous font rêver. Elles occupent une place importante dans notre imaginaire de voyage, et aussi dans notre imaginaire romantique. Sur place, il y a plus. Naples, Rome, Moscou, São Paolo, Tokyo, New York, Boston, Londres, Lisbonne et Berlin. De quoi ramener à la mémoire des images de ces nombreux voyages passés. La cerise, ce sont ces photos de Montréal. Mimmo Jodice, un des plus importants photographes italiens de sa génération, présente cette ville, notre ville, dans son rapport avec la lumière et le ciel. Les photos de Montréal ont été prises spécialement pour cette exposition.

Venise, 2011
Tirage jet d’encre aux pigments de carbone sur papier coton, 2012 © Mimmo Jodice

Montréal nous est dévoilée telle que nous la connaissons, et telle que nous ne l’avons jamais vue. La lumière est évanescente. Beaucoup parlent de l’intemporalité de ses photos, de sa recherche de la lumière du ciel et des édifices. Il dit qu’il ne choisit pas les villes, que les villes le choisissent. Quel lien entretient-il avec ces villes? Les photos sont effectivement sublimes, elles ne montrent pas le quotidien. Il n’y pas de figuration humaine, ou presque, certains lieux sont inévitablement habités mais ces présences restent fantomatiques.

Villes Sublimes, voilà un titre qui m’interpelle. Qu’est-ce que le sublime? Ce qui mérite l’admiration, qui est haut dans la hiérarchie des valeurs. C’est ce que mon Petit Robert dit. Il ajoute des mots-clés, beau, divin, élevé, éthéré, transcendant. Qu’ont-elles de sublimes ces photos? Elles parlent de notre rapport à ce qui nous entoure, à ces architectures et leur rapport à l’espace. Sur plusieurs photos, nous voyons de l’eau, non pas interprétée comme habituel miroir, mais comme quelque chose qui entoure, qui isole.

Dans cette exposition, on ne trouve pratiquement aucun texte. Seulement le nom des villes. Rien de plus. Ce qui laisse beaucoup de liberté au regard. Les photographies sont toutes en noir et blanc, toutes issues de l’argentique. Elles sont agencées selon un jeu de formes et de volumes qui porte à la contemplation. Le noir et blanc propose souvent une certaine nostalgie qui, elle, ne se retrouve pas dans cette série. La nostalgie parle du temps, et si ces photos sont bien intemporelles, il n’y pas lieu de l’évoquer. S’il existe une nostalgie, c’est la mienne. Plusieurs jours plus tard, les photographies se présentent encore à ma mémoire. Elles me font caresser du regard des profils de villes recouvertes de la dernière bordée de neige. Quelles photographies aurait-il prises de ce nouveau paysage urbain emmitouflé?

Musée Exposition
Petit-Bonhomme-en-papier-carbone_Julie_Vallee_Leger

Théâtre de papier où la lune a un rôle à jouer

Le Petit bonhomme en papier carbone, histoire noire et salissante, a été présenté sur les planches des Écuries du 16 au 18 novembre. Oeuvre écrite et mise en scène par Francis Monty, du Théâtre de la Pire Espèce. À la régie se trouve Mathieu Doyon. Tous les deux sont présents sur scène et nous offrent une représentation rêveuse, fluide et articulée. Certes, cela est déjà derrière nous. Néanmoins, rien ne vous empêche de participer au reste de la programmation des Coups de Théâtre, franchement belle.

J’ai eu le plaisir d’assister à la représentation de samedi. Et pas samedi soir. Plutôt en après-midi. Ma cousine m’accompagnait. C’est dans un état de songe, un peu avant de m’endormir, quelques nuits auparavant, qu’il m’est venu à l’esprit l’idée de lui demander d’y être avec moi. Peut-être parce qu’intuitivement je pressentais que cette pièce gagnait à être vue avec un membre de la famille. Pourquoi? Parce que c’est ce dont il est question. Un petit bonhomme, Éthienne, ingénieusement campé par le protagoniste principal, et toutes ses autres copies, cherche à se débarrasser de son père. Va-t-il le tuer, le faire tuer?

Le théâtre des Écuries se situe près du métro Fabre, ligne bleue. Première rangée, nous étions assises. À nos pieds, la scène. Sur celle-ci se trouvait une autre scène, plus petite, avec de jolis rideaux de papier. Une table plate, une surface lisse, avec une ligne pour indiquer où se termine la scène, jusqu’où porte la voix de sa mère : « Viens souper Éthienne ». Une musique de fond, alors même que nous entrions, indiquait que la pièce était commencée. Elle a continué avec nous, jusqu’à notre silence.

C’est un théâtre de la proximité où les petits objets nous deviennent si familiers. Un théâtre, plus petit, où nos yeux s’ouvrent, et aussi nos lèvres, parce qu’il faut bien laisser voir nos dents, notre sourire. J’étais excitée, j’avais hâte de voir et d’entendre la pièce. Des objets, des médiations, des mélanges de styles, entre l’album-photo, la bande dessinée, les marionnettes et j’en passe. Bref, un théâtre de papier où la lune a un rôle à jouer.

Entre un récit de l’origine et une série de flashback, le réseau d’intrications, la toile d’araignée des sentiments et émotions, trop souvent tourbillonnaire nous fait… quoi? Ressentir les questionnements du jeune garçon, de tout enfant? Quels questionnements? Ils sont tous étalés devant nous. Les plus existentiels sont laissés de côté, peut-être parce qu’ils ne possèdent pas de réponse. C’est la belle réussite de cette pièce, la narration nous montre les recoins, sans issus, donc impraticables, de la réflexion d’un enfant sur ses parents. Elle désamorce les réflexions «en spirales» et réunit ce qui aurait dû rester irréconciliable. Ce qui parfois est laissé au spectateur est ici résolu. Probablement le signe d’une résolution plus large et personnelle.

Le texte est intelligent, poétique. La mise en récit à l’aide des objets est ingénieuse, fluide. Une mise en scène réussie, superbement interprétée par Francis Monty et son acolyte à la régie, Mathieu Doyon. Rien ne me permet de douter du reste de la programmation du Festival international jeune public, Coups de Théâtre, qui se tient du 14 au 25 novembre 2012 dans plusieurs salles de Montréal. Il ne reste que quelques jours, jeter un coup œil à la pièce Histoires pour faire des cauchemars, le 20 et le 21 novembre, à la maison de la culture du Plateau Mont-Royal, et Les mains de mon père, le 20 et le 21 novembre, aux Écuries.

Jeunesse
Les falaises à Étretat_Claude Monet

Ballade chez les Impressionnistes

Depuis le 13 octobre 2012, le Musée des Beaux Arts de Montréal présente l’exposition « Une histoire de l’impressionnisme », plus communément rendu par le « Il était une fois l’impressionnisme » des panneaux publicitaires du métro de Montréal. L’exposition se terminera le 20 janvier 2013. Oui! Oui! Après Noël. Vous avez donc encore plusieurs semaines devant vous pour aller faire votre visite.

Le musée profite de l’heureuse présence en ville de la collection du Sterling and Francine Clark Art Institute et nous présente un parcours de l’impressionnisme. L’exposition s’articule autour de la collection personnelle de « Mr. Anonymous », Robert Sterling Clark, héritier de la compagnie des machines à coudre Singer. L’organisation se veut quelque peu pédagogique, l’accrochage est généreux, l’atmosphère est chaleureuse. Vous ne connaissez rien des impressionnistes? Voilà votre chance! Sinon, vous êtes devant l’opportunité d’augmenter votre répertoire personnel. Ces grands peintres sont trop souvent connus pour un répertoire restreint et métonymique.

Une loge au théâtre (Au concert) par Pierre-Auguste Renoir
Limoges 1841 – Cagnes-sur-Mer, 1919.
© Sterling and Francine Clark Art Institute, Williamstown, Massachusetts, USA
(Photo by Michael Agee)

Dimanche matin, 10 h, j’attends un ami qui m’accompagnera. Lui aussi en a vu d’autres des toiles impressionnistes. Mais nous ne les avons jamais toutes vues. C’est qu’ils en ont peint des tableaux les impressionnistes. La rapidité d’exécution le permettait. À titre d’échelle de grandeur, Les falaises à Étretat, peint en 1885,  est l’un des 50 tableaux qu’a peints Monet entre octobre et décembre… c’est pour dire. Il y a beaucoup de Renoir, mais regardez bien, dans les coins ou sur votre droite, vous trouverez d’autres peintres. Berthe Morisot, et ses Dahlias, peint en 1876, par exemple.

Nous sommes entrés par les grandes portes du pavillon principal (rarement ouvertes au public). Tout un honneur. La collection se trouve dans le pavillon Michal et Renata Hornstein, c’est-à-dire le pavillon original de l’emplacement actuel du Musée. Nous montons le grand escalier de marbre et débutons notre balade. De vieilles pièces possédant encore d’immenses moulures dont les lumières, tamisées, nous enveloppent.

Petite danseuse de quatorze ans par Edgar Degas
Paris 1834 – Paris 1917
© Sterling and Francine Clark Art Institute, Williamstown, Massachusetts, USA
(Photo by Michael Agee)

Dans la première salle, dans un coin, le premier à gauche, il y a un tableau très doux. La lumière provenant de la fenêtre illumine ce qu’ils regardent, mais nous ne pouvons le voir. Ce sont des Amateurs d’estampes, peint par Honoré Daumier. La seconde salle, installe le ton, c’est la salle la plus impressionniste, au sens où il est coutume de connaître le groupe. Encore ici, allez dans les coins, voyez ce superbe Sisley, Les bords de la Seine à By, dont les branches rythment le mouvement et nous rappelle le vent. La troisième salle est la plus populaire. Vous allez y voir cette Petite danseuse de quatorze ans, par Edgar Degas. Scandaleuse, il y a de cela cent ans. Elle est exceptionnellement prêtée au Musée. Prenez la visite guidée, si cela vous plaît, le résultat en sera plus interactif. Enfin, la dernière salle met en parallèle les goûts éclectiques du collectionneur. Des toiles impressionnistes côtoie de la peinture académique : de jolies baigneuses, des paysages italiens, des scènes de genre et de l’orientalisme. Détournez votre regard de ce Charmeur de serpent, peint par Jean-Léon Gérôme, dont le bleu de l’arrière-plan captive vos yeux. Oui! Oui! Regardez à gauche, Gauguin, Toulouse-Lautrec et Bonnard. Quatre petits tableaux, sur un petit mur qui vous indique la sortie. Les quatre pièces les plus « inusités » de la collection. Mais quel visage cette Carmen!

Charmeur de serpents par Jean-Léon Gérôme
Vers 1879
© The Sterling and Francine Clark Art Institute, Williamstown, Massachusetts, USA

De l’autre côté, dans les nouveaux locaux, vous avez également la chance de pouvoir ajouter à cette exposition quelques tableaux appartenant au Musée et peint par Monet et Sisley. Et comme nous sortions, et que c’était dimanche, journée sacrée, et que tous les deux n’avions pas encore visité la nouvelle aile du musée où se trouve l’art québécois et canadien, nous nous sommes permis une petite gâterie. Osez.

Musée Exposition
In the Cold Edge(2010)_Biggs_MAC

Vues d’une fenêtre… sur l’Arctique

Du 4 octobre 2012 au 6 janvier 2013, le Musée d’art contemporain de Montréal présente deux expositions aux thématiques distinctes. La première est un bilan critique de l’œuvre de Pierre Dorion, artiste peintre québécois et s’articule autour de Chambres avec vues, une exposition présentée en 1999 dans un appartement vide donnant sur le Parc Lafontaine à Montréal. La seconde, de l’artiste brooklynoise Janet Biggs, présente 4 œuvres vidéographiques réalisées entre 2010 et 2012 dans des paysages extrêmes et des situations limitrophes.

Dans la première salle se trouve des toiles représentant des intérieurs fournies, une invitation à visiter les plus petites salles qui se trouvent à droite. Plus intimistes, la lumière diffuse éclaire des tableaux évoquant des souvenirs, parcelles de lieu déjà visités. Débute les portes, les fenêtres, les ouvertures, vues de l’intérieur ou de l’extérieur. Une série d’objets quotidiens agencés. La mise en espace de ce qui nous entoure, de ce que nous voyons, ou de ce que nous ne voyons plus, tous les jours. Les salles s’ouvrent, les toiles s’organisent en triptyques, et elles se dépouillent. L’exposition a été conceptualisée autour de la pratique actuelle du peintre. Elle matérialise la problématique de l’installation et de l’accrochage qu’exploite l’artiste.

Cette problématique est rendue à travers le choix de la disposition des œuvres dans leurs rapports à la conception des salles qui reçoivent l’exposition. L’agencement des toiles avec le plan des salles, des portes et des passages nous porte vers le contenu de l’œuvre. Les plans larges de villes et de fenêtres progressivement se minimalisent, la thématique se resserre autour du cadrage pour littéralement nous le dévoiler. Une des dernières salles, composée d’agencement de toiles (des polyptyques) conçues pour cette exposition, fait disparaître le cadrage dans un jeu synoptique hypnotisant.

Vestibule (Chambres avec vues) 2000, Pierre Dorion. Photo : Musée d’art contemporain de Montréal.

Enfin, la dernière salle, légèrement circulaire, cache derrière le rideau de velours noir  un écran sur lequel est projeté le vidéo A Step on the Sun (2012) de Janet Biggs. L’artiste s’est rendue en Indonésie où elle a suivit un mineur lors de sa routine quotidienne. Il travaille sur les flancs d’un volcan, toujours en activité, à récolter des pierres, cristaux de souffre, d’un jaune-orange fascinant qui tranche avec  la morosité du sol. Des plans se prolongent sur un lac turquoise lui aussi contrastant avec l’environnement hautement toxique et décoloré du volcan. La couleur de ce lac est également le résultat de la présence du souffre, la même substance qui oblige la présence du travailleur.

A Step on the Sun (2012) par Janet Biggs. Photo : Musée d’art contemporain de Montréal.

Une porte nous mène vers d’autres êtres solitaires, une mineuse de charbon, Brightness all Around (2011), et un explorateur de l’Arctique, Fade to White (2010). Une touche documentaire, certes, mais l’œuvre ne se situe pas à l’intérieur de cette configuration. L’alternance des plans suggère plutôt une mise en poésie, articulée entre l’image et le son. Les différents fils conducteurs de chacune des vidéos, la lumière et l’écho sur les parois, nous transportent vers des lieux de solitudes. L’étrange beauté des paysages naturels contraste avec la dureté de ces formes d’existence. Enfin, l’exposition se termine, ou débute, selon l’entrée, par In the Cold Edge (2010), qui fait partie de The Artic Trilogy.

C’est dans le cadre du projet Montréal/Brooklyn, séries de rencontres et d’échanges culturelles entre deux capitales de l’art contemporain, que s’inscrit la présence de Janet Biggs. Elle est accompagnée de l’artiste montréalaise Aude Moreau qui présente une nouvelle œuvre vidéo, Reconstruction, un magnétique travelling de l’île de Manhattan. Ces deux artistes présenteront, du 12 janvier au 23 février 2013 à Brooklyn, de nouvelles œuvres spécialement conceptualisées pour l’évènement.

Reconstruction (2012) par Aude Moreau. Photo : Musée d’arts contemporain de Montréal.

Les deux expositions sont distinctes par leurs thématiques et par leurs médiums mais le résultat est fluide, et nous amène dans un mouvement de contemplation intérieure. Et c’est l’état dans lequel nous sommes. L’intimité des espaces de Pierre Dorion et la proximité de lieux et des personnes où nous transporte Janet Biggs, nous sont normalement inaccessibles. Alors que tout semble éloigner ces deux expositions, elles sont intimement liées en ce qu’elles nous font traverser des espaces qui sont aussi les nôtres. Transi, nous regardons ce lent travelling qui nous mènera vers la sortie du musée, et à l’intérieur de la ville.

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