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Entrevue avec Guillaume Corbeil : Tu iras la chercher

Une femme part pour Prague comme un coup de vent à la recherche de son identité. Elle nous entraine dans sa quête qui deviendra également la nôtre. Tu iras la chercher est la première mise en scène de Sophie Cadieux, avec un texte signé par Guillaume Corbeil, et interprété par Marie-France Lambert.

Étant lui à Montréal, et moi à Toronto, une conversation téléphonique s’impose. Ce «lui» dont il est question est le dramaturge Guillaume Corbeil, sorti de l’École nationale de théâtre du Canada il y a tout juste quatre ans, mais dont les textes portant sur une fine analyse de la représentation de soi lui vaut une première participation internationale au Festival TransAmérique, qui bat présentement son plein. On fait rapidement des tests de sons ensemble, au cas où hauts-parleurs et enregistreur ne feraient pas bon ménage. Je lui demande à la va-vite de me dire sa couleur préférée (!), et un long silence s’en suit. « Ma couleur préférée, j’imagine que c’est le bleu marin », répond-il à cette question, la seule pour laquelle il n’est pas préparé. Ce qui marque tout d’abord, c’est l’humilité dans sa voix, comme un ami qu’on connait bien et qui n’a rien à nous prouver. Pourtant Guillaume Corbeil n’en est pas à ses premiers balbutiements dans le monde du théâtre, et il peut agrémenter son faux foyer de plusieurs prix de renom, tels que le prix Michel Tremblay en 2013 pour sa pièce Cinq visages pour Camille Brunelle, premier texte de sa trilogie portant sur les individus et leur représentation d’eux-mêmes. Le second volet, Tu iras la chercher, vaut également une nomination à sa metteur en scène, Sophie Cadieux, au Prix de la critique 2013-2014. Justement, c’est dans le cadre de cette seconde pièce que nous échangeons, en passant du coq à l’âne, sur le repositionnement du théâtre québécois jusqu’au film Interstellar.

Crédit photo : Caroline Laberge

Crédit photo : Caroline Laberge

 

Tu iras la chercher est le second ouvrage d’une trilogie portant sur l’image de soi. Qu’est-ce qui le distingue des deux autres?

Dans Cinq visages pour Camille Brunelle, ce sont les personnages qui construisent leur image et qui essaient de nous l’imposer à nous, spectateurs, en la façonnant à mesure que le spectacle avance. Dans Tu iras la chercher, c’est quelqu’un qui poursuit son image, qui a l’impression qu’elle lui échappe. Elle vit dans un monde d’images, et elle a l’impression de ne pas être à la hauteur. Contrairement à dans Cinq visages où les personnages la construisaient avec confiance, le personnage de cette pièce a toujours l’impression d’être en dessous de celle-ci et, donc, essaie de la rattraper (d’où le titre Tu iras la chercher), pour enfin l’embrasser et correspondre à qui elle voudrait être. Dans Unités modèles, qui va être dans un an au Théâtre d’Aujourd’hui, ce sont les personnages – des vendeurs – qui se font imposer une image, qui essayent de la faire exister et de l’imposer aussi au public. Ce sont trois pièces qui prennent la question d’un monde de l’image par une prise différente.

Penses-tu que l’Homme est amené à jouer à tout moment de sa vie un rôle qu’il n’a pas choisi?

On est dans Shakespeare complètement, et j’ai l’impression que c’est encore plus vrai dans le monde d’aujourd’hui où on est confronté sans arrêt à des images, que ce soit la publicité (dans Unités modèles, je joue avec les codes de la publicité), que ce soit par le cinéma où on nous montre des êtres humains qui ont des destins plus grands que nature, qui vivent des moments plus grands que nature. Et donc, j’ai l’impression qu’on sent toujours le réel comme quelque chose de brouillon, d’insaisissable et de multiple. On essaie de penser avec les codes de l’image en vivant des scènes où on se voit comme un personnage. Je pense que ce n’est pas pour rien s’il y a eu une telle fascination quand on a commencé à mettre des caméras sur les téléphones. Tout à coup, enfin, on peut être des images, on peut se voir dans un écran et, donc, contrôler de quoi on a l’air. J’ai l’impression que cela a dû toujours être là, mais que ça s’est exacerbé avec le monde dans lequel on vit.

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Pourquoi avoir choisi un monologue alors que le texte est à la deuxième personne du singulier?

Ce texte est une sorte de suite d’accidents, mais en même temps pas exactement. Je voulais écrire un monologue, je l’ai commencé à la première personne et, rapidement, il y a eu cette idée de poursuite qui s’est imposée. Et puis, il est arrivé cette idée de mettre le spectateur dans la même position de poursuivre son image en se faisant raconter l’histoire. Au début, j’ai ouvert un fichier Word parallèlement, pour voir qu’est-ce que ça donnerait si je l’essayais, et cette idée a été le déclencheur de plein de trucs qui ont amené le texte là où il est rendu maintenant. Évidemment, quand on commence à écrire, pour moi du moins, je n’ai pas un plan et il me reste juste à le réaliser! Par tâtonnement, par découvertes, par essais, tout à coup, il y a une cohérence qui se construit.

Il y a donc une forte relation entre le public et le protagoniste?

On pose la question de qui parle, en fait. C’est quelqu’un qui raconte à la deuxième personne, donc sur scène on se retrouve avec une sorte de guide qui nous fait vivre l’histoire. En même temps, elle aussi, elle est en train de vivre ça dans le texte et elle est la personne dont il est question, alors ça finit par résonner à l’intérieur d’elle!

Tu travailles avec Sophie Cadieux sur cette pièce depuis déjà quelques temps et quelques représentations, votre relation artistique a-t-elle évoluée?

Oui, complètement! On l’a découverte dans ce projet parce qu’au départ on avait fait une mise en lecture à l’Espace Go où on explorait les lieux non-théâtraux d’un théâtre. Donc, il y avait quatre actrices qui jouaient dans l’Espace Go ; partout, mais pas sur scène. Au début, je lui avais fait lire ce texte et elle l’aimait bien, elle me renvoyait la balle et me questionnait. Après cette première étape de travail, on a décidé de continuer à travailler sur le texte car, en plus, c’est un texte qui s’inscrivait bien dans sa résidence qui portait sur le thème de « À quoi je corresponds ? ». On a refait une autre lecture ensuite, dans un festival international de littérature. Le texte a évolué entre les deux fois. Puis, on a décidé d’en faire un spectacle avec une production, et le texte a encore évolué. Donc, elle a été une interlocutrice de premier ordre dans l’écriture de ce texte, surtout dans sa réécriture. Avec tout ça, évidemment, on est resté très près, et il y a d’autres projets qu’on compte faire ensemble. Cela a été une super belle relation qui a évolué, parce qu’elle devenait de plus en plus familière avec le texte. Ça a été très précieux!

Est-ce que ta participation au Festival TransAmérique apporte certains avantages ou certaines rencontres?

J’ai bien hâte de voir! Évidemment, je me sens privilégié et honoré d’être là. Maintenant que je fais partie du festival, on dirait que, tout à coup, je vais pouvoir parler avec les artistes, au-delà d’être un simple spectateur. J’ai très hâte de rencontrer d’autres artistes de spectacles que j’aurai vus. D’autres parts, il y a une école secondaire et un cegep qui font un circuit FTA, et ils ont des ateliers avec des gens du festival. Je vais donner un atelier de deux heures aux deux groupes. Cela va être aussi une occasion de rencontrer des jeunes super curieux qui deviennent des festivaliers et qui iront voir beaucoup de spectacles. Donc, j’imagine que ça va être très intéressants!

Est-ce que tu as l’impression que le théâtre s’ouvre aux jeunes, justement?

Peut-être que c’est juste parce que je suis dedans et que ça a toujours été de même, mais j’ai l’impression que le théâtre, québécois du moins, est vraiment en train de se repositionner. Je pense à ce que Sylvain Bélanger fait avec le [Centre du] Théâtre d’Aujourd’hui en ce moment. À sa première saison, je me demandais à qui il allait parler à part les gens qui sont déjà dans le théâtre, et qui ne payent pas leur billet. Finalement, les gens suivent, et il y a vraiment un engouement sur les questions politiques que cela soulève. On est passé d’un art qui était un peu bourgeois à un art qui est plus social, plus politique, et qui essaie d’être au cœur de la cité. Et je pense que nécessairement c’est cela qui parle aux jeunes. Quand j’étais jeune, j’avais l’impression que le théâtre était pour les adultes et qu’ils allaient voir leur truc esthétique et bourgeois. Finalement, c’est un art beaucoup plus accessible, autant pour les créateurs que pour les spectateurs. Ça fait quatre ans que je suis sorti de l’école et, peut-être que parce que je suis à l’intérieur, je vois l’effort qu’on fait pour essayer de rejoindre les jeunes.

 

Coup de cœur d’artiste

Une personne dans le milieu culturel montréalais qui t’a étonné récemment?

Je vais dire les gens de Dear Criminals qui font de la musique. Dernièrement, ils ont fait un clip en deux parties avec de la danse, fait par Catherine Gaudet et Jérémie Niel. Je trouve super cette rencontre-là!

Une pièce que tu ne vas sûrement pas manquer cette année?

Le Tartuffe au Festival TransAmériques, j’ai très hâte de le voir! C’est fait par des Allemands qui ont repris Molière, et ça a l’air bien le fun!

Un lieu de Montréal qui ne cesse de te charmer?

La rue Clark. Chaque fois que je suis dessus, je suis content!

Un film que tu irais voir au cinéma deux fois plutôt qu’une?

J’hésite entre plusieurs… Interstellar ou Mad Max! Je vais dire les deux!

Est-ce qu’on a oublié quelque chose?

Non, on a même parlé d’Unités modèles. C’est bien de montrer tranquillement que ces trois pièces se parlent les unes aux autres.

Est-ce que tu es maintenant sûr que le bleu marine est ta couleur préférée?

En fait, tout le reste de ce que j’ai dit n’est pas très important tant que cette idée-là soit au cœur de ton texte!

Tu iras la chercher aura six représentations dans le cadre du Festival TransAmerique, du 25 au 30 mai, à l’Espace Go.

 

 

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Blogueur

Je me nourris de beaucoup de livres, de pièces de théâtre, d’expositions et d’expériences culinaires. Je m’abreuve de Klapisch, Nothomb, Chloé, Stromae, Le...