Les femmes, Vaugelas et le toupet de Carl Béchard
Bien qu’on aime assister au rayonnement international des artistes de chez nous, on est toujours heureux de les voir rentrer à la maison. Ainsi, après un immense succès en Provence cet été, la troupe de Denis Marleau débarque finalement à Montréal pour nous présenter Les Femmes Savantes de Molière, et force est de constater que la magie opère autant au TNM qu’au château de Grignan.
Bien sûr, le TNM n’a rien de l’ancienne résidence de Madame de Sévigné, et nul doute que voir la pièce en plein air dans un décor aussi somptueux ajoutait au charme. N’empêche, l’illusion qu’offre la version québécoise de la production suffit amplement à nous plonger dans un univers royal. On se retrouve donc dans la cour intérieure d’une probable résidence d’été, où transats et bassin d’eau rappellent les vacances, et où les projections d’images du château et de riches draperies amplifient l’opulence. Ce n’est cependant pas le décor qui occupe le premier plan ici, mais bien le langage, autant celui de Molière que celui de Marleau. En fait, le metteur en scène a si bien compris les nuances du maître de la comédie qu’on pourrait parler d’un seul langage, tant la clarté du propos est magistrale. L’alexandrin n’est pas ici un obstacle à la compréhension, contrairement à tant d’autres productions de classiques. On imagine aisément tout le travail de compréhension de texte derrière ces Femmes Savantes, et l’intelligence du regard de Denis Marleau se sent à chaque réplique, ce qui nous permet de savourer pleinement les jeux de langue de l’auteur.
Transposée dans l’univers des années 1950 alors que la pièce a été originellement créée à la fin du 17e siècle, la mise en scène se nourrit de ces deux époques. Ainsi, les femmes savantes encore un peu ridicules de Molière se retrouvent dans un univers où le féminisme, toujours muselé, préparait tranquillement sa révolution. Les costumes années 50 de Ginette Noiseux sont tout simplement magnifiques, et on se surprend à croire aux amours d’un Clitandre en jeans et aux cheveux gominés, véritable réincarnation de Dany Zuko dans Grease.
Denis Marleau a su s’entourer d’une équipe d’excellents comédiens, qui manient habilement l’alexandrin aussi bien que la comédie. C’est un pur délice de voir Sylvie Léonard en Bélise, « matante » un peu pompette qui s’imagine une horde de prétendants à ses pieds, tout comme on passe vite par-dessus la fausse bedaine d’Henri Chassé en Chrysale tant il est charmant en mari soumis et poltron. Christiane Pasquier est magnifique de retenue et de candeur dans le rôle de la mère castratrice, pour qui le savoir passe par l’étude de la philosophie et de la poésie. En plus de lire Vaugelas, ces femmes savantes se laissent embobiner par Trissotin, poète énergumène sans talent qui se balade en Vespa. En versificateur-charlatan, Carl Béchard cabotine un peu, et on pourrait presque le comparer à un Marc Labrèche sur l’acide, avec sa couette de cheveux démesurée et ses nombreuses « steppettes », mais il fait rire le public de bon cœur, et en ce sens, le pari est gagné.
Si le toupet de Carl Béchard peut parfois distraire, on reste complètement captivé par les vers de Molière. Quel prophète, quand même, quand on pense que la pièce a été créée en 1672 et qu’aujourd’hui, les femmes occupent la majorité des sièges dans les universités et que l’institution du mariage est en déclin. Pour sa première rencontre avec Molière, Denis Marleau a su rendre vivante la pensée de l’auteur, en soulignant toutes ses subtilités. Avec une mise en scène pleine de raffinement et une distribution d’exception, Les Femmes Savantes provoque des éclats de rire lucides et pousse immanquablement à réfléchir sur la place accordée aux femmes dans la société. On en ressort avec la rate dilatée, certes, mais on a aussi la tête pleine et l’envie irrépressible d’en discuter, encore et encore.
Jusqu’au 27 octobre 2012 avec supplémentaire le 14 octobre à 15h, au Théâtre du Nouveau Monde
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