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Genesis Breyer P-Orridge : Amour brut

Elle était magnifique, toute en douceur et en force à la fois, samedi au Cabaret du Mile-End. Elle est montée sur scène incognito pendant que les gens s’installaient, pour jouer un peu au piano, comme ça, pour l’ambiance. Puis, entourée de ses comparses Bryin Dall et Edley O’Dowd, elle s’est livrée à nous pendant une heure trente, un des plus longs spectacles qu’elle ait donné aux dires de D.Kimm, et même qu’après avoir refusé un rappel, alors que la maître de cérémonie faisait son discours de fin de soirée, elle a décidé de revenir faire une dernière pièce au piano. À entendre parler ceux qui l’ont côtoyée, Genesis Breyer P-Orridge s’ouvre et se ferme comme une huître, teste ceux qui l’approchent et tourne le dos facilement. Mais ce qu’on a vu samedi, c’était une Genesis complètement disponible, de laquelle émanait un amour infini, un honneur à cueillir les bras ouverts.

Genesis Breyer P-Orridge s’est présentée devant nous en sa qualité d’être humain, sensible, celui dont les réflexions et les expériences ont créé le personnage dérangeant et sexuellement explicite qu’on a tendance à voir par dessus tout. Pendant une heure trente, elle a évoqué les douleurs, les vertiges et les désaveux qui sous-tendent son expression artistique. Elle a confessé comment sa pandrogynie au quotidien n’est pas qu’un jeu. «I’m a monkey! I’m a ritual monkey», grimaçait-elle en rappelant le regard qu’on pose trop souvent sur elle, «but I’m so filled with love!» Tournés encore et encore dans sa voix franche et triste, comme une liturgie, ses mots devenaient lancinants, remplissaient la boîte crânienne, et même si une phrase pouvait durer quinze minutes, on ne voulait pas que ça arrête. On a retenu notre souffle lorsqu’elle a dessiné de ses mots la grâce de son amoureuse, Lady Jaye. On a grincé des dents lorsqu’elle a parlé de son enfance. «Easing The Pain Of Living», répétait-elle en citant ses mentors, Jack Kerouac, William Bourroughs, Bryon Gysin. Parfaitement en symbiose avec elle, ses musiciens la suivaient, dans les moments plus rudes avec des éclats de guitare, dans ses états altérés par des électroniques obsédants et des tambours japonais.

Et malgré tout, par dessus tout, ce qui est resté dans les esprits, c’est cette joie de vivre, ces regards avec ses musiciens, cette faculté de s’amuser avec n’importe quoi. On a embarqué avec elle pendant tout ce temps, submergés de l’honneur de recevoir cette artiste entière. Car comme elle le dit aussi, «Flowering Pain Give Space».

La balade amoureuse

Le lendemain, le Festival du nouveau cinéma et le festival Phénomena présentaient en première montréalaise le film de la cinéaste française Marie Losier sur l’histoire d’amour entre Genesis P-Orridge et Lady Jaye Breyer. Consummées de passion, elles ont entrepris, plutôt que de faire un enfant, de créer cette nouvelle personne avec leurs propres corps.  À force de coupes chirurgicales, elles ont réalisé qu’elles étaient en train d’intégrer des idées de Williams Burroughs dans leur œuvre d’art grandeur nature. «La pandrogynie est un art de survie», dira Genesis, tout en arborant fièrement les implants mammaires qu’elle s’est fait poser pour la St-Valentin en même temps que son amoureuse.

Impossible de ne pas être ébahi par l’incroyable harmonie dont on est témoin et par la fortune de leur rencontre. Avant de se connaître, les deux artistes poursuivaient une même croisade contre le dictat de la société envers ce que l’homme ou la femme est censé représenter. On apprendra à connaître Lady Jaye, squatteuse depuis ses 14 ans, dominatrice, infirmière et artiste, dont les performances très dures et très violentes s’insurgent contre les stéréotypes féminins. Dans un touchant tableau du film, Genesis nous présente une photo d’elle / de lui à sept ans : «Voici Neil Edward Megson. C’est un garçon». Puis, elle baisse le cadre pour se montrer tel qu’elle est aujourd’hui. «Et voici Genesis, et elle n’a aucune idée de ce qu’elle est»!

L’art de Marie Losier est, oserais-je dire, parfait. Présente pendant huit ans dans le quotidien de Genesis et Lady Jaye, elle a filmé des tonnes et des tonnes de bobines de trois minutes sans son, recollé images et sons, mot par mot, et créé un document d’une poésie sans pareille. Comme un flash de diapositives qui déroulent, les images des deux amoureux(ses) sautillent, jouent aux auto-tamponeuses, et sont entrecoupées d’images de Genesis Breyer P-Orridge au naturel, celle qui s’amuse comme une folle à faire le poisson ou à jouer avec son reflet.

Peu intéressée par les clichés du rock and roll, Marie Losier évite de s’étendre sur le passé de Genesis et sur les années Throbbing Gristle. Elle aura tout de même la chance de plonger dans ses archives juste avant que le Tate Modern Museum les rachète toutes (ironie du sort, c’est l’exposition «Pornography» que Genesis y avait présenté, qui lui a valu d’être expatriée de son pays). Marie Losier demeure aussi admirablement discrète sur les circonstances entourant le décès de Lady Jaye, nous laissant avec l’idée que l’histoire est presque trop clichée pour être réelle. Aujourd’hui, Genesis parle d’elle au «nous» plus souvent qu’au «je», et on n’a aucune misère à croire que Lady Jaye fait réellement partie d’elle.

The Ballad of Genesis and Lady Jaye est présenté au cinéma Excentris jusqu’au 1er novembre.

En complément, la galerie La Centrale propose jusqu’au 28 octobre une exposition de collages de Genesis Breyer P-Orridge .

Bande-annonce du film :

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« Dans chaque humain, l’art finira par trouver le chemin qui lui est ouvert, même si pour cela il devra faire des pieds et des mains et déjouer les cellules ...