Festival Phénomena : Un laboratoire du merveilleux
D.Kimm est allergique au statut quo. Ça brûle la peau quand on la rencontre. Femme de parole et de mots, femme de verbes et de gestes, elle est incapable de regarder le temps passer sans le chatouiller du bout du doigt et le tremper dans une pellicule de plumes et de dentelles. On peut affirmer sans trop se risquer qu’avec sa compagnie Les Filles électriques, organisatrice du Festival Voix d’Amériques depuis 2002, la créatrice montréalaise est un maillon principal de la scène spoken word montréalaise.
Mais après 10 ans, D. Kimm avait besoin de faire fondre les frontières, de laisser les mondes des possibles s’étirer un peu. C’est ainsi que Voix d’Amériques devient Phénomena, galvaniseur d’«événements intrigants et poétiques», laboratoire du merveilleux : «Nous adorons les inventeurs, les patenteux, les artisans, ceux qui ont les mains dedans, marionnettistes, travestis, inventeurs, acteurs-auteurs, danseurs-performeurs, outsiders, intervenants», explique le programme. «Il y a la poésie des poètes, que nous avons présentée durant 10 ans avec le Festival Voix d’Amériques et nous continuerons de le faire. Il y a aussi la poésie des lieux, des situations, du corps en mouvement, des images, des projections, des installations extérieures, de la musique ou du silence.»
Et on n’a pas de misère à déjà s’y plonger. Le festival n’est même pas commencé qu’il porte en lui une ambiance de film muet et de cabaret détraqué, par un travail de mise en scène qui transpire de partout : le programme, le site, les vidéos promo, l’installation dans la vitrine des bureaux et les extraits de spectacle qu’on a eu la chance de visionner pendant la rencontre, et qui nous permettent d’avancer, que la soirée «Les phénomènes inexpliqués» s’annonce être d’une qualité artisanale et poétique époustouflante.
Bref, cessons les louanges et posons un regard sur la programmation. D’abord, venue incroyable et rare s’il en est, Phénomena et le Festival du nouveau cinéma invitent Genesis Breyer P-Orridge, véritable légende dérangeante de l’avant-garde, premier citoyen britannique condamné à l’exil depuis un siècle, fondateur de Psychic TV et de COUM Transmissions devenu Throbbing Gristle, artiste décidément «dédié à l’exigence de son art» (dixit D.Kimm), au point de modifier son propre corps pour fusionner son existence avec celle de son amoureuse Lady Jane Breyer, créant un personnage pandrogyne à force de chirurgie esthétique, de thérapie hormonale et de travestisme. «J’aime les gens qui sont «trop», reconnaît D.Kimm. Trop extravagants, trop enthousiastes, trop expressifs. On vit dans une époque extrêmement «stiff» et leur présence me fait vraiment du bien.» Genesis Breyer P-Orridge sera à Montréal pour la première fois depuis 26 ans, le 20 octobre avec son groupe de spoken word Thee Majesty et le lendemain pour présenter le magnifique film de Marie Losier «The Ballad of Genesis and Lady Jane». Une exposition lui est également dédiée à la galerie La Centrale.
Autre spectacle intrigant, le Flying Words Project, un spectacle de poésie en anglais et en langue des signes américaine. «Il y a une forme de poésie particulière qui émerge des langues des signes, et ce langage nous apporte une ouverture sur une communauté qu’on connaît très mal, explique D. Kimm. Pour moi c’est aussi très intéressant de travailler avec eux. C’est un défi de trouver les bons termes à employer pour s’exprimer correctement…»
Fidèle aux événements classiques du FVA, Phénomena perpétue le fameux combat contre la langue de bois, tribune à la prise de parole audacieuse, ainsi que les micros ouverts gratuits à la Casa Del Popolo, animés musicalement par Guido Del Fabbro et Michel F. Côté.
Deux autres séries de performances sont présentées totalement gratuitement. À 17 h, le Divan Orange accueillera entre autres Jef Barbara, Teen Sleuth, l’Opéra FOE et Déverbération. À 22 h, la Casa Del Popolo met la table pour les shifts de nuit avec des performances de Jacques Poulin-Denis, Jonathan Parant, Jacqueline Van De Geer et Chad Dembski.
Hors des murs, plusieurs autres instants de poésie. La danseuse Carol Prieur réagira à la construction sociale de la femme à travers une histoire de transformation psychologique et physique qui s’annonce d’une grande intensité. Les Ville-Laines – qui sont connues pour tricoter des couvertures aux poussettes et aux poteaux de Montréal – habilleront le mobilier urbain de dentelle et de velours et le collectif Pourquoi jamais envahira quotidiennement de stationnement de la Sala Rossa à 19 h 30 avec un questionnement sur la disparition inexpliquée de la première illusionniste féminine.
Bref, du 19 au 26 octobre 2012, ouvrez l’œil et risquez la poésie. «Nous laissons le méga à ceux qui en ont besoin et choisissons le petit, l’humain, le délicat, le secret, l’intrigant, le dérangeant», nous promet Phénomema.

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