On the Road : une adaptation

En dressant le portrait de la génération d’après-guerre qu’on appellera la Beat, On the Road de Jack Kerouac a par la suite marqué toutes celles qui ont suivi, jusqu’à aujourd’hui. C’est même à l’auteur qu’on doit le terme Beat parmi lequel les spectres d’Allen Ginsberg, de Neal Cassady et de William Burroughs planent toujours. La dernière adaptation cinématographique est le plus récent indice de cette fascination pour une jeunesse désinvolte, mais humaine; pour la route symbole de mouvement et d’américanité; et pour les expériences qu’offrent le jazz, la poésie et la drogue. C’est animés de tout cela que le narrateur dénommé Sal, Dean et Marylou, parcourent les soubresauts de leur vie : « It was three children on the earth trying to decide something in the night and having all the weight of past centuries ballooning in the dark before them. » (p. 118). Et contre le poids du monde, les personnages partent en quête de sens et d’affiliation profonde avec le monde et ceux qui l’habitent. À la question existentielle de l’existence, ils opposent leur vie et tout ce qui les emporte.

Tout au long du roman, l’évasion comme réflexe devant la répétition de l’histoire reste constamment en filigrane. La définition elle-même de Beat tend vers la dénudation totale, physique et mentale, la crudité et la spontanéité des relations avec les instances du monde, celles qui suivent une surutilisation du corps et de l’esprit. Leur corps est jeune, mais leur esprit est déjà usé. La génération rappelle, mais ne recrée pas vraiment celle du Dada, qui prenait le chemin de l’absurde et du surréalisme, ou même la génération perdue des années 1920. Contre l’adversité que l’histoire s’évertue à revivre en cycle, une partie de sa jeunesse, « abattue », lui répond par le mouvement et l’expérimentation propre à une constante exploration et une recherche de réponses : « We were all delighted, we all realized we were leaving confusion and nonsense behind and performing our one and noble function of the time, move » (p. 119). Et plus généralement, l’exercice auquel se prêtent les protagonistes s’interroge sur la vie comme marche à suivre périmée et système de règles qui tournent à vide. C’est une critique de la société américaine.

Isn’t it true that you start life a sweet child believing in everything under your father’s roof? Then comes the day of the Laodiceans, when you know you are wretched and miserable and poor and blind and naked, and with the visage of a gruesome grieving ghost you go shuddering throught nightmare life. (p. 95)

Dans un tel contexte de liberté des mœurs et d’épreuve de la vie,  la folie occupe une place bien particulière. Un renversement sémantique s’opère : être fou devient mélioratif, bon, et reconnaître cette « qualité » chez quelqu’un ne peut qu’enclencher un rapprochement instantané.

Because the only people for me are the mad ones, the ones who are mad to live, mad to talk, mad to be saved, desirous of everything at the same time, the ones who never yawn or say a commonplace thing, but burn, burn like fabulous yellow roman candles (p. 7)

La citation semble même reprise intégralement dans l’adaptation. Elle est narrée dans la bande-annonce. Durant tout le roman, Sal cherche donc des fous et en trouve un en la personne de Dean. « Nonetheless we understood each other on other levels of madness » (p. 5). Et c’est ensemble qu’ils traverseront une partie de l’Amérique, poursuivant la quête qu’ils partagent. Cette folie dénote une profonde sensibilité humaine où l’on se raconte nos histoires, où l’on ne travaille que lorsque l’argent est nécessaire, où l’amour libre est bon malgré tous les problèmes qu’il occasionne et où l’authenticité ne se force pas. « She bought my meals […] In exchange I told her stories » (p. 93) raconte Sal à propos d’une jeune femme qu’il a rencontrée. L’authenticité qui se dégage des personnages passe par la confusion qui les habite, celle qu’ils tentent de défaire avec l’aide de leur mobilité. Ils sont, somme toute, partis chercher des valeurs sûres pour se réconforter et faire taire leur confusion latente. « This is the night, what it does to you. I had nothing to offer anybody except my own confusion » (p. 112). Ils se proposent la route, leur moyen de toucher un peu à quelque chose de pur, à quelque chose qui représente l’unicité, les liens et les connexions entre les Hommes. « The purity of the road. The white line in the middle of the highway unrolled and hugged our left front tire as if glued to our groove » (p. 120).

Bien ancré dans son époque – l’histoire du Jazz par exemple –,  le roman est investi d’une universalité  des thèmes qui a rapidement créé un mythe : l’image d’un auteur solitaire, écrivant son roman en trois semaines, sur un rouleau de cent vingt pieds, d’un seul souffle, s’inspirant du Jazz et de son propre voyage sur la route 6 en 1947. Le résultat reste contemporain. Rappelant une certaine forme de roman d’apprentissage, toutes les jeunesses, tour à tour, s’y sont identifiées.

Vous trouverez le livre dans toutes les bonnes librairies.

Et la bande-annonce du film homonyme qui sortira à la fin de l’automne ici :

* Ce film était dans la course à la Palme d’Or au Festival International du Film de Cannes, le 23 mai 2012.

Exprimez-vous
Blogueur

« L’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches » - Louis-Ferdinand Céline La surutilisation des citations est un phénomène connu chez ceux qui s’in...