Carnavals divers – Jean-Philippe Tremblay

Jean-Philippe Tremblay écrit avec une force d’énonciation à couper le souffle. L’Écrou l’a trouvé, et nous l’offre. Et jamais n’a-t-il été possible d’apprécier autant un coup de poing sur l’oreille. « nous sommes plastique / fruits abîmés de peu de rêves / chair d’une amérique / de chlore et de téléromans ».

Dans Poésie immédiate, Pierre Nepveu parle de la « fragilité de toute lecture, [de] la faiblesse même du lecteur »[1] lorsqu’il est face à un texte nouveau, à un auteur inconnu. Cette vulnérabilité littéraire que l’on vit dès les premières pages d’une lecture contemporaine, je l’ai ressentie avec force chez Jean-Philippe Tremblay. Dire que j’ai vécu de la « faiblesse » ne me semble pas du tout suffisant. Une réelle attaque aux tripes – un coup de pelle au visage – voilà ce qu’est la poésie de Carnavals divers, premier recueil du jeune poète. C’est un verbe qui nous attrape par les cheveux et qui nous tire vers lui, nous plongeant dans une lecture ininterrompue, de la première à la dernière page, avec le goût amer d’être un véritable imbécile pâteux immobile.

« Elle n’est pas très poétique l’époque », adresse le narrateur à un jeune poète dans le préambule au recueil. Il l’écrit pourtant, sa poésie. N’est-ce pas comme ça qu’on la ramènera? Parce qu’aujourd’hui, elle n’est plus que spectacle ou les auteurs nous font « la fois du vide du silence du blanc mystère mêlé de ton ludisme qu’on lui danse dans la face en calant nos bières et qu’on se sente juste un peu étourdis un peu comme toi ». La poésie a vécu l’oppression du divertissement : on n’espère d’elle que l’outil d’un étourdissement qui sent la bière. C’est aller terriblement plus loin que le truisme du « plus personne ne lit de poésie aujourd’hui, c’est triste».

Pierre Nepveu raconte qu’en lisant pour la première fois Herménégilde Chiasson en 1974, il y a vu « une figure particulièrement éloquente de l’immédiateté poétique, là où le langage veut être la vie elle-même, dans sa crudité originelle, dans son déferlement insensé, déraisonnable ». Quarante ans après, je découvre le narrateur de Carnavals divers, celui qui ne peut plus espérer un « déferlement insensé » parce qu’il se trouve au centre d’une grande dévastation sémantique. Aucune chance pour le « déraisonnable » : tout est passé du côté de l’assèchement et des langues arides, des bouches fermées. Ne reste que ce « Tu » qui l’accompagne en fin de recueil. Carnaval divers, c’est un hurlement contre quelque chose de mort en espérant qu’il se réveille ; mais c’est aussi un difficile « à quoi bon? »

Ce que dénonce le recueil a des allures de banlieusard, de petit bourgeois et de grosse patate de salon devant la télévision. C’est la figure générique, reproductible, de celui qui s’est endormi dans le confort, pour qui tout ce qui bouge autrement est suspect. Parfois ce sont ceux aux « dents tellement blanches la grosse veine sous leur cravate », mais surtout, c’est celui qui « essaie de ne pas se tuer au cas où il se passerait quelque chose ». Parce qu’il ne se passe rien et que l’immobilité est reine. Et c’est son règne que tente de briser la figure errante du narrateur, pour ramener un peu de vie.

« Est-ce qu’on a oublié ou jamais vraiment su le calme la douceur ». Cette question sans point d’interrogation est la base de tout le geste poétique. Tout est à (re)faire. « Il faudrait tout réinventer le vocable et les gestes évoquer les formes les rituels de l’affection ». Cette attaque frontale, c’est le coup de grâce avant que « les mots de chaleur » reviennent. Derrière toute cette haine, Carnavals divers hurle, s’adresse à la vie et surtout, contre toute cette « construction d’apathie ». Son titre dit tout : le carnaval est ce qui, par essence, dénote la réjouissance et s’il est devenu divers, il ne reste plus que l’universel ordinaire des choses, partout, et toujours.

Et faute de tout le reste, il s’est installé « une bonne dizaine de variétés d’eaux aux bouteilles design ».

Il y a de ces livres qui nous prennent par surprise, Jean-Philippe Tremblay en a écrit un. Une rare authenticité s’en dégage et rappelle ce qu’on appelle parfois bêtement un « cri du cœur ». Si son narrateur conteste, ce n’est jamais gratuit ou acharné. Tout est juste parce que parcimonieux. Courez-y et demandez à vos libraires de le tenir en stock. Et si vous en voulez plus, Les éditions de l’Écrou en ont plein pour vous.

L’Écrou fait des bandes-annonces. Voici celle de Carnavals divers :


[1] Nepveu, Pierre, La poésie immédiate, Nota Bene, col. Nouveaux essais Spirale, 2008.

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