Concept et sensations

Dans le cadre du FTA, une camarade et moi avons assisté jeudi soir à la première de Sur le concept du visage du fils de Dieu, de Romeo Castellucci, un spectacle qui m’inspira les bons espoirs que j’ai déjà partagés avec vous. Après les généreux applaudissements qui saluèrent la conclusion de la pièce, nous sommes restées coites quelques minutes. Et puis, on s’est raconté ce qu’on avait senti.

Il y avait d’abord l’ambiance feutrée de la salle Jean-Duceppe, habillée de son camaïeu de pourpre et qui ne semblait pas se douter du clash qui l’attendait. Il s’agit là en effet d’une pièce pour le moins détonante par rapport au répertoire habituel. Déjà, le décor opposait au velours dépareillé des sièges son monochromatisme minimaliste : sofa, tapis, plancher et table blancs, lit aux draps immaculés. En fond de scène, le fameux visage du titre : un Jésus de la Renaissance, un très gros plan du portrait d’Antonello de Messine, qui avait l’air de quelqu’un qui scrute chaque spectateur de son regard énigmatique. À mes yeux, il communiquait une humaine – ou divine ? — compassion. C’était peut-être aussi de la mélancolie, ou alors le léger sourire de l’omniscience. Pour Castellucci, quoi qu’il en soit, cette face interpelle parce qu’elle reflète la condition humaine.

Et puis, il y avait un second miroir, celui de la scène presque naturaliste qui se déroulait entre un vieux père, incontinent, et son fils; une scène qui ramenait le spectateur aux êtres qu’il connaît et qu’il aime depuis toujours. Les dialogues en italien, clairsemés, parasités par le bourdonnement d’une télévision allumée en sourdine, étaient prononcés d’un ton quotidien, sans l’artifice de porter la voix comme la convention du théâtre le préconise – d’autant plus dans une salle de cette ampleur, accueillant ce soir-là près de 700 personnes. Ce tableau pitoyable du fils changeant et rechangeant son père souillé, dont ne nous parvenait finalement que des bribes sonores, semblait ainsi s’adresser aux sens plus qu’à l’intellect. De même, la douteuse odeur dont on se demandait si on ne l’imaginait pas (et si on est au moins deux à l’avoir humée?).

Saisissante aussi, du point de vue sensoriel, la scène où, dans la cacophonie des murmures répétés du nom de Gesù, de chants religieux en crescendo et de détonations, des enfants garrochaient des grenades à la face du Jésus en question, obstinés, ne s’arrêtant que lorsque leur sac à dos était vide, que tout ce qu’il y avait à lancer avait été lancé, puis s’assoyant posément par terre, comme pour contempler leur œuvre.

Et après tout ça, il reste plein de choses intéressantes à voir au FTA, notamment Mygale, Nature morte et &&&&& & &&&, qui figuraient dans le billet anticipatif du mois d’avril. Dépêchez-vous d’en profiter, le festival termine ce samedi, 9 juin!

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Blogueur

Il faut d’abord identifier l’étincelle d’éphémère qui fait briller les yeux du spectateur ; puis, on la capture, on la met dans un bocal, on pose un timbre et on vous la poste.