Love Anyways
Le mot « révolution » est en ce moment sur toutes les lèvres. Ce qui se passe auprès de la population ces jours-ci le démontre bien. Mais à plus petite échelle, une révolution peut aussi se passer en chacun de nous. Agitation et chambardements, voici Laurence Anyways de Xavier Dolan.
C’est sur fond de manifestation que j’ai eu la chance d’assister au tapis rouge de la première mondiale de Laurence Anyways au Cinéma Impérial de Montréal. Sur le tapis, Xavier Dolan, Suzanne Clément, Melvil Poupaud et compagnie nous ont parlé de leur film, de leur vision de l’amour et de la différence. J’étais franchement impressionnée, surtout que l’émotion était palpable chez les comédiens, et surtout chez Dolan, fier de nous présenter (enfin!) son film. Ils ont parlé, je les ai écoutés et j’ai eu hâte de m’imprégner de cet univers qui les a fait vibrer pendant plusieurs jours, et encore davantage ce jour là…
Pour son 3e long métrage, Dolan nous parle d’amour. Rien de bien nouveau, vous me direz, mais pourtant si ; c’est une histoire d’amour « transexualisée », c’est-à-dire qui se transforme lentement mais sûrement, après que Laurence (Melvil Poupaud) annonce à Fred (Suzanne Clément), l’amour de sa vie, qu’il veut devenir une femme. Une décision qui n’est pas la sienne, mais avec laquelle Fred devra tout de même apprendre à vivre, par amour. Un amour qui devra composer durement avec les jugements de la société, mais aussi des gens gravitant autour d’eux.
Suzanne Clément, magnifique comme toujours, décrit Laurence Anyways, comme « l’histoire d’un amour impossible, une histoire qui fait mal ». C’est aussi un récit portant sur la différence à l’intérieur d’un monde normalisé.
Parlons-en du regard des autres sur ce qui n’est pas « conforme ». Le choix d’étaler cette épopée amoureuse dans les années 90 n’est pas étranger à la notion de jugement provenant de la société. Outre le fait que cette époque représente pour Xavier le « territoire nostalgique » de son enfance, il a d’abord voulu susciter un questionnement auprès des spectateurs, principalement concernant le transsexualisme et la différence à plus large échelle : « Est-ce que les choses ont vraiment changées, dix ans plus tard ? »
Le moins qu’on puisse dire, c’est que Laurence Anyways fait jaser et attire. Un film où l’on ressent bien l’univers unique de son réalisateur et qui se garde bien d’avoir été influencé par d’autres œuvres cinématographiques. Il s’agit plutôt « d’hommages délibérés, d’allusions et de clins d’œil à des photos, des magazines de mode, de la littérature et des poèmes ». Dolan, réalisateur tentaculaire de 23 ans, nous livre donc un film généreux, mixant embardées fantasmagoriques et réalisme brutal.
Tentaculaire parce que Xavier Dolan veille sur tout, ou presque : scénarisation, réalisation, montage, éclairage, en passant par les costumes. Cependant, à la différence de ses deux autres films (J’ai tué ma mère et Les amours imaginaires), il ne joue pas dans Laurence Anyways. Mais lorsqu’on lui demande pourquoi, il répond : « Ce n’est pas parce que mon nom n’est pas au générique que je n’ai pas joué dedans. J’ai beaucoup joué avec les acteurs sur le plateau, derrière la caméra ». Xavier qualifie d’ailleurs l’expérience du tournage comme étant très « participative ».
Une présence que ses acteurs semblent tous avoir beaucoup appréciée. Melvil Poupaud, pour qui il s’agissait d’une première expérience de tournage avec Dolan, a d’ailleurs trouvé très excitant de le suivre dans sa direction : « J’admire Xavier pour son autorité. Il se fait confiance à lui-même. Il arrive à imposer sa vision au reste de l’équipe. »
Par ailleurs, pour cet acteur français d’expérience (il a commencé sa carrière à 10 ans), le vrai défi n’a pas été de se déguiser en femme, mais bien de s’intégrer à l’équipe, entièrement québécoise, et d’entrer dans l’univers particulier de Xavier Dolan.
Rien n’est donc trop gros pour Xavier, qui a su s’entourer d’une brochette d’acteurs très impressionnante. Des acteurs qui l’ont tantôt impressionné avec leur jeu, à lui en faire perdre la carte! Autre Melvil Poupaud et Suzanne Clément, soulignons aussi la remarquable présence de Nathalie Baye dans le rôle de la mère de Laurence, ainsi que de Monia Chokri interprétant la soeur récalcitrante de Fred.
Quant à la trame sonore signée Noia, elle demeure essentielle dans cette œuvre épique ou les scènes chargées d’émotions ne manquent pas. On navigue dans des époques et des genres différents avec par exemple The Cure, Marie-Denise Pelletier, Tchaïkovsky et Moderat avec la pièce A New Error que l’on a pu entendre dans la bande annonce originale du film.
Bien sûr, on ne pourrait parler de Laurence Anyways et de son jeune réalisateur sans mentionner sa présence à Cannes dans la catégorie Un certain regard, une déception aux yeux de celui-ci qui aurait souhaité concourir en compétition officielle. Gageons que ce n’est que partie remise, d’autant plus que cette expérience lui a inspiré son prochain long métrage. À suivre donc.
En terminant, lorsqu’on demande à Xavier à qui s’adresse Laurence Anyways, il répond : « à n’importe qui ayant déjà vécu une histoire d’amour ». Alors là, je sais pas vous, mais moi, je me sens concernée!
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